Tribune – Emmanuel de Reynal | « Et si Saint-Pierre était l’atout majeur du tourisme en Martinique ? ». C’était le thème central des Ateliers de Saint-Pierre qui se sont déroulés les 28 et 29 mars 2019 au CDST, à l’initiative de Contact-Entreprises, et auxquels j’ai eu le plaisir de participer.

Cette manifestation exceptionnelle a réuni deux conférenciers de talent– Marie CHOMEREAU LAMOTTE et Michel ONFRAY – ainsi qu’une vingtaine d’intervenants experts autour de quatre tables rondes thématiques. Plusieurs centaines de personnes ont pu participer aux échanges, contribuant ainsi à la richesse des débats et des idées.

C’est l’historienne Marie CHOMEREAU LAMOTTE qui a ouvert les ateliers en nous plongeant dans le Saint-Pierre d’avant 1902 : une ville magnifique, en avance sur son temps, bâtie dans la pierre, travailleuse et insouciante. Une citée de 30.000 âmes ouverte sur la mer et le monde, qui revendiquait fièrement son titre de « Capitale de la Caraïbe ». Une grandeur fauchée en quelques secondes par l’éruption volcanique du 8 mai 1902…

Puis le philosophe Michel ONFRAY, nouveau Pierrotain d’adoption, a exprimé son coup de coeur pour cette ville « authentique » où les habitants « vivent sans artifice dans la vérité de leur nature » ; Pour réveiller la belle endormie, il propose d’organiser, avec l’appui de son cercle d’artistes et d’intellectuels, un grand « Festival du Feu » deux fois par an, à chaque solstice, où se mêleraient musiques, récits poétiques, gastronomie, grillades et spectacles pyrotechniques. Saint-Pierre, ville ardente, ville vivante, ville sensuelle qui touche les cinq sens…

Une ville touristique à dimension historique

La population a également été interrogée par le biais d’un sondage en ligne qui a recueilli près de 400 réponses, et dont les résultats confortent nos intuitions : Saint-Pierre a bien vocation à être une « ville touristique à dimension historique » en s’appuyant d’abord sur l’histoire tragique de son volcan.

Enfin, quatre ateliers se sont succédés pour faire émerger des idées nouvelles en faveur d’une stratégie territoriale porteuse d’avenir.

  • « et si Saint-Pierre s’affirmait comme l’une des plus grandes villes d’Art et de l’Histoire de France ? »
  • « et si Saint-Pierre était la Pompéi de la Caraïbe ? »
  • « et si Saint-Pierre redevenait une grande ville de la mer ?»
  • « et si Saint-Pierre renaissait grâce à l’engagement citoyen des martiniquais ? »

Quatre questions inspirantes qui sont autant d’hypothèses ouvertes à la créativité… et aux solutions concrètes.

Saint-Pierre, ville d’art et d’histoire

Ces ateliers ont d’abord mis en exergue le formidable potentiel patrimonial de la ville de Saint-Pierre, et en particulier ses richesses architecturales que le label « Ville d’Art et d’Histoire » doit valoriser sans tarder en activant rapidement son dossier de planification.

Saluons à cet égard l’engagement de l’Etat qui, par la voix du Préfet de Martinique Franck ROBINE, a annoncé dès l’ouverture son soutien à la ville en versant près d’un million d’euros de subventions pour donner vie au « Centre d’Interprétation de l’Art et du Patrimoine » (CIAP) lié au label « Ville d’Art et d’Histoire ».

Par ailleurs les ruines du Figuier, propriété de l’Etat, seront restituées à la ville après avoir été restaurées par des travaux de plus d’un million d’euros. Deux annonces majeures qui témoignent de la volonté de l’Etat de participer au réveil de Saint-Pierre.

L’Etat qui n’est pas seul, puisqu’au même moment la Fondation CLEMENT (groupe GBH) investit plus de 1,5 millions d’euros dans la rénovation du Musée Franck PERRET, mémorial aux victimes de la catastrophe, qui ouvrira ses portes en mai 2019. Ce sont là des signaux forts et encourageants qui amorcent la nouvelle dynamique dont Saint-Pierre a besoin.

D’abord, valoriser le patrimoine

Une dynamique au service prioritaire de la valorisation de son patrimoine : mettre en valeur le fameux réseau d’eau qui rafraichissait bruyamment la ville et qui transitait dans les bassins domestiques, réveiller le bassin des lavandières, mais aussi les ruines du Théâtre, du cachot de Cyparis, de la maison du Génie, de la maison de Santé pour en faire des lieux « sacrés » de visite, sanctuariser le quartier du Fort comme espace archéologique, redonner aux façades leur éclat d’antan… Saint-Pierre concentre les traces qui racontent l’histoire d’une grande ville. Des traces fragiles qui doivent être préservées et sublimées comme autant de stigmates de mémoire.

Le berceau du rhum

L’histoire du rhum aussi est liée à Saint-Pierre, berceau de cette grande industrie martiniquaise, que la distillerie Depaz incarne avec force et dont le cadre se prête  particulièrement bien à des manifestations d’ampleur : concert annuel de musique classique avec le soutien de la Fondation Sphère, Fête du Feu, expositions, colloques, etc.

