Tribune – Jean-Marie NOL | La société Antillaise va bientôt changer brutalement : Attention au réveil du volcan social !

Nous moderniserions-nous dans le mauvais sens sans nous en rendre compte ?

Ce phénomène de mutation de la société guadeloupéenne et Martiniquaise est en effet extraordinaire parce que contradictoire. D’un côté, la société antillaise a profondément évolué dans la dernière décennie .La baisse de la population de la Guadeloupe et de la Martinique se poursuit (moins 20 000 habitants en dix ans) et menace le dynamisme de ces territoires . Par ailleurs, nous ne vivons plus de la même façon. Les mariages, par exemple, ont diminué de moitié alors que cette institution séculaire semblait inébranlable. Une étude inédite dévoilée par l’Insee révèle la composition familiale dans les départements français, hors Mayotte. Contrairement à l’Hexagone, la famille traditionnelle composée d’un père et d’une mère et d’un ou plusieurs enfants mineurs, est devenue minoritaire en Guadeloupe et Martinique . En effet , près de 60% des enfants vivent dans une famille monoparentale. C’est là une menace pour la cohésion sociale et un facteur important de déstabilisation et d’appauvrissement de la famille Antillaise. Notre société est soumise à une évolution très rapide, et nous aurons en pire les mêmes problèmes d’adaptation que la société française actuellement confrontée à une certaine désespérance sociale . Nous sommes présentement confronté à une inquiétude des Français sur tous les fronts qu’ils soient politique, économique et social. C’est là une conséquence de la grande peur actuelle des Français confrontés à un avenir sombre et bientôt menaçant par la quatrième révolution industrielle et technologique . Un non dit persistant à l’échelle de la politique locale des Antilles.

Pour l’essayiste. Nicolas Baverez auteur de  » la France qui tombe  » qui publie aujourd’hui  » Le monde selon Tocqueville » , et que nous trouvons un intérêt certain à citer :  » la France s’enfonce dans un climat de guerre civile froide alimenté par le face à face entre un État centralisé et sclérosé et des citoyens en quête de sens et perdus dans leur individualisme.
La France se trouve aujourd’hui au point de rencontre de deux crises : le décrochage qui lui est propre, qui a commencé à la fin des années 1980 et renvoie au cycle des Quarante piteuses, et l’onde de choc populiste qui touche l’ensemble des démocraties. Les racines de la colère des peuples sont la déstabilisation des classes moyennes, la montée des inégalités entre les individus et les territoires, le désarroi identitaire, la montée de la violence et de l’insécurité. Les peurs s’accumulent. Des peurs sur l’économie et la mondialisation, sur la société numérique et les robots, sur l’islam et l’immigration, sur le déclin des Etats-Unis et le basculement du leadership mondial vers la Chine. La France renoue ainsi avec la configuration dont Tocqueville souligne le danger, caractérisée par un Etat autoritaire et centralisé, des citoyens atomisés et enfermés dans leur individualisme, et dans le vide politique ainsi créé, une spirale de violence exacerbée par la fascination pour la radicalité. »… D’ailleurs , à notre sens, le même phénomène de radicalité se reproduira en Martinique et en Guadeloupe de manière amplifiée car notre système traditionnel de l’assistanat est si profondément ancré que nous ne parviendrons pas à le modifier sans prendre le risque de mettre le feu aux poudres sur le plan social. Notre culture politique et administrative n’est plus adaptée à l’époque, époque que nos élites refusent de voir telle qu’elle est. Résultat, l’écart entre la société et ses dirigeants politiques et économiques s’agrandit à mesure que le temps passe. La société Antillaise va bientôt changer à toute vitesse et nous continuons à penser et agir suivant les vieux schémas d’un passé révolu. D’ailleurs d’après l’IEDOM et l’Insee, la croissance risque de marquer le pas dans les prochaines années. L’IEDOM a publié fin décembre 2019 ses Tendances conjoncturelles pour le dernier trimestre 2019. Au cours de cette période, l’indicateur du climat des affaires, qui traduit l’opinion des chefs d’entreprise interrogés, est en chute . Cette situation économique ne devrait pas connaître d’amélioration dans la décennie, dans la mesure où bientôt toutes les actions et réformes du gouvernement seront conduites à partir d’une seule problématique de réduction des dépenses et ce dans une perspective uniquement comptable et financière. Cela passera nécessairement par des économies budgétaires drastiques et notamment la réduction de la dépense publique . Partout en France, il va falloir faire des économies d’échelles surtout dans la sphère sociale et donc en Martinique et Guadeloupe on devrait assister à une baisse sensible des dotations et des transferts publics au cours du prochain quinquennat . Déjà, cela change au niveau de notre pouvoir d’achat avec les hausses exponentielles des impôts locaux constatées dans beaucoup de communes en Guadeloupe et dans une moindre mesure en Martinique . Par ailleurs, Bruno Le Maire le ministre de l’économie a dévoilé son intention d’abaisser, à compter du 1er février, le taux du livret A à 0,5 % au lieu de 0,75 % actuellement. Le gouvernement tente une fois de plus d’encourager les épargnants à diversifier leurs placements et à prendre plus de risques. Ici encore, on constate un appauvrissement des petits épargnants.

