Tribune – Max Dorléans | Il importe, me semble t’il, d’introduire la question passée sous silence de la délégation de service public pour voir clair – au delà des affrontements partisans (CTM/MIM contre CACEM/PPM) absurdes faisant fi des souffrances de la population – dans le récent (et long) conflit qui a affecté l’organisation du transport en commun de passagers sur la circonscription du centre de Martinique, la CACEM.

Une notion essentielle, car sans elle, on reste à la surface des choses, et on ne saisit rien au fond du conflit, notamment aux intérêts en jeu. D’une part, ceux globalement du patronat, le grand comme le petit, avec en creux ceux d’une fraction du grand patronat du secteur automobile (concessionnaires automobile, et reste du secteur lié au véhicule individuel comme pneumatiques, pièces détachées, assurances, produits pétroliers…) – totalement invisibles dans le conflit en cause, alors même que c’est l’existence du véhicule individuel comme moyen privilégié de déplacement qui est à la racine, du conflit – et ceux immédiats et au centre du conflit, du petit patronat, avec ses sociétés et entreprises individuelles, chargé très pratiquement de la réalisation de la mission de service publique, par le biais de la délégation de service public (DSP). Et d’autre part,  ceux opposés des usagers directement intéressés au fonctionnement normal du transport, puisque formellement garanti par la délégation de service publique.

Un cadre important à planter, car utile pour saisir non seulement l’enjeu, mais également l’énorme mécontentement de la population durant un mois, sa rancœur vis-à-vis de la CFTU (société regroupant l’ensemble des entreprises de transport sur la circonscription du centre), et plus généralement l’insatisfaction grandissante de la majorité de la population concernant ses conditions de vie (et de travail) – en plus de sa paupérisation – et qui n’est que le reflet d’une polarisation croissante de la société martiniquaise.

Et, s’il est effectif que ce conflit va être celui d’une opposition entre les intérêts de l’immense majorité des usagers et ceux des petites entreprises et microsociétés de transport, il est nécessaire de préciser que ce petit patronat est entièrement dépendant d’un système (DSP) qui tendanciellement l’écrase, et autour duquel aujourd’hui s’affrontent de surcroit, au niveau organisationnel et opérationnel, les deux clans politiques majoritaires, via Martinique Transport lié à la CTM (c’est-à-dire au MIM et alliés) d’une part, et la CFTU liée à la CACEM (c’est-à-dire au PPM et alliés), d’autre part.

Dès lors, l’examen en profondeur d’une organisation unique du transport public de passagers sur tout notre territoire – indépendamment des modes de transport – doit avant tout interroger la question de délégation de service public, qui n’est en rien une question nouvelle, mais qui est un avatar scabreux du service public.

Un avatar scabreux de service public, car à aucun moment l’Etat n’a réellement cherché à prendre en charge le besoin élémentaire de transport de la population, le laissant à ses tous débuts à la charge de petits transporteurs individuels, avant qu’il ne fasse endosser aux collectivités avec la décentralisation, cette nouvelle mission, toujours avec la kyrielle de petits entrepreneurs et artisans de transport, mais sans les moyens nécessaires.

Un simulacre de service public qui a donc permis non seulement le désengagement inadmissible de l’Etat (rien de nouveau !), mais également le fonctionnement global, même chaotique, de ce service malgré de vraies faiblesses du système en place basé sur les petites entreprises (organisation insuffisante…). Un système qui a néanmoins partiellement donné satisfaction au besoin de déplacement de la population, en dépit de la mise entre parenthèses de l’ensemble des autres attributs liés à un véritable service public de transport comme la gratuité (ou le très faible prix), la sécurité, des horaires de roulement importants…

A la vérité, cette délégation de service public n’est rein d’autre que la corde par laquelle ont déjà été pendues, et vont encore être pendues d’autres petites entreprises de transport, notamment celles qui sont sous-traitantes d’entreprises retenues lors de la passation de marché. Et c’est toujours cette même question de DSP qui est de plus en plus remise en cause aujourd’hui dans bon nombre de villes et d’agglomérations en France, et qui explique le nouveau processus en cours de remunicipalisation de services publics, tant du transport que de l’eau.

