Par Edouard de Lépine

I

J’ai lu, dans France Antilles, il y a quelques jours, le brillant plaidoyer d’Yvon Joseph-Henri en faveur des quelques 3000 laissés pour compte du haut débit. Ce chiffre me semble bien optimiste, mais passons. S’il n’y avait que France-Télécom à prendre les Martiniquais pour des ababa, il faudrait presque s’en réjouir, tellement ce pays nous paraît menacé par l’indifférence, la désinvolture et le mépris des grands groupes français.

Il faudra sans doute consacrer le temps qui sera nécessaire à esquisser un bilan de cette désinvolture et de ce mépris qu’aggrave chaque jour notre insouciance ou notre irresponsabilité. Ce temps me manque cruellement aujourd’hui où il y a déjà tant à faire pour combattre nos propres turpitudes.

Mais le groupe Orange et ses confrères, à commencer par France Telécom ou ce qui en reste, sont en train de battre tous les records d’insolence à l’égard de ceux qui les font vivre, probablement plus grassement ici que dans l’Hexagone, si j’en juge par la goinfrerie avec laquelle ils couvrent ce petit pays d’un nombre incroyable de boutiques qui sont autant d’attrapes-nigauds.

Il n’y a qu’à voir le nombre de clients mécontents qui font la queue pendant des heures chez Cordon Caraïbes, un sous-traitant d’Orange et de Digicel, sensé réparer les dysfonctionnements des portables vendus par ces deux grands opérateurs. Ni l’un ni l’autre n’ont apparemment les moyens d’un service après-vente à la hauteur de l’importante  clientèle que leur procurent une publicité mensongère et un personnel souvent de qualité, notamment  par  sa courtoisie, aux antipodes de la mufflerie de ceux qui sont sensés vous aider à résoudre vos difficultés par téléphone, cad à l’abri de votre regard et de votre humeur.

On dit que certains de nos responsables au moins s’approvisionnent en produits de fin de série ou que leurs fournisseurs leur cèdent  à des coûts d’autant plus avantageux qu’ils peuvent les mettre sur le marché au même prix que dans l’Hexagone. Ça peut marcher ou ça peut coincer. Çà coince 7 ou 8 fois sur 10. J’ai ainsi payé 115 € (avec 10 000 points de fidélité à Orange), un Samsung Galaxy S4 mini  qui a fonctionné 3 jours !

J’ignorais que j’aurais dû l’avoir ramené sous 3 jours. On me l’aurait échangé. Mais le 3e jour était un samedi. J’étais revenu au bout de 5 jours.  Il me fallait le porter, non plus à la Boutique Orange du Robert, où je l’avais acheté, mais à Cordon Caraîbes. J’ai dû  y attendre 2 heures et 10 minutes le passage des 31 personnes inscrites avant moi.

Je devais verser une caution de 80 € pour un portable d’occasion, un htc des temps héroïques, qui avait probablement passé par des centaines de mains.  Les techniciens de Cordon avaient  récupéré moins de 10 % des  quelques 800 adresses enregistrées sur le Samsung… avec une note manuscrite : « faire le transfert de tous les contacts vers la SIM. »

Je croyais pouvoir  récupérer ce portable dans moins de 8 jours : « le 21/11/2014 ou dans 3 à 6 semaines. » J’ai reçu 3 jours plus tard un coup de fil m’indiquant  que  ce portable n’avait pas pu être réparé à la Martinique. Il fallait l’envoyer en France.  Je ne pourrais  le retrouver qu’autour  du 21 décembre.

J’ai préféré revenir à l’iPhone que j’avais abandonné quelques jours plus tôt, mais en choisissant un modèle au-dessus, l’Iphone 6, qui semblait une petite merveille. Cela a duré moins de 24 h.  Sur 10 appels, 7 ou 8 étaient terminés avant d’avoir achevé la numérotation du contact, deux ou trois aboutissaient et, sur les 3, un seul tenait plus de quelques minutes.

