Le typhon Hayan qui a récemment frappé les Philippines rappelle étrangement le cauchemar vécu par une martiniquaise, le docteur Patricia Hieu, lors du seïsme de janvier 2010 en Haïti.

Le docteur Patricia Hieu intervient régulièrement en Haïti depuis 1991 avec Médecins du Monde Antilles. Le 10 janvier 2010, elle rentre chez elle avec son fils lorsqu’ils sont surpris par le séisme. Isolés pendant une dizaine de jours avec des centaines de personnes, plus d’une centaine d’enfants, des blessés graves, sans matériel de premier secours, sans eau, dans des conditions d’hygiène épouvantables, notamment avec des nuées de mouches attirées par l’odeur pestilentielle des cadavres coincés dans la chaleur sous les décombres, elle témoigne ! Il lui a fallu trois ans pour mettre des mots sur le calvaire qu’ils ont vécu ; Trois années durant lesquelles chaque nuit, l’esprit hanté par des cauchemars, elle revivait les scènes de folie, de rage, de détresse, de désespoir… Elle peut aujourd’hui rendre compte du chaos mais également de la belle solidarité qui s’organise dans les pires moments. Cette professionnelle de la santé témoigne également de l’attitude très différente des sauveteurs face à la souffrance des victimes ; de l’humanisme qu’elle observe chez les Français, Chiliens ou Colombiens ; de la technique implacable des Américains qui amputent systématiquement plutôt que de passer une heure à dégager la main ou la jambe d’une victime dans un pays où il n’existe aucune structure et protection sociale pour les handicapés…

Le docteur Patricia Hieu exerce aujourd’hui en Martinique avec l’espoir de pouvoir revenir en Haïti. De son expérience Haïtienne, membre de l’UPP (université populaire de la prévention) , elle sait que ce n’est pas le tremblement de terre qui tue : ce qui tue lors d’un séisme, ce sont les constructions humaines, les dispositifs que l’homme a mis en œuvre ou plus exactement l’absence de ceux qu’il aurait dû mettre en œuvre…Elle milite aujourd’hui pour que nos décideurs prennent conscience de l’urgence d’une volonté politique d’envisager des constructions parasismiques ( en priorité pour les plus gros bâtiments, écoles, hôpitaux ( lesquels en cas de séisme deviennent inopérants…). En Martinique, par la mitigation globale (coordination cohérente de toutes les actions du territoire), nous savons pourtant de quelle manière diminuer l’impact d’une catastrophe sismique… 

Une longue faille se situe à 80km de la Martinique. Nous vivons dans une zone de risques majeurs, les mises en garde des plus grands spécialistes ont été nombreuses (Haroun Tazzieff, ONU, BRGRM (bureau de recherches géologiques et minières) et son rapport alarmant (Gémitis), UNESCO, Institut de Physique du Globe de Paris, Assaupamar, APRM (association pour la prévention des risques majeurs Martinique) , UPP(université populaire pour la prévention) .. . L’endroit de convergence entre la plaque Caraïbe et la plaque Atlantique provoque un frottement de ces deux plaques, l’une s’enfonçant sous l’autre ( on appelle ce phénomène, subduction) ; le frottement qui en découle , génère de manière cyclique de forts tremblement de terre qui, lorsque les populations ne sont pas préparées, peuvent provoquer d’importantes paniques et de nombreuses victimes. C’est le cas de L’arc Antillais où la faille de subduction se situe à environ 80km de la Martinique.

