Tribune – Loran Kristian Ursulet | Je suis né en 1977. L’année où l’Agence de Protection de l’Environnement étasunienne décida d’interdire la production et la vente du KEPONE, nom commercial du Chlordécone ou de la Chlordécone, cette molécule qui s’attaque à tous les genres. Elle était alors fabriquée par l’usine « Life sciences », à Hopewell en Virginie. Usine fermée en 1975 parce que ses employé.es furent victimes de troubles neurologiques graves, et que les pollutions de la rivière Chase, comme de la baie de Chesapeake entrainèrent un désastre environnemental inédit. En 1977, un tribunal fédéral étasunien condamnait les deux propriétaires de l’usine à payer une amende de 25000$ chacun, et l’usine elle-même, 4 millions de dollars. La société ayant synthétisé la molécule, Allied Chemical Corporation fut, elle, condamnée à payer 13.2 millions de dollars ; condamnation la plus lourde à l’époque pour un dommage environnemental aux USA.

Dans le même temps, malgré les études comme celle du « Centre International de Recherche sur le Cancer » classant le chlordécone dans le groupe des produits potentiellement cancérigènes pour l’homme (1979), malgré les premiers rapports techniques Snegaroff et Kermarrec côté français (1977, 1980), les pouvoirs publics et les pouvoirs privés ont continué durant des années, en toute connaissance de cause et surtout d’effets, à laisser ce poison détruire la vie au nom de l’économie bananière.

Si je prends la parole, c’est parce que je pense, comme beaucoup, que notre époque est bien celle de la rupture. Rupture socio-écologique et rupture de ban. L’époque des températures ainsi que du niveau de la mer en hausse, l’époque de la concentration atmosphérique des particules de C02 la plus élevée depuis presque 15 millions d’années. Heureusement, elle est surtout celle de la prise de parole « démocratique » (ce gros mot valise, ce mot fouet et paravent). Prise de pouvoir, selon ses moyens, par l’expression libre de ceux qui ont une bouche que d’autres souhaiteraient voir télécommandée, représentée, cancérisée voire silencieuse, de préférence. Le «café du commerce » contre la « Parole Autorisée » qu’ils appellent ça.

Je suis donc de la « génération Chlordécone », descendante de février 1974, élevée dans la gangue des tensions entre départementalistes, nationalistes et pragmatiques martiniquais.es, sur fond de commerce identitaire et statutaire. Sous les projecteurs du théâtre ultra-périphérique.

J’attrappe donc la parole avec une histoire personnelle, depuis une vitrine sociale de responsable culturel et de martiniquais anticolonialiste, pour dire que je suis fier, moi aussi, de vivre l’effondrement lent mais assuré du « système » en place depuis de nombreux siècles déjà… Que ses tentacules soient martiniquaises, françaises, américano-européennes, ou mondiales. Et je rends grâce, quand bien même cet effondrement nous réserverait encore pire que ce que nous connaissons. Il est des incertitudes que j’accueille humblement, tant la réalité obstrue.

Je le dis parce qu’il me semble que la confrontation des points de vue, la diversité des opinions et des analyses, la respectabilité des affects de chacun.e, ne doivent pas nous empêcher de démantibuler les logiques empoisonnant notre île ; nous empêcher de défaire l’oppression tantôt violente et visible, tantôt cachée et insidueuse des régisseurs de nos pays. Je dis nous, en pensant évidemment aux frères et sœurs subissant eux aussi la domination insulaire ou continentale d’une caste dirigeante et gouvernante franco-antillaise. Aux frères et sœurs guyanais.es, réunionais.es, ou kanak.es, assignés au rang de subalternes et d’éternel.les pupilles de La Nation ; aux instrumentalisé.es à qui l’on inculqua l’autodénigrement et la crainte de la liberté.