Ville d’artistes

Saint-Pierre ville d’histoire, mais aussi ville d’art qui pourrait abriter des petits musées à ciel ouvert dans ses dents creuses, et des résidences d’artistes dans ses maisons abandonnées. Et dans sa baie, à portée de masques et de tubas, une vaste galerie immergée d’œuvres monumentales raconterait l’histoire de la ville. Manman Dlo et Yémana ne dormiraient plus seules…

Une telle ville ne doit pas souffrir du moindre mauvais goût. L’esthétique des lieux doit être l’obsession de tous : ravalons les façades comme le Loto National du Patrimoine nous y invite, redonnons ses couleurs à la ville, fleurissons-la, remplaçons les vilaines « dents de requins » et les cubes « casse-genoux » qui jalonnent les rues par des bacs fleuris !

Saint-Pierre, ville ardente

Saint-Pierre en définitive ville ardente, par son volcan, ses sources chaudes, son nouveau musée Franck PERRET, son histoire… Elle est bien plus émouvante que Pompéi car, contrairement à la ville antique, Saint-Pierre a été entièrement détruite par la catastrophe. Et pourtant elle est encore là, vivante au pied du monstre qui fascine les volcanologues du monde entier.

L’Observatoire du Morne des Cadets épie ses moindres gestes depuis 1902. Aujourd’hui un nouvel observatoire volcanologique et sismologique bien plus puissant prend la relève pour devenir l’une des plus grandes références technologiques mondiales. Quelle chance ! Le moment est venu de proposer des circuits scientifiques à la population et aux visiteurs en faisant de la Martinique un laboratoire à ciel ouvert. Point d’orgue de ce « tourisme scientifique », le CDST dont le nom abscons doit impérativement être abandonné au profit d’une appellation plus attractive : « la Maison Ardente » ?

Redevenir une grande ville de la mer

Mais Saint-Pierre peut aussi redevenir la grande ville de la mer qu’elle fut. Elle fait partie du périmètre officiel du Grand Port Maritime de la Martinique, et peut à ce titre recevoir des équipements portuaires spécialisés dans l’accueil des personnes – bateaux de croisière, plaisance, plongée… – et participer ainsi à l’activation de lignes intercommunales et inter-îles.

Qu’attendons-nous pour mettre en place une ligne de transport de passagers entre Saint-Pierre et Fort-de-France ? Qu’attendons-nous pour créer des lignes de navettes rapides permettant aux croisiéristes de Fort-de-France de venir à Saint-Pierre ? Qu’attendons-nous pour organiser le transport maritime des matériaux de carrières pour décongestionner les routes de la ville ? Qu’attendons-nous pour ouvrir la zone de mouillage organisée et sa capitainerie ? Qu’attendons-nous enfin pour installer quelques bittes d’amarrage au sol pour les yachts ainsi qu’un appontement d’appoint pour les passagers ?

La Baie de Saint-Pierre est à elle-seule une magnifique porte d’entrée dans la ville. Elle peut accueillir une grande régate transocéanique qui porterait le nom mythique de « la route de Saint-Pierre ».

Elle peut aussi être la galerie naturelle des vestiges archéologiques que les plongeurs du monde entier rêveraient de visiter, aussi bien en bouteilles qu’en submersible ; elle peut en effet redevenir le plus beau site d’épaves du monde visité en sous-marin civil, comme elle l’était dans les années 90… et raconter par moins 80 mètres à des milliers de visiteurs l’émouvant récit de la tragédie de 1902.

Elle peut enfin être un haut lieu de valorisation de la biodiversité marine, et en particulier d’observation des baleines.

Bien plus qu’une ville…

Les idées ne manquent pas pour réveiller Saint-Pierre et en faire l’un des atouts majeurs du tourisme en Martinique. Encore faut-il que toutes les énergies se mobilisent. Celles des Pierrotains, bien sûr. Mais plus largement celles des Martiniquais et même des Français de l’hexagone. Car Saint-Pierre ne se limite pas à ses frontières municipales. Sa vocation est régionale, voire nationale. Saint-Pierre, fierté de Martinique et ville de l’histoire de France. Ce sont donc bien les ressources territoriales et nationales qui doivent être mobilisées pour accompagner le rayonnement de cette ville de France dont le nom est plus connu dans le monde que celui de Martinique !

La ville ardente d’un peuple au coeur ardent

Mais qui mieux que les Pierrotains pour enclencher la mobilisation ? Qui mieux que les habitants de Saint-Pierre eux-mêmes pour témoigner de la grandeur de leur histoire ? L’histoire de toute la Martinique qui traverse leur ville depuis ses débuts. L’histoire qu’un spectacle saisonnier pourrait raconter, sous la forme d’une grande fresque, à l’instar du spectacle du Puy du Fou. Spectacle porté par tout un peuple bénévole au cœur ardent, un peuple acteur de son histoire !

Bienvenue à Saint-Pierre. Bienvenue dans la citée ardente !