LE DOCTEUR PATRICIA HIEU TEMOIGNE

Nous sommes le 12 janvier 2010 , Le docteur Patricia Hieu a emménagé depuis peu à Port-au-Prince et occupe une maison spacieuse qu’elle loue à un Haïtien qui vit aux Etats-Unis. Ce matin là, une série de petits évènements l’intriguent ; dans son quartier, les maisons ont un puits dans le patio et elle découvre qu’il est à sec, tout comme celui des voisins ; les chiens ont déserté le quartier, les oiseaux piaillent de manière inhabituelle et finissent par disparaitre eux-aussi…Un vieil homme annonce « c’est le signe qu’on va avoir un très mauvais temps ! » et il est vrai que vers midi, le ciel prend une couleur d’un mauve étrange, la chaleur devient excessive…Vers 13h3O, Patricia Hieu reçoit un coup de fil de son fils qui lui demande de le récupérer au collège un peu plus tôt pour acheter des crampons qu’il a repéré dans un magasin, ceci en prévision d’un déplacement de son équipe de foot à Saint-Domingue. Il est 16h, Patricia Hieu récupère son fils, ils passent au centre ville et prennent le tap-tap (bus) pour rentrer ; à mi-chemin, ils sont arrêtés par un embouteillage monstre dans les deux sens. Informés qu’une bonbonne de gaz vient d’exploser dans une station service et a provoqué un incendie, ils décident de descendre du tap-tap et de continuer le chemin à pied. Ils empruntent au pas de course la route qui longe le bord de mer, la Réserve Nationale de gaz se trouve à cet endroit et dans leur esprit, c’est peut-être la raffinerie qui a explosé ! Ils sont maintenant à environ 1 km de leur maison lorsqu’ils sont saisis par une énorme détonation, comme un coup de canon, ils se retrouvent bientôt dans un amas de poussière ; le terre plein au milieu des quatre voies les protège des maisons qui s’écroulent de chaque côté, des gens hurlent et courent en tous sens « On a lâché une bombe, c’est un coup d’Etat, les américains nous attaquent… » C’est la confusion la plus totale, une femme sortie de nulle part surgit avec la calotte crânienne à l’air, des morceaux de vitres, de parpaing éclatent de tous côtés…transis de peur, complètement aveuglés par la poussière, Patricia Hieu dit alors à son fils « on ne bouge pas d’ici, si on doit mourir, on mourra ici, de toute façon, on n’y voit plus rien… » ; Quelques minutes plus tard, une secousse leur fait réaliser qu’il s’agit en fait d’un tremblement de terre ! Ils se décident finalement à rentrer mais de quel côté se diriger ? Comment se repérer quand tout s’effondre autour de soi… Complètement désorientés, ils ne reconnaissent plus rien autour d’eux mais se rappellent du terrain d’entrainement militaire , leur rue est en face… Lorsqu’ils parviennent à localiser leur quartier , c’est le chaos ! Les gens courent partout, des voisins les aperçoivent et s’exclament « vous êtes là ! l’immeuble d’à côté est tombé sur votre maison, on pensait que vous étiez derrière, dans la cour sous les décombres…Qu’est-ce qu’on va faire ? ». Patricia Hieu est complètement déboussolée, elle ne peut s’empêcher de penser à sa maison, aux meubles qu’elle vient d’acheter et tous ces gens qui semblent compter sur elles pour prendre les choses en main : « Je n’en sais rien… » répond-elle, désarmée face à toute cette détresse, la découverte de sa maison en ruines … elle a juste envie de pleurer… Une femme arrive devant eux avec deux chemises attachées autour d’elles, signe culturel qu’elle vient de perdre deux enfants…Elle songe en une fraction de secondes qu’elle n’a pas le droit de s’apitoyer sur elle-même, sur des biens matériels alors que son fils est vivant, près d’elle, et qu’ il faut qu’elle réponde à la panique de toutes ces personnes qui accourent pour savoir où est leur mère, leurs enfants…quelqu’un annonce que les écoles sont en ruine, son fils, pris de panique veut aller sauver ses amis, elle le retient « Non, si tes amis sont morts, tu ne peux rien faire, s’ils sont blessés, on les amènera ici ! ». La grande frayeur passée, le professionnalisme reprend le dessus, il faut se décider : « Bon, écoutez, on va préparer un espace : il y a des petites pelouses, vous répertoriez tous les petits coins, vous plantez quatre piquets et un drap pour rassembler les blessés ; vous passez dans chaque décombre et vous appelez, si on vous répond, vous mettez un piquet avec du tissu rouge, on sait qu’il y a des vivants. Il faut faire ainsi dans toute la zone, faire passer le mot et étendre cette technique à toutes les autres rues, par blocs, par pâtés de maison.
