Tribune – Serge Harpin - Il y aurait presque quelque chose de méritoire dans la volonté affichée dans le FA du 07/04/15 (p.7) d’un ancien leader de la Droite des années 1990 et 2000, Pierre Petit, de dédiaboliser l’autonomie. Je le cite : « Voilà un mot qui est galvaudé (l’autonomie). Moi aussi à l’époque, j’ai toujours milité pour obtenir davantage de pouvoir dans la France. Or, au moment où cela devient possible, je note qu’il y en a qui cherchent des échappatoires. Ils ont peur du lendemain ». (fin de citation). Relevons d’abord que l’autonomie, si on a bien compris, ne serait qu’un surplus de pouvoir dans le cadre français. Retenons ensuite que nous serions à un moment propice, c’est ce que disent les mots, pour « obtenir davantage de pouvoir dans la France ». L’ex Député Maire RPR du Morne Rouge nous rappelle, par ailleurs, avoir toujours été en quelque sorte un autonomiste dans le sens restreint – que nous ne discuterons pas ici, de celui qui milite pour plus de responsabilité dans l’ensemble français.

Il y aurait quelque chose de méritoire et même d’émouvant s’il n’y avait les arrière-pensées qui polluent le discours et qui sont parfaitement repérables. Je cite à nouveau Pierre Petit: « En réalité, il s’agit (l’autonomie) d’une question d’évolution dans la Constitution, car il n’aura pas de plan, de chapitre figeant définitivement le statut de la Martinique dans le marbre. Tout évolue. On ne peut pas dire sérieusement à un peuple que rien ne bougera. Tout évolue » (fin de citation). Si on suit à la lettre ce raisonnement, la Collectivité Territoriale de la Martinique (CTM) ne serait qu’une étape – puisqu’on ne peut rien figer, d’une marche historique inéluctable dont le terme ne saurait être que « l’autonomie ». Mais quelle autonomie puisqu’on sait que celui qui parle a, paradoxalement, mené une campagne active lors de la consultation de 2010 contre l’autonomie inscrite dans l’article 74 de la Constitution française ? L’autonomie évoquée ici ne peut être par conséquent que la nébuleuse de la « troisième voie » de l’allié PPM. Autre question adjacente : pourquoi cette déclaration maintenant à l’avant-veille de l’élection de la Collectivité Territoriale de la Martinique ? Y a t-il un élément nouveau qui la justifie ? L’EPMN et particulièrement ses membres de la Fédération socialiste martiniquaise aurait-il obtenu récemment des garanties auprès du Président Hollande ? Quoiqu’il en soit, cet aveu de Pierre Petit est d’évidence la signature du lieu d’ancrage de sa parole. Il s’en amuse lorsqu’il joue  de l’ambiguïté du qualificatif « progressiste » : « Tout le monde est un progressiste (qui veut progresser) qui s’ignore » dit-il ou encore « Je crois qu’il n’y a pas de Martiniquais intelligents qui ne se déclarent pas progressistes ». C’est un peu comme s’il cherchait tout à la fois à déculpabiliser les nouveaux transfuges, il en est d’ailleurs un, et corrélativement à neutraliser la charge polémique ou partisane d’un emploi local du mot qui signifie être membre du Parti Progressiste Martiniquais (PPM).

Monsieur Pierre Petit se révèle être en définitive un converti en mission, mais peut être trop bavard. Si en effet, comme il le laisse échapper, la CTM ne représenterait pour l’EPMN qu’une étape de l’évolution institutionnelle dont le terme serait « la troisième voie », à échéance proche semble t-il, l’observateur averti ne manquera pas de s’interroger sur la stratégie qui de la CTM fera accéder à la « troisième voie ». Et il y a un précédent dont, à ne pas douter, il saura tirer les enseignements. En octobre 2010, à peine installée à Plateau Roy la nouvelle majorité EPMN a tenté de faire passer par le biais d’un « Congrès des élus » des habilitations relevant de l’article 74 de la Constitution, l’article de l’autonomie que ce même EPMN alors en gestation avait combattu avec acharnement quelques mois auparavant. Ce précédent qui n’était qu’un galop d’essai a dévoilé une stratégie tenue secrète et qui se trouve être encore aujourd’hui d’actualité : s’engager, l’air de rien, par touches successives dans la « troisième voie » en s’appuyant sur les réseaux parisiens et en usant des possibilités de manœuvre qu’offrent les nouvelles dispositions institutionnelles telles que le « Congrès » et d’outils législatifs du type habilitation. Cette manière sournoise de procéder du PPM et de ses alliés dans le dos du peuple a été fermement condamnée par toutes les autres forces politiques de la Martinique, qu’elles soient de Droite ou de Gauche, indépendantistes ou pas.

Nous croyons, à la lumière de ce qui précède, que la dite « Nouvelle Gouvernance » attend la CMT – et le bonus exorbitant qu’ils ont négocié pour la liste de tête, pour s’assurer en cas de victoire une large majorité d’élus au Congrès, et, forte de celle-ci et d’une opposition neutralisée réitérer leur coup de force ou plutôt leur « coup d’Etat institutionnel ». Un « coup d’état » contre la volonté populaire dont pourtant ils n’auront de cesse de se réclamer. C’est que l’homme, le chef du PPM et de « l’axe », qui n’a pas, par calcul, formellement renié le mot d’ordre « Autonomie pour la Nation Martiniquaise » adopté en 1967 par son parti – il a encore besoin de l’alibi Césaire et Aliker, n’a qu’une obsession, habiter au plus tôt ce que ses deux principaux conseillers et laudateurs, des indépendantistes autoproclamés, lui ont prédit : un destin de « Père de la Nation Martiniquaise Autonome » avec la bienveillance intéressée de la caste et de la loge.

Schoelcher le 14/04/2015