Je suis revenu à la boutique Orange Caraïbe le lendemain. On  m’a expliqué avec une  componction, probablement sincère, que ce genre de dysfonctionnement pouvait en effet se produire, que c’était parfois un problème de réseau, mais surtout une affaire d’habitude ; qu’il me fallait juste  un peu de patience et prendre le temps de m’y adapter, que mon téléphone fonctionnait parfaitement. En somme, et avec une nuance de commisération et presque de  sympahie, que j’étais un têbê et que cela ne relevait malheureusement pas de la compétence de Boutique Orange.

II

Ils ont probablement raison. Il faut être un têbê pour continuer à payer ses impôts, à l’État, aux collectivités locales, aux mairies,  ses redevances à  EDF, à la SME, ses cotisations à ses assureurs (MAIF et UFR pour moi)  au lieu de créer les conditions d’une sorte de Boston Tea Party, un mini Foyal TV party, en embarquant sur un avion cargo, à destination des envoyeurs, tout le matériel informatique venu de France ou d’Europe (téléviseurs, ordinateurs, scanneurs, climatisation, vidéo-projecteurs, tapis de marche).

La récente invasion des sargasses est venue conforter ce sentiment. J’habite à moins de 60 m de la plage des sargasses du Four à Chaux (Robert). Mais mon cas est loin d’être isolé : une TV complètement foutue à remplacer (599€ Darty),  un Four à micro-ondes irréparable (remplacée -189 € Darty), une radio remplacée (79€ Darty) une carte-mère d’ordinateur changée (Mac OS X 770 € à AM2I), une carte-mère de climatiseur (227€ – Clim et Froid Euranie),une carte mère de TV (246€ J-B Electronic), une carte d’un tapis de marche (150€ Intersport Lamentin),  une imprimante scanner (159 € Dolphin Multimedia).

J’avais préparé un micro-musée des ravages des sargasses à l’intention de la presse, plus soucieuse il est vrai des fesses de Nabilla que des dégâts causés par cette invasion. En réalité, il s’agit bel et bien d’une catastrophe qui a dû avoir des conséquences aussi désatreuses dans des dizaines des dizaines et  peut-être des centaines de foyers sur le littoral du Robert  (et même, me dit-on, sur les hauteurs de la ville) et probablement des milliers de fois sur l’ensemble du littoral.

Qu’un adjudant-chef, envoyé par la préfecture pour aider les services municipaux et les citoyens volontaires  à faire face à cette situation, puisse répondre au représentant d’un maire dont la commune a été particulièrement touchée,  « qu’il attendait les ordres de Paris » pour savoir ce qu’il avait à faire, indique bien à quel niveau se situe le problème.

J’avais rencontré le responsable de entreprise, privée, chargée du nettoyage de la plage devant chez moi. Il avait évalé à 5 jours la durée minimum du travail. Le Préfet  ne lui en avait accordé que 2. J’avais alors téléphoné au sous-préfet de Trinité pour lui demander, s’il ne pouvait se déplacer lui-même, d’envoyer un de ses collaborateurs pour évaluer l’ampleur des dégâts. Il m’avait répondu qu’il était venu lui-même sur place, et même très précisément devant chez moi,  « mais que depuis la décentralisation la Préfecture n’avait plus la responsabilité ni les moyens qui avaient été transférés aux maires et aux collectivités ».

Bref, à demi-mots, que j’étais définitivement un « ababa » si je ne comprenais pas cela. J’ignorais alors que c’était devant lui que l’ajudant-chef avait fait à l’agent du maire la réponse que nous avons rapportée. Et ce sous-préfet n’avait pas eu un mot pour rappeler à l’ordre son adjudant-chef  et la responsabilité du maire sur le territoire de sa commune, même sur ces 50 pas du roi, sur lesquels l’État  n’a jamais, en fait,  renoncé à exercer une vigilance régalienne. Comment peut-on se fiche davange des Martiniquais ?

Jusques à quand les laisserons-nous abuser de notre patience ?