Un hommage de Rodney Saint-Éloi, éditeur à Montréal, à Gilles Alexandre, dont la librairie disparaîtra dans quelques jours. 
Frère Volcan,
C’est ton petit frère nomade qui t’écrit de Paris. Je ne suis pas à Montréal, ni à Port-au-Prince. Je roule ma bosse avec quelques livres sois les bras.
Parlons de toi.

Je savais qu’un jour que tu allais mettre les clefs sous la porte.

Les temps sont durs pour le livre, pour nous. Les temps sont durs pour exister, debout comme tu l’es, beau et intègre, avec ton rire franc, et tes mains pleines de livres que tu offres aux passants.

Je savais que ça n’allait pas fort. Ça ne va pas trop fort quand on décide de ne pas plier l’esprit sous le dictat de la médiocrité et des contraintes du temps présent. Je savais la profondeur de tes colères. Que c’est triste de voir tant de rêves piétinés.

J’avais pourtant foi en l’immortalité des êtres comme toi.

Tu es plus grand et plus courageux que nous, frère volcan, toi, qui me cites à l’intérieur de la même phrase Xavier Orville, Aimé Césaire, Vincent Placoly, Maryse Condé, Jean-Jacques Dessalines. Tu as le feu dans tes yeux, et tu dis, avec tellement de courage et de vérité, le monde.

Chaque fois, je me dis non, c’est pas possible. Gilles Alexandre, dans sa librairie, est un baobab. Il va résister, il restera debout pour fixer la savane et pour traverser bon vent mauvais vent les humeurs de la ville. C’est toi qui m’as appris qu’il faut compter avec l’espoir. C’est toi qui m’as fait si souvent don de ton temps, de tes mots, de tes livres et de ta bourse. Quand tout est à l’envers, c’est toi qui remplis la caisse.

Je me console toujours à l’idée que tout cela peut disparaître un jour, je veux dire ce lieu qui nous fonde, oubliant le temps qu’il fait, comme ce grand chant d’amour qui aide à retrouver l’espérance.

Je ne sais pas.

Mais j’arrive difficilement à imaginer Fort-de-France.

Qu’est donc Fort-de-France sans la librairie Alexandre ?

Je n’arrive pas à retrouver la ville dans ma mémoire sans cette adresse : 29 rue de la République.

Je grimperais encore ce petit escalier qui mène à ton bureau. Je dirai toujours Frère Volcan. Et j’entendrai ton grand rire rouler dans les collines et dans la savane. Et je sais qu’il n’y aura pas de retour possible, en tout cas pas avant la nuit. Je devrai oublier les autres rendez-vous de la journée, ensemble, nous devons renouveler la promesse du livre, de ce sens aigu de la conversation et de la mémoire des choses et des êtres, de la passion de rallumer les étoiles… Tu sais… vieux frère… Moi, je continuerai à t’écrire à cette adresse, qui m’a ouvert les yeux.

La librairie Alexandre est ici. Ailleurs.

Partout où s’ouvre un livre, et où pétille le feu de l’intelligence.