Quelqu’un annonce que la prison s’est effondrée, les prisonniers sont dans la rue,
Il faut absolument sécuriser la zone, placer des vieilles voitures aux entrées et sorties, poster des gens pour les garder : l’inquiétude de Patricia, ce sont les jeunes filles, le risque de viols ; il faut également s’occuper des enfants, il y en a plus d’une centaine. Les écoles fonctionnent en deux vacations, un groupe d’enfants le matin, l’autre l’après-midi ( En dehors des établissements privés qui accueillent toute la journée) ; les enfants qui avaient cours le matin étaient donc là, il fallait les gérer, gérer les blessés, les traumatisés…Il n’y a pas de matériel, pas de produits antiseptiques, pas de médicaments…Une femme annonce« j’ai une bouteille d’eau de javel », « ok répond Patricia, on va la diluer et faire des désinfectants » ; une autre a des draps, on va faire des bandages ; il n’y a rien, on utilise des serviettes hygiéniques pour faire des pansements compressifs, en l’état, c’est ce qu’il y a de plus stérile pour les hémorragies. La nuit tombe vite dans les Caraïbes, on pose des draps à même le sol, sur des morceaux de carton, il faut gérer les gens désespérés qui ont encore les leurs sous les décombres, elle mesure pleinement en ces instants ce que signifie « fou de rage » …Le lendemain du séisme, il faut pourtant se ressaisir ; il faut faire face : « C’est arrivé  » ! Mais il faut continuer, reprendre sa vie en main…Les gens sont très croyants, toutes les communications sont coupées mais on attend, on espère les secours ! Chacun aide le médecin à organiser les espaces, ici pour les enfants, un autre quelques centaines de mètres plus loin réservé aux soins, un espace pour ceux qui n’ont plus rien, un autre pour une toilette sommaire ; il faut rationner l’eau … Patricia est un peu le chef d’orchestre mais chacun, dans les limites de ses possibilités, de son savoir faire, propose son aide : «  moi, je suis maçon, je peux t’aider en quoi ? moi, je suis ébéniste… » ; Une réelle solidarité se met en place : pour la nourriture, celui-ci apporte un igname, celui-là, un peu de riz, un autre du sel et peu importe qui apporte ou pas, il faut que tout le monde mange : il n’y a qu’un repas par jour ; Les quatre premiers jours sont les plus difficiles, le pire étant les répliques du séisme qui interviennent presque toutes les dix minutes, avec pour conséquences des maisons qui continuent de s’effondrer. Les personnes qui avaient des habitations fissurées tentaient quand même de récupérer des choses et parfois les murs tombaient sur elles. Beaucoup de gens ne sont pas morts le jour du tremblement de terre mais trois ou quatre jours après, en tentant de retrouver un sac de riz dans un magasin, en essayant d’enlever un proche coincé sous les décombres. Les gens prenaient tous les risques pour sauver un enfant ou de nourrir ceux qu’ils avaient encore…. « Carrefour » est un quartier populaire où les personnes de la classe moyenne ont leur petit espace. Les rues, encombrées par les débris, il était impossible aux voitures de circuler. Patricia Hieu pensait aux sauveteurs qui n’arrivaient pas et commençait à réaliser ce qui se passait : dans ce genre de catastrophe, les secours sont orientés : les sauveteurs arrivent en priorité vers les écoles chics, les quartiers riches, la maison de Mr x ou Mme y, vers la résidence d’un ambassadeur…

