Tribune – Marie-Laurence Delor | La très grande majorité des réactions et commentaires pêchent d’abord sur la qualification de l’acte: ce n’est pas un déboulonnage mais une mise à sac. Ils se trompent, ensuite, sur ce qui devrait être le principal objet du débat: la réception, c’est à dire les commentaires et réactions qui transforment l’acte en évènement, qui l’instituent comme tel. Ils se méprennent, enfin,  en présumant une l’ignorance justifiant l’acte: les activistes rouge, vert, noir ne sont pas sur un registre historique mais mémoriel. Ceci dans une logique de « tyrannie de la mémoire » qui aujourd’hui menace la liberté intellectuelle des historiens en cherchant à imposer des cadres d’interprétation du passé, « un nouveau régime d’historicité », conformes à leur idéologie; une logique qui corrélativement tend à escamoter l’évidence de la relativité et de la multiplicité des mémoires (1).

 

Les révoltes des esclaves ont été largement documentées au cours de ces 40 dernières années. Sans doute n’a t-on pas insisté suffisamment sur les différences entre Grandes et Petites Antilles et avec le continent (notamment Brésil, Colombie et Guyane). Le « nègre marron » n’est pas partout une « figure héroïque ». Ce personnage historique est ainsi perçu comme ambivalent, ambiguë en Jamaïque, au Brésil et en Guyane du fait de conventions entre les communautés de nègres marrons et les colons pour empêcher la fuite de nouveaux esclaves. En Haïti il y a encore quelques interrogations certains leaders du combat pour l’égalité qui s’est transformé du fait de l’intransigeance de Napoléon en lutte pour l’indépendance. A Cuba les communautés marronnes ont refusés tout compromis et ont été les premiers à rejoindre la lutte pour l’indépendance.

 

 

Mon point de vue est que la destruction des statues de Schoelcher est un « acte prétexte » d’une stratégie de communication politique (2). Ils ont voulu frapper puissamment les esprits en s’attaquant à une grande figure de l’histoire martiniquaise; figure à l’origine d’une idéologie, celle de l’assimilation qui aboutira à la lois de départementalisation portée au nom du parti communiste par A. CESAIRE. L’assimilation ou l’application des mêmes droits dans les colonies et la métropole correspondait, rapportée au contexte historique, à la revendication d’égalité des esclaves et des mulâtres. Le nouveau statut a montré assez vite ses limites d’où le mot d’ordre d’autonomie du PCM et du PPM et plus tard d’indépendance que les jeunes intellectuels des années 1970 et 1980 ont introduit dans le débat.

 

L’enjeu de cette bataille pour le monopole de l’espace médiatique est l’identité de pays dans un contexte, d’une part, d’impasse politique et idéologique, d’autre part, de mutation sociologique et démographique (3). Nous serions selon la toute nouvelle congrégation rouge, vert, noir, « le pays des moun ». Le problème est que la définition de celle nouvelle identité à connotation mystique reste complètement flou.

 

(1) L’histoire est un discours construit à partir de procédures vérifiables et falsifiables.  La  mémoire est du domaine de l’affectif, elle sélectionne et valorise hors contexte tel ou tel élément du passé. Elle est aussi un objet des études historiques.

 

(2) les communiqués intempestifs des « martyrs » qui prétendent assumer ces actes iconoclastes, les relais et les films en boucle sur les réseaux sociaux sont autant de preuves de l’inflation de communication.

 

(3) la mutation sociologique réfère à la paupérisation de catégories sociales jusqu’alors protégées. La mutation démographique se traduit d’une part par le recul et le vieillissement de la population, d’autre part, par une arrivée régulière au cours de ces 30 dernières années de migrants originaires pour la plupart de la Caraïbe, et pour les autres d’Europe; enfin une tendance à la diaporisation des jeunes qui expérimente ainsi des identités multiples.    

Le 04/06/2020