Est-il permis de le dire ainsi, sans que le stigmate dominateur ne soit inversé ? Peut-on légitimement, aujourd’hui, sans craindre de se faire surveiller, attaquer ou sanctionner, vouloir se débarrasser de la gangue relationnelle enveloppant les pensées et les actes « en pays dominé » ? A-t-on le droit de parler en ces termes ? De parler de domination française administrée ? De questionner les rapports historiques de structure, entre un Etat français et un peuple martiniquais qu’il ne reconnaît pas ? Est-il possible de « faire la part des choses » entre l’anticolonialisme et le colonialisme à la française, à travers temps, comme aujourd’hui ? Entre les Martiniquais qui souhaitent que la France continue à gérer leur habitation, tout pendant qu’elle torpille l’initiative historique artificielle laissée aux antillais et africains qu’elle esclavagisa, et ceux qui souhaitent un rééquilibrage réparateur des relations France/Antilles/Afriques, et donc un pouvoir prioritairement martiniquais dans la gestion de toute affaire d’intérêt public en Martinique ?

Ma réponse est non.

Non, car structurellement, la Martinique est un pavillon français, une pièce d’étoffe ou une fabrique de jardin estampillées bleu-blanc-rouge. Pouvoir parler et remettre en question une telle structure, celle qui vous demande d’obéir à sa loi, qui peut légitimement vous punir économiquement, socialement ou physiquement ; pouvoir parler, donc, et remettre en question la force brute et la puissance d’asservir d’un tel géant, fut-il cyclopéen, n’est permis que si l’on demeure sous son joug, dans son cadre, dans sa norme, sous sa domination et en respectant sa force de frappe. Et comme par capillarité, les premières forces de l’odre du cyclope, celles qui le défendent de leurs foudres stationnaires, comme dirait le rappeur : « sé nou menm ! », alors nous jouons le jeu de la « démocratie » électoraliste et de la participation à la vie politicienne.

Or, nous l’aurons compris, beaucoup malheureusement ne sont plus disposés à jouer ce jeu aux règles tronquées et aux gagnants préemptés. Dans de nombreuses régions du monde, les générations empoisonnées par le profit marchand, les collusions mafieuses et l’accaparement des appareils de pouvoir se lèvent, marchent, parlent, crient et déboulonnent vaille que vaille. Elles ont compris, elles aussi, que la parole autorisée et certifiée conforme ne l’est qu’avec l’assentiment obligatoire des héros de l’histoire, les gagnants du jeu de dupes, ceux qui détiennent les rênes des pouvoirs en présence. Et qu’à cette aune là, dans le monde aux mains des maîtres de l’espace et du temps, aucune faveur ne leur sera octroyée qui ne soit vénéneuse et susceptible de s’auto-détruire. Que la faveur, « ça ne se donne pas, ça se prend, ça s’arrache, ça se paye… ». Alors elles prennent et arrachent, elles aussi, avec en miroir les prises illicites, le sang et les cadavres sur les mains comme les cravates d’élites se disant exemplaires, mais qui renforcent, années après années, l’impasse électorale avivant les extrêmes droites.

Cela dérange, évidemment. Cela froisse. Cela blesse. Cela effraie. De toute part, les bouches qui parlent à la place de ceux qui n’ont point de bouche s’ulcèrent en profondeur. Mais la parole se reprend, se déroute, se regagne sans manman, sans papa, et une part d’initiative avec. Avec violence, fragilité et virulence mêlées, mais avec la force et le courage qui part du bas vers le haut.

En cours de déroute, les hauts parleurs certifiés vocifèrent et mordent parfois : « oui sur le fond ! non sur la forme ! », « oui au combat pour le chlordécone ! non à la violence dans les bouches et dans la rue ! », « des jeunes sans cervelles ! », « des jeunes qui bousillent leur vie ! », « des gens qui ne respectent pas ceux qui ne pensent pas comme eux ! », « des pétasses 2.0 ! », « des désoeuvrés au chômage ! », « des acteurs et des charlatans », « des fumeurs de drogues et trafiquants ! » etc. L’intelligenstia, pour une bonne part amourachée avec le capital et le parti depuis si longtemps déjà, bruissent à la manière des oiseaux mouches. En chemin, claudiquante et binaire, elle toise sans ciller l’opposition dialectique entre la violence légitime d’une légitime défense, d’un juron ou d’un crachat, et la violence séculaire d’une histoire de capture, de cale, de viole, de fouet, de carcan, d’instrumentalisation, de collaboration, de silence, de déni, d’assimilation, de tueries policières, d’aliénation productive, d’empoisonnement, de tertiarisation et de migration-substitution.