DES POIS D’ANGOLE POUR CAUTERISER LA PLAIE

C’est terrible mais c’est un fait : il fallait qu’elle fasse avec ce qu’elle avait et notamment écouter les conseils du vieil homme de 104 ans qui vivait en face de chez elle : « il te faut des pois d’angole pour empêcher qu’une plaie s’infecte, tu piles les feuilles et tu les mets sur les plaies  » ; et en effet , cette pratique permet de cautériser la plaie, l’empêche de saigner et ralentit l’infection ; pour les hémorragies, il lui conseille de la colmater avec de la sève de banane… « elle applique volontiers cette technique en espérant qu’on trouverait des médicaments pour sauver les gens ; comme les secours n’arrivaient toujours pas, des jeunes sont partis à la chasse attraper un tube de pommade de quelque chose, certains ont risqué leur vie pour aller sous les ruines chercher une boite d’antibiotique. Sans communication, impossible de faire fonctionner les réseaux d’amis, pourtant, trois jours après le séisme, par on ne sait quel miracle, un homme a trafiqué son ordinateur et a pu communiquer avec la Nouvelle Orléans. Patricia connaissait des gens là-bas, qui avaient créé une association pour le développement humain ; parmi leurs membres, il y avait des Haïtiens, des personnes originaires de l’Inde et du Sri-Lanka ; une équipe de cette association venait deux fois par an en Haïti dans l’hôpital où elle travaillait «  Vallée de Jacmel ». En leur fournissant les coordonnées de différents contacts travaillant dans des centres de santé Haïtiens, Patricia Hieu a pu communiquer avec ses collègues via la Nouvelle Orleans. Aucune décision n’ayant été prise par les autorités quant à l’organisation des soins pour déterminer qui devait faire quoi, il était difficile pour ses collègues de puiser dans le matériel de l’hôpital ; ils pouvaient récupérer discrètement des bandages, des médicaments, éventuellement lui envoyer une équipe mais impossible de donner une date, l’aéroport étant impraticable. En faisant fonctionner à leur tour leurs réseaux, c’est au final un médecin d’origine haïtienne, le docteur René Charles et son épouse infirmière qui ont chargé leurs valises de matériels à utiliser dans l’urgence ; ils ont pris l’avion, atterri à Saint-Domingue, pris la route pour Haïti et ont déposé le matériel à un endroit où Patricia Hieu a pu le récupérer. Les quatre premiers jours, il a fallu utiliser les moyens du bord, calmer avec des plantes des personnes qui avaient tout perdu en 38 secondes, comme une femme qui a vu mourir ses quatre enfants et son mari. Il fallait nourrir les enfants, les gens allaient de plus en plus loin vers le centre ville et prenaient des risques de plus en plus grands pour tenter de récupérer de la nourriture dans une épicerie ou une cuisine.

L’ODEUR ETAIT DEVENUE PESTILENTIELLE 

Les cadavres restés prisonniers des décombres pendant quatre jours attiraient des nuées de mouches et dégageaient une odeur pestilentielle. La situation sanitaire devenait de plus en plus précaire. L’eau était revenue après le séisme mais elle était boueuse, inutilisable. L’eau de mer à proximité pouvait éventuellement servir à laver les plaies mais impossible de cuisiner. C’est après ce laps de temps que Patricia et les gens du quartier  ont pu rétablir un contact avec des personnes d’autres communes qui leur ont apporté de l’eau, de la nourriture, du linge…L’un des gros problèmes était les jeunes filles et la gestion des enfants qui couraient dans tous les sens, tentaient de récupérer des choses dans des habitations fissurées ; entre la centaine d’enfants et la centaine de blessés, c’était le cahot ; pour les blessés graves, fractures ouvertes du bassin, fractures de la boite crânienne, elle leur disait « je ne peux rien faire…Il faut vous transporter à l’hôpital de « Carrefour » qui n’était certes pas très loin mais très endommagé ; le transport se faisait sur des brancards de fortune, sur des chaises, à dos d’homme. ..