C’est donc ce qu’il faut clairement expliquer, pour ne pas faire porter l’ensemble des dysfonctionnements et l’actuel fonctionnement irrationnel du système sur les seuls transporteurs individuels (faiblesses structurelles patentes), même s’il ne faut pas les absoudre de toutes responsabilités. Notamment de leur responsabilité liée à l’absence d’une organisation sous forme de société coopérative, qui aurait pu permettre, par un fonctionnement transparent et égalitaire entre ses membres, une non concurrence mortifère dont une partie d’entre eux est victime.

C’est donc toujours cette question de délégation de service publique qu’il faut dénoncer, car cette politique est irrationnelle du point de vue de la société dans son ensemble. Car elle n’a permis fondamentalement que de privilégier le véhicule individuel (avec l’ensemble des intérêts qui s’y rattachent), avec secondairement les intérêts de la petite catégorie de petits artisans et entrepreneurs de transport qui, historiquement ont fait valoir leurs conditions d’exercice et leurs désidératas (avec évidemment leurs faiblesses) puisqu’elle assumait, en  lieu et place de l’Etat, le service en question. Des conditions qui de nos jours, sont fort éloignées des intérêts de la population, et qui nécessitent une prise en compte très exigeante des besoins des usagers. Besoins qui ne peuvent évidemment être satisfaits que dans le cadre d’un véritable service public de transport, avec les moyens de tous ordres pour une satisfaction totale des besoins de la population.

Dans l’état actuel des choses, la CTM (avec Martinique Transport comme autorité unique de transport sur tout le territoire) n’a nullement les moyens de les prendre en compte sur toute la Martinique, les besoins en transport collectif public, de l’ensemble de la population martiniquaise. Celle du territoire de la CACEM, mais aussi celle des autres communautés de communes. Ce qui signifie que c’est à l’Etat de mettre à la disposition de la CTM de réels moyens financiers et autres, pour la réalisation d’une telle mission, de façon à ce que ce ne soient pas les usagers qui, comme toujours, trinquent ! Car, ne l’oublions pas, l’Etat sait toujours trouver les finances nécessaires lorsqu’il s’agit pour lui de sauver les copains et les coquins. Notamment les banquiers, comme on a pu le voir lors de la crise financière en 2007/2008, en dépit des errements de leur politique catastrophique pour le plus grand nombre. Sauf que l’argent nécessaire à la satisfaction de nos besoins doit être récupéré auprès des contribuables fortunés (grandes sociétés, nantis…) qui ne sont pas imposables  comme ils le devraient. Et qu’en outre, cessent les cadeaux de différents ordres (sociaux, fiscaux…) faits à ces mêmes contribuables, au nom de récurrents discours mensongers sur la création d’emploi et autres fadaises du même acabit…

C’est, me semble t’il, cette perspective que ne peut manquer d’avoir le syndicat CSTM, et qu’il faut mettre à son crédit lorsqu’il cherche à revendiquer les mêmes droits pour l’ensemble des salariés des différents petits patrons individuels. Car les salariés (chauffeurs notamment – dont les conditions de travail sont quasiment identiques – ne peuvent faire les frais d’un système et d’une organisation dont les rouages supérieurs sont grippés.

Aujourd’hui, aucun des éminents dirigeants de chacune des formations politiques majoritaires – ni leurs experts – n’envisage la moindre remise en cause de la délégation de service publique, ou son fonctionnement à des conditions qui équivalent à la mise en place d’un service public de transport de passagers digne de ce nom.

Comme toujours, c’est à la population mobilisée, aux usagers et notamment aux femmes prioritairement utilisatrices du transport en commun, de se mettre debout pour exiger enfin un véritable service public, et qui par ailleurs constituerait un atout essentiel à la lutte pour la réduction des émissions de gaz à effet de serre, et contre le réchauffement climatique.

Max Dorléans (Groupe Révolution Socialiste)