Si l’on s’approche d’un peu plus près de ces voix qui s’affaissent, il est en général possible d’entendre le bruit sourd d’un intérêt personnel, dissimulé derrière une conscience malmenée. C’est un bruit bien connu ici : celui des partisans de la collaboration perpétuée, de la droite patience ou encore d’une rationnelle marche du monde. Il y a aussi le camp des commandeurs de la peur, les capos de la menace, brandissant l’épouvantail « démocratique » à l’abri du bouclier rassurant qu’offre cette bonne compagnie, républicaine et sécurisée. Et le bruit s’accompagne d’une question revenant avec fracas dans ce champ de l’épouvante : la question « béké ». Peut-on se définir et se revendiquer, au 21e siècle, comme « béké », quand le monde de l’habitation esclavagiste ou usinière n’est plus et que le racisme tue encore ? N’a-t-on pas le devoir de mettre un terme définitif, en pratique, aux oripeaux d’une pensée qui voudrait qu’un béké soit par essence « ce qui se fait de mieux… en race pure, dans les colonies » ? Peut-on continuer à vivre, au 21e siècle, entre-soi, dans des espaces résidentiels clos dont la porosité fictive n’est que contre-plaquée ? Peut-on réellement miganner des ressentiments envers une « communauté » agissant, comme bien d’autres ici, selon une mécanique socio-raciale ?

De là où je parle, beaucoup comprennent et partagent certains aspects du « combat rouge-vert-noir », tout en préférant mener le leur, loin des caméras, des écrans sociaux ou des micros trottoirs ; loin de la violence policière et des risques encourus ; et parce que malgré tout, la vie continue heureusement. C’est en général la fraction économique supérieure, loin du seuil de pauvreté. Celle, prompte à embrasser l’internationalisme de la résistance et qui appelle à une solidarité économique afro-descendante ou nègre, opposée à l’alliance de la haute bourgeoisie mûlatre et békée. Celle rendue inoffensive par la manne de la départementalisation, l’arrivée de capitaux français

affairistes, et l’alimentation de la rente des importateurs-exportateurs békés, à force de subventions et de déclassement des terres.

Mais il arrive un moment où la somme des vérités dévoilées et le réajustement des perspectives, en dépit de l’anesthésie locorégionale, ne laissent que des alternatives binaires : ouvrir les yeux ou les fermer, entendre ou rester sourd, comprendre ou non, parler ou se taire, agir ou pas. Ne pas vouloir regarder, entendre, comprendre, parler ou agir revenant à choisir la même facette de l’alternative.

Voir ou ne pas voir que les mouvements internationaux de protestation, de contestation, appelant la réparation de l’ordre ancien et que la lutte sous les couleurs rouge-vert-noir, mêlent les catégories d’âges, ethniques, sociales. Voir ou fermer les yeux sur la violence des coups portés, des gaz envoyés, des corps blessés, tués ou enfermés, des pressions juridico-policières sur des individus et leurs familles abusées. Voir ou être aveugle à la détermination dans l’action collective, pour des causes d’intérêt général, et l’abolition des privilèges. Entendre ou rester sourd aux cris ensanglantés, aux femmes violentées par des hommes armés. Entendre ou ne pas écouter les appels à la fin d’une servitude involontaire ou volontaire et ses dommages unilatéraux. Parler des vols et déclassements de terres martiniquaises, orchestrés par les réseaux politiques et économiques, ou se taire. Parler des machinations des réseaux de renseignement policier et militaire français contre la jeunesse martiniquaise, ou ne rien dire. Accepter la mainmise d’une confrérie de marchands, d’entreprises et de pions institutionnels sur notre corps social, ou créer de plus justes possibles économiques. Accepter la confiscation du pouvoir par une élite politique professionnalisée, ou changer la donne. En bref, douciner ad vitam aeternam, ou pas.