Alors qu’elle travaillait au centre de santé à« La Vallée de Jacmel », Patricia Hieu avait mis en place des clubs d’enfants et de scouts ; Elle les a contactés, ils étaient une cinquantaine, leur a demandé de venir à Port-au-Prince avec chacun, un gallon d’eau, un drap et le maximum de choses qu’ils pourraient emporter…Lorsque les scouts sont arrivés, constatant toutes les difficultés qu’avaient ces enfants complètement déboussolés à tenir en place, les scouts ont proposé au médecin d’en prendre individuellement un en charge , certains sont partis avec deux ; il y avait des enfants dont les parents avaient disparu, probablement ensevelis sous les gravats, ceux qui avaient encore des parents sont partis avec leur accord, les scouts leur ont donné le numéro de téléphone et le nom de la famille qui les accueillerait en commune. Par la suite, certaines familles ont adopté des petits orphelins. Grâce aux scouts également, Patricia Hieu a pu contacter l’hôpital de La Vallée et faire évacuer par hélicoptère une cinquantaine de blessés les plus graves.
Livrés à eux-mêmes depuis une dizaine de jours, sans sommeil, dans des conditions d’hygiène extrêmes mais délivrée des enfants et des grands blessés, Patricia Hieu peut enfin souffler un peu. Elle décide de se rendre à l’ambassade de France pour demander de l’aide et rassurer sa famille . Le bâtiment de l’ambassade étant fissuré, le quartier général se retrouvait sous des tentes. Elle rencontre une équipe de la sécurité civile qui accepte de l’accompagner et de lui prêter main forte ; il n’y a pas suffisamment de véhicules, Patricia se débrouille pour trouver des chauffeurs haïtiens, des gens à moto qui l’aident à transporter tout le matériel nécessaire à extirper les personnes encore prisonnières des ruines. Le premier jour, trois personnes ont été dégagées, il était extrêmement difficile de sortir des gens coincés dans des maisons qui s’étaient écroulées sur eux, parfois même avalées ! Il n’était pas rare de voir une maison à deux étages, passer le lendemain et ne voir qu’un rez-de-chaussée…Pour sortir une personne de ces endroits là, il fallait parfois quatre ou cinq heures de travail. Les voisins avaient préalablement tenté de sortir le maximum de personnes mais lorsqu’elles étaient coincées sous de grosses dalles de béton, il était impossible de sortir ces malheureux de leur prison. De nombreuses personnes sont restées prisonnières des maisons alors qu’elles n’étaient pas blessées ; enterrées vivantes dans l’horreur absolue de se retrouver dans le noir, dans la chaleur, avec des cadavres en décomposition à côté d’eux ( leurs enfants, des membres de leur famille.. .) Beaucoup sont mortes de déshydratation, d’effroi ! Certaines sont restées un mois prisonnières, parfois ont survécu quand il était possible de communiquer, de leur glisser un peu d’eau… 

LES FRANÇAIS, CHILIENS ET COLOMBIENS, PLUS HUMANISTES QUE LES AMERICAINS

L’attitude des sapeurs pompiers français a beaucoup touché le docteur Patricia Hieu ; lorsqu’elle leur a parlé de la situation dans laquelle ils se démenaient depuis dix jours, ils ont d’emblée décidé de partager leur ration : leurs laines, draps, nourriture et une grande partie de leur matériel ; elle a également pu observer leur manière d’appréhender les victimes et leur souffrance ; ils prenaient le temps qu’il fallait pour dégager une personne, prenaient soin de ne pas aggraver encore leurs blessures. Quelques jours plus tard, à son grand étonnement, le docteur a vu débarquer les Américains et s’installer comme s’ils étaient en pays conquis : ils ont écarté les Français en les faisant passer pratiquement pour des incapables, dans un langage et une façon de faire qui était « mettez-vous de côté, c’est nous qui avons le monopole du sauvetage, c’est nous qui pouvons…c’est nous qui allons… ». Selon eux, il était inadmissible qu’un sauveteur passe trois heures à dégager quelqu’un et ils avaient en effet une technique : l’amputation ! si quelqu’un est resté sous les murs parce qu’une main était coincée, plutôt que de passer une heure à tenter de la sauver, la solution était toute simple : on ampute et advienne que pourra ! Dans un pays comme Haïti, où il n’y a pas de structures pour les handicapés, aucune prise en charge au plan social, il n’existe ni mutuelle ni retraite, on peut imaginer le devenir de ces gens . Patricia Hieu avait en plus la désagréable sensation que tout ceci était lié à une affaire de quotas : Comment comprendre en effet, qu’on enlevait les victimes des décombres et qu’il fallait que ça se fasse en présence de la presse! Montrer que « c’est nous les Américains qui avons fait » ! Il y avait pire, le docteur Hieu n’était pas spécialiste de l’extraction des victimes mais son impression a été confortée quand elle a pu échanger avec des sauveteurs issus d’autres pays : est-ce que les Américains n’étaient pas venus faire de l’essayage ? C’était apparemment du matériel neuf, les sauveteurs n’étaient même pas certains de la manière dont il fallait l’utiliser mais une chose était sure : les Français utilisaient des appareils pour soulever les blocs de béton, les Américains faisaient l’inverse : « nous, on ne soulève pas, on finit d’écraser ! ». Quand on finit d’écraser, il y a encore des victimes sous la dalle, et il semble qu’en soulevant, la personne a plus de chance de survivre…

