Regard – Chantal Kebail - Il s’appelle Wally Fall, il est Martiniquais, il vient d’obtenir le prix du meilleur documentaire caribéen à l’occasion des dernières « Rencontres Cinéma Martinique ». Son film « Ceew Mi; l’horizon n’appartient à personne » a reçu un très bel accueil du public mardi dernier lors de sa projection au ‘Tropiques Atrium ». Il était en compétition avec des documentaires de la République Dominicaine, Cuba, Guadeloupe et Trinidad; une distinction largement due à une scénographie  nourrie par la force poétique des questions qu’il soulève et malgré le fait qu’il ait été réalisé en autoproduction, contrairement aux autres documentaires qui bénéficiaient de  budgets conséquents. Au-delà du thème de l’identité, et singulièrement de l’identité plurielle (son père est Sénégalais), du lien entre l’identité et la langue,  Wally Fall aborde des  questions fondamentales pour nos créateurs: « C’est vrai pour le documentaire mais c’est peut-être pour la fiction que ça semble encore plus implacable. Les histoires qui tentent de rendre compte de nos complexités propres, qui cherchent à déconstruire le coté unidimensionnel dans lequel l’imaginaire collectif hexagonal nous cantonne ou qui prennent à rebrousse-poil les clichés qui nous collent à la peau (c’est le cas de le dire), ces histoires sont quasi absentes des écrans. Ou alors il faut vraiment fouiller. En dehors du cinéaste haïtien Raoul Peck avec notamment (  »Lumumba, la mort d’un prophète) ou depuis la Rue Cases Nègre d’Euzhan Palcy, aucun film caribéen n’a eu de succès équivalent.Comment créer une demande, même localement, si une grande majorité de spectateurs ne sait même pas que d’autres films peuvent les intéresser ? L’industrie cinématographique n’a pas besoin de nos histoires pour fonctionner. C’est à nous de trouver de nouvelles façons de créer et de distribuer nos films qui soient en accord avec nos espaces géographiques et culturels et avec notre époque. Le marché français ne peut pas être la finalité exclusive de nos films ».
L’horizon n’appartient à personne
 Le film se déroule à Dakar en 2012 , Nous suivons le réalisateur venu rejoindre son père arrivé deux semaines plus tôt à travers une ville qui vit une effervescence particulière: le président sortant a décidé de briguer un 3ème mandat, soulevant une vague de contestation notamment avec les jeunes à travers tout le pays. Images frappantes d’une jeunesse exaspérée qui aspire à un autre avenir, témoignages éloquents de certains membres ou amis de sa famille: Celui de sa tante (la soeur de son père), linguiste, qui mène un travail  afin que le peuple soit éduqué dans sa propre langue: »on ne peut développer un pays dans une langue étrangère« , ( six langues sont officiellement reconnues: (le  wolof, 36%, le peul 23%, le sérère 15%, le diola 6%, le soninké et le malinké représentent environ 50 000 personnes); le wolof reste la langue la plus répandue et la plus pratiquée pour 80% de la population. Le mari de sa tante, un sociologue, fait quant à lui, une remarque pleine d’humour ». Pour faire la démocratie, il faut des démocrates, or il y a un problème d’éthique… »; comme pour confirmer ses dires,  le président Abdoulaye Wade, l’ancien président, au moment où il était revenu sur sa décision de ne pas se représenter une troisième fois déclarait:  »Les promesses n’engagent que ceux qui y croient »…
On saisit peu à peu toute l’ambiguité de la situation  d’un peuple qui, plus de cinquante ans après l’indépendance n’a pas vraiment rompu avec l’état colonial. Le français est toujours la langue officielle alors que seuls 10 à15% des sénégalais la maîtrisent; autre point de vue, celui d’une amie du réalisateur, Mame Penda Ba qui a fait des études de sciences politiques en France grâce à une bourse octroyée par son pays et tenait à revenir chez elle celles-ci terminées: « en France, on évoque constamment le problème que pose l’immigration, notamment africaine mais on ne parle jamais du nombre de Français installés en Afrique ( ils sont 20 000 au Sénégal.. »)
 Les images qu’on nous donne de l’Afrique (cela vaut aussi pour les Antilles) passent la plupart du temps par le prisme du regard occidental. L’écrivain Achille Mbembé dans son livre « critique de la raison nègre » (paru en 2013) décrit très bien ce phénomène:  » la pensée européenne a eu tendance à saisir l’identité non pas en terme d’appartenance mutuelle ( co-appartenance) à un même monde qu’en termes de relations du même au même… ou encore dans son propre miroir » ;
C’est bien cette auto-contemplation que relève Wally Fall , » ce qui m’intéresse est de parler de la nécessité et la difficulté de dire des histoires sur nous-mêmes et destinées d’abord à nous même si elles se veulent universelles. Nos histoires se perdent dans les méandres d’un cinéma hexagonal qui ne semble intéressé que par des histoires bourrées de clichés et destinées en premier lieu à tout le monde sauf à nous-mêmes »
 Quel est le lien entre l’identité et la langue?
