La première version de Monsieur Toussaint, écrite en 1959, se présente comme une recomposition générale de l’atmosphère révolutionnaire à Saint-Domingue (la future Haïti) de 1788 à 1803, date de la mort de Toussaint-Louverture au fort de Joux, dans le Jura. Celui-ci avait commandé la révolte des esclaves de l’île et fondé le premier gouvernement noir. Son lieutenant Dessalines proclama l’indépendance d’Haïti en 1804.

L’ouvrage d’Edouard Glissant, de nouveau publié en 1998 par les éditions Gallimard, fait aujourd’hui l’objet d’une traduction créole par Rodolf Etienne. Avec une préface de l’écrivain Michaël Dash.

Rodolf Etienne est revenu sur « Misyé Toussaint » à travers cette interview accordée à son éditeur Mémoire d’encrier.

 

Si vous deviez résumer l’apport d’Edouard Glissant à la littérature et à la philosophie des Antilles, que diriez-vous ?

Edouard Glissant est, selon moi, l’un des plus brillants esprits martiniquais et, surtout, un auteur fécond qui a réussi à situer nos identités caribéennes multiples au carrefour des cultures du monde et au cœur des débats séculaires de l’homme interrogé par son milieu et son environnement, ces termes pris dans leur plus large acception.

Que diriez-vous de cette pièce «Monsieur Toussaint», que vous avez traduite ?

Monsieur Toussaint est l’une des plus belles pièces de théâtre créole, entendons de culture créole, qui situe les problématiques essentielles auxquelles sont confrontées nos identités déchirées, morcelées, outragées. Une pièce qui situe notre mémoire au cœur de ses questionnements ataviques : histoire, identité, culture, africanité, antillanité, esclavage, liberté, langue, etc. C’est ce qui m’a intéressé dans l’œuvre et que j’ai voulu rendre à la littérature créole.

Si vous deviez choisir cinq mots pour résumer cette pièce, quels seraient-ils ?

Héros. Nègre. Histoire. Mémoire ou devoir de mémoire. Abolition.

Plus précisément, que représente ce livre pour vous ?

Ce livre représente l’acmé de notre quête d’identité entre passé, présent et avenir. Ce qui me paraît essentiel, c’est ce questionnement de la mémoire séculaire, au-delà de la notion de mort, comme s’il s’agissait de définir notre créolité, notre identité, notre antillanité au-delà du passage du milieu, au-delà des troubles de l’esclavage, plus loin que la colonisation et que la plantation ou l’habitation. C’est une pièce qui symbolise, selon moi, la volonté, la faculté de l’Un de se recréer à partir du Tout, en dépit des difficultés du temps et de l’espace, en dépit du déni de l’Autre. Une pièce symbole de la faculté de tout homme, de tout peuple de se redéfinir en tant que tel, hors des contradictions, hors des contrastes, hors des reniements, hors des renoncements.

Quels sont les principaux défis qui se posent à la traduction d’une pièce comme celle-ci ?

Les principales difficultés tiennent au rendu du langage d’Edouard Glissant, d’une grande richesse symbolique, sémantique et lexicale. La langue créole n’offre pas pour le moment tous ces outils, susceptible de rendre compte de ces variétés. Il faut donc une extrême dextérité pour sculpter dans le verbe créole la parole de Glissant qui nous entraîne rapidement vers des zones de la pensée et de l’imaginaire jusque là inexplorées. Le défi consiste donc à donner forme à une pensée pyramidale, complexe, qui situe le sens au-delà du mot et des articulations de la phrase, mais dans une forme de non-dit supra-dynamique. L’écriture de Glissant apparaît comme une forme d’énergie de la pensée, comme une manifestation du génie. C’est là le plus grand défi, mais aussi le plus beau challenge, la plus belle des confrontations.

À qui s’adresse cette version ?

Cette version créole s’adresse à tous les créolophones, sans distinction géographique ou culturelle. Elle se veut, avec ses moyens de langage, transversale, unificatrice, en un mot pan-créole. La version bilingue facilite cette volonté en permettant à tous lecteurs bilingues français/créole de se jouer des difficultés de la version créole en puisant dans la version française des rapports de force, des lignes de traverse, des ponts de symétrie.

livre re

Photo Zouk TV : Rodolf Etienne (au centre) en compagnie de JP. Cadignan et de S. Dracius