CHOISIR DE SAUVER SA MERE OU SA FILLE

 Patricia Hieu témoigne : « un moment, nous nous sommes retrouvés avec une grand-mère (à peine cinquante ans) et sa petite fille de sept ou huit ans coincées sous les décombres ; les américains ont demandé au fils de la dame qui avaient déjà perdu sa femme et deux autres enfants de choisir entre sa mère et sa fille ! Là, je me suis vraiment mis en colère et je leur ai dit de partir, qu’on allait se débrouiller et on a fait appel à des maçons avoisinants ». Ces ouvriers se sont relayés pendant quatre jours pour casser à la main la petite dalle de béton qui couvrait la petite fille et sa grand-mère ; ils avaient réussi à faire passer des sachets d’eau au moyen d’une cordelette ; elles n’étaient pas blessées, elles ont pu parler et se rassurer un peu en attendant leur délivrance.

Le docteur Patricia Hieu témoigne en qualité de professionnelle de la santé ; Elle n’a aucune raison de faire des américains des boucs émissaires, elle souhaite simplement témoigner du fait que pour certains sauveteurs, il ne s’agissait pas uniquement d’une course à tout prix contre la montre ; il fallait bien sûr dégager les victimes mais pas à n’importe quelle condition ; autant qu’il était possible, tenir compte de l’homme, de son humanité.

LES SAUVETEURS MARTINIQUAIS ET GUADELOUPEENS PRESENTS LES PREMIERS

Entre temps, d’autres sauveteurs, d’origines différentes sont arrivés. Les sauveteurs de Martinique et de Guadeloupe ont été présents les premiers, mais avec une catastrophe de cette ampleur, il n’y avait encore aucune logistique et l’Etat Haïtien n’était pas prêt à les recevoir aussi rapidement. Les sapeurs pompiers Guadeloupéens et Martiniquais ont fait malgré tout le maximum autour d’eux. Ce type de catastrophe révèle beaucoup de choses au plan sociologique. S’agissant précisément du rapport aux victimes que peuvent avoir les sauveteurs, Patricia Hieu évoque une sorte d’identification ; son impression est que les Martiniquais et Guadeloupéens ont reconnu chez les Haïtiens, leurs frères. Les sud-américains reconnaissaient sinon leurs frères, probablement leurs cousins…Elle a pu observer notamment que les noirs américains avaient une toute autre attitude que leur compatriotes blancs (majoritaires). Le comportement des Américains lui a semblé réellement inapproprié ; après un séisme de cette ampleur, les militaires se promenaient dans Port-au-Prince, armés jusqu’aux dents, ce qui n’avait pas pour effet de remonter le moral ; officiellement, ils évitaient ainsi les débordements et pillages mais elle avait plutôt le sentiment qu’ils voulaient montrer leur force, leur suprématie comme dans la manière qu’ils avaient eu de prendre d’assaut l’aéroport ; ils ne se contentaient pas de le contrôler, ils se l’étaient approprié : c’est eux qui décidaient quel avion pouvait ou ne pouvait pas atterrir ; les avions français par exemple devaient atterrir à Saint-Domingue, passer la frontière et faire arriver notamment par la route les rations de ravitaillement des sauveteurs . La MINUSTAH (mission des Nations Unies pour la stabilisation en Haïti) est présente en Haïti depuis juillet 1994 (à la suite du coup d’état contre le président Aristide en 1991)…Chaque Nation envoyait à ses ressortissants leurs propres rations : avec leurs étiquettes, leur eau minérale…Le « Programme Alimentaire Mondial » et « Action contre la Faim » ont fait un gros travail en organisant la distribution dans des camps qui accueillait parfois jusqu’à 2000 personnes ; pour fournir des rations adéquates, de l’eau…pendant plus d’une semaine, il n’y a pas eu de logistique et chaque structure faisait un peu ce qu’elle pouvait dans son espace…

Chantal Kebail