Poutant, lucidité est de constater que la très grande majorité des Martiniquais préfère se tenir éloignée des fumées et du boutou. En effet, il n’aura échappé à aucun observateur honnête que la minorité numérique agissante ne parvient pas à fédérer la rue, pas même comme en 2009. Peut-être parce que la question des réparations coloniales et socio-écologiques se retrouve noyée dans le flux d’actions groupusculaires et symboliques ? Et nous voici, là, au cœur du sujet martiniquais : bon-sujet ou mauvais-sujet ? Au cœur de la question du devenir et de la résistance minoritaire, face aux compromis et compromissions majoritaires. Que serait cette « résistance » actuelle ? Ne serait- elle pas celle qui se lève, hétéroclite, désenchainée, sans poste assigné, sans chapelle élective ? Ne serait-elle pas celle qui croit au monde et ses raisons d’exister, et qui donc crée l’évènement que nous n’attendions pas ?

Entre nos contradictions fondamentales et notre expérience des traces et chimen-chien, de décennie en décennie, nous reprenons l’antienne du malaise dans la culture et dans la société (http://politiques- publiques.com/martinique/adieu-adieu-culture-cou-coupe/). Avec des pics de tensions épidémiques, précédés de plateaux zouk/accras/boudins/rhums/champagnes, généralement suivi d’une décrue comateuse, nous laissant boulés sur le carreau. Or, il semble que la courbe, cette fois, tarde drôlement à s’infléchir. Qu’allons-nous faire ?

C’est que le plateau précédant le pic actuel fut long comme des siècles mis bout à bout. La saison n’a rien d’un petit mois de blocage et de cris rouge pour la victoire. Rien d’une insurrection de quelques jours d’incendie. Rien d’un grand soir de tambour libérateur. Elle est enfant unique. Rejeton d’une flopée d’années enchevêtrées d’hémorragies du travail, de métastases du copinage, d’inflammations du crédit, d’abcès d’indifférence et de tumeurs nationalitaires. Et le pire dans cette histoire, c’est qu’elle est si tellement unique, qu’elle rassemble solidairement les cellules humaines éparpillées au monde. Lentement, peut être vainement, mais sûrement.

C’est l’enfant maudit ! Celui dont le retour hante les familles raffinées au sucre blanc, assises au bord de la piscine du temps, verre à la main. Les familles de la distribution face à l’enfant de la redistribution. L’enfant mûrit par les expériences passées et les histoires de canne. Mais l’enfant qui a faim et ne parvient toujours pas à manger correctement tout le mois. L’enfant qui a soif et ne trouve rien de bon au bout du robinet pour étancher son mal. L’enfant devenu grand. L’enfant qui marronne. L’enfant qui échappe. L’enfant qui lézarde. L’enfant-Kina. L’enfant- Romain. L’enfant-Lumina. L’enfant-Soleil.

Allons-nous inverser la tendance ? Allons-nous avoir le courage de l’accueillir avec amour, et peut-être moins de productivité, plus de travail et un gâteau partagé ? Le courage de croire en nous et créer ensemble une autre société ? Il va nous falloir tout déballer. Quand la violence est inscrite dans la loi, il ne faut pas s’étonner des pousses à la lisière entre légalité et illégalité ; du hors-la-loi au centre des structures les plus variées de notre société.

« Ouvrez les portes et les fenêtres ! Ouvrez toutes les issues ! » comme dirait le slameur, et puis respirez, regardez, écoutez l’alentour ! Calculez ! Personne ne saurait empêcher un soleil de rougir, alors en attendant… « profitez » !

Le 21 Juillet 2020