« Ceew Mi, l’Horizon n’appartient à personne », le titre du film revêt tout son sens si on veut parler aujourd’hui d’identité. La migration des hommes a produit des  métissages tout azimut, comment concilier ces identités plurielles? peut-on réduire l’identité d’un individu à son lieu de naissance, s’agit-il d’une identité rêvée, l’identité est-elle figée? Doit-on perpétuer ce qui nous a été imposé hier par la colonisation? ou doit-on s’inventer d’autres destins, des destins d’hommes libres de choisir ou de ne pas choisir entre ces différentes identités. Quel est au final le lien entre la langue et l’identité, C’est l’une des questions que révèle le film. Le père du réalisateur, Majama Fall et sa maman( Martiniquaise) se sont rencontrés à Paris. Majama a vécu plus de trente ans en Martinique; Wally est l’un de leurs trois enfants, il a grandi en Martinique, parle le créole mais ne maîtrise pas le wolof, la langue de son père: « C’était une difficulté pour moi au Sénégal car là-bas, celui qui ne parle que le français est un ’ toubab’, un Blanc »; à contrario, Wally Fall raconte une  »anecdote » vécue en Martinique, » en revenant du collège un copain m’avait « traité » d’Africain; un peu comme quand, entre enfants, on se traite de mègzoklèt (quand tu es un peu trop frêle), c’est-à-dire qu’on appuie là où on se dit que ça va forcément faire mal « …autre situation, à Paris cette fois, lorsqu’il arrive pour aborder ses études scientifiques, s’entendre demander si son bac obtenu en Martinique a la même équivalence que celui passé en France…Après quelques années de fac, pour changer d’air, il part à Londres ou il résidera sept ans. Il apprend le montage vidéo et la prise de vue dans des cours du soir;
 A son retour à Paris, il travaille en indépendant comme réalisateur, monteur et/ou cadreur sur des projets très variés. En 2014, il termine « Parachute doré », son premier court-métrage
 
Sortir des clichés qui nous collent à la peau
 
Devenir indépendant, c’est extrêmement difficile dans le domaine artistique. Mais pour un créateur issu de nos régions qui a conscience de la nécessité, pour ne pas dire de l’urgence, à réaliser des productions en cohérence avec nos réalités, c’est aujourd’hui probablement la seule alternative: « Est-ce  parce que nos histoires ne peuvent pas (ou plus) intéresser un public hexagonal ? Est-ce qu’aucun producteur n’est intéressé par ces histoires? Est-ce les diffuseurs? Les commissions de lecture dans les chaînes TV, CNC, etc. ? Est-ce juste parce que nous sommes moins nombreux que nous nous perdons forcément dans la masse ?
ll faut trouver de nouvelles façons de rencontrer son public, on n’a plus le choix. Quand on regarde les fictions produites par les chaines de France TV chez nous, on comprend très vite que même si ces tournages permettent de donner du travail aux techniciens locaux, ce n’est pas de là que viendra la lumière. Les Circuits Elysées sont dans une position de monopole dans la zone Antilles-Guyane qui laisse très peu de place à autre chose que de la super production hollywoodienne… ».
Et peut être se rappeler le mot de l’écrivaine Annie Lebrun  » La seule véritable subversion aujourd’hui réside dans la cohérence ».
Chantal Kebail