Les épargnants vont continuer à faire grise mine. Cette décision passe mal, alors que la mobilisation demeure importante contre une réforme des retraites qui promet un virage vers davantage de capitalisation, s’appuyant sur la loi Pacte dont l’une des innovations est d’avoir créé un nouveau plan d’épargne retraite (PER). Vu cette situation, dans quelques années seuls les plus riches en profiteront et pourront se constituer une retraite confortable. Le numérique menace notre modèle économique et social actuel, car il connaît une croissance exponentielle et son empreinte sociale et environnementale également. Avec la multiplication des équipements connectés et des usages, ce n’est pas près de s’arrêter , car l’automatisation, la robotisation et plus généralement, l’innovation technologique vont changer la nature de l’économie en Martinique et Guadeloupe .

Est-elle une source de danger pour le marché local du travail ? Selon les travaux du Conseil d’orientation pour l’emploi , 10% des emplois en France soit plus de 3 millions d’emplois présente un risque élevé de remplacement par des robots et/ou des logiciels. Près d’un emploi sur deux devra évoluer et se transformer. En ce qui concerne les compétences, l’innovation technologique est plutôt favorable au travail qualifié, en ce qu’elle conduirait à remplacer des tâches habituellement réalisées par des travailleurs peu ou pas qualifiés par des emplois exigeant des qualifications plus élevées. De ce constat au jugement de valeur, il n’y a qu’un pas pour préjuger une menace sur l’emploi en Martinique et Guadeloupe … A cet égard, on peut dire qu’un changement de paradigme économique est indispensable. Alors, qui aura le courage politique de porter en Martinique et en Guadeloupe un nouveau modèle de développement économique et social comprenant un programme d’éradication de la vie chère, de la baisse de la pression fiscale, de réduction des inégalités, de stopper l’assistanat, de mettre un frein à une immigration désormais incontrôlable en provenance des pays pauvres de la Caraïbe, d’endiguer l’enrichissement des plus riches, d’empêcher l’accumulation du patrimoine et des diplômes dans un petit nombre de mains ? Le cynisme des plus favorisés parmi les chefs d’entreprises n’a également plus de limite comme on l’a vu dans l’affaire du chlordécone et cela n’est pas sans entraîner des tensions au sein de la société Antillaise . Une partie des élites culturelles et politiques protestent contre le pouvoir de l’argent mais vivent bien et placent habilement leurs enfants dans les « bonnes » écoles où règne une concurrence effrénée. Notre modèle élitiste actuel qui s’éloigne des valeurs de progrès économique et social de la départementalisation est défendu par ceux qui, de droite mais au moins autant de gauche, n’ont aucun intérêt à ce qu’il change. Casser les stéréotypes en permettant à chacun de devenir calife à la place du calife sans remettre en cause les rapports de domination dans l’économie entre individus resterait très insuffisant. Le 20e siècle a vu la montée d’une large classe moyenne en France comme aux Antilles, à la fois en termes de revenu et de patrimoine. Sans présupposer d’un futur dont nous sommes les acteurs, une tendance semble se dégager du chaos social qui ne manquera pas d’être induit par la théorie économique dite de la destruction créatrice de l’économiste Shumpeter : la remise en cause de cette classe moyenne élargie. La concentration des richesses qui s’accélère partout dans le monde s’accommode de plus en plus mal de cette masse d’individus qui souhaite préserver un bien-être et un confort matériel difficilement acquis. Le contexte de départementalisation qui a présidé au saupoudrage de la richesse aux Antilles change peu à peu sous la pression du libéralisme et de la globalisation : Serait -t- il temps d’enterrer la classe moyenne de la Guadeloupe et de la Martinique, avec ses aspirations de progrès économique et social devenues obsolètes avec les transformations en cours de la société française ?….En fait , dès 2020 nous nous dirigerons vers une forme de précarité civilisationnelle de la classe moyenne en Guadeloupe et Martinique . Cette dernière devra faire face à un mauvais climat social, à la déstabilisation de son statut, une paupérisation de ses conditions de vie avec la hausse des impôts locaux et le renchérissement de la vie chère , des tensions croissantes sur sa consommation , un stress au travail qui s’accroîtra avec le numérique , mais aussi une forme de marginalisation politique avec l’irruption sur la scène politique des populistes et autres activistes . La « nouvelle classe moyenne salariée » d’une Guadeloupe et d’une Martinique vieillissante aura bientôt le sentiment de laisser la proie pour l’ombre . Demain, pour conserver sa place, le citoyen de la classe moyenne aux Antilles devra s’adapter en permanence et réinventer une nouvelle société qui demandera un capital culturel important et surtout homogène en matière de formation professionnelle , une vision du développement économique solide, des politiques publiques performantes et surtout un dialogue social apaisé . Ce sont ces atouts qui permettront de conserver une capacité de résilience (c’est-à-dire la capacité à résister et à survivre aux chocs, tels que le numérique et l’intelligence artificielle , la hausse des impôts locaux et la réduction de la dépense publique.)

Il ne s’agit pas seulement de changer la société héritée de la départementalisation : il faut changer de vision, de valeurs, de volonté, car la croyance dans une croissance économique infinie de la Martinique et de la Guadeloupe au cours de la prochaine décennie est à notre sens soit une illusion, soit une mystification.

Jean marie Nol économiste