Dans une tribune intitulée « Professeurs, quelles raisons majeures de faire grève le 8 septembre », Yvon Joseph Henri, ancien dirigeant du SNES et président d’associations dresse son état des lieux, et souligne les difficultés auxquelles sont confrontés les enseignants et le système éducatif. L’opposition à la réforme des collèges et l’amélioration des conditions de service des personnels sont au coeur des revendications des enseignants en cette journée de grève prévue le jeudi 8 septembre 2016.

Le SNES appelle à la grève contre la réforme des collèges le 8 septembre prochain.

Il n’appartient pas au secrétaire sortant de la FSU d’analyser la stratégie défendue par tel ou tel syndicat de sa fédération.  Par contre le secrétaire de la fédération, ancien secrétaire départemental du SNES, ancien secrétaire du SNES du lycée Schœlcher, ancien professeur au même lycée, président de l’association des consommateurs et des citoyens de la Caraïbe et membre fondateur de Sauver Les Lettres se doit de rappeler à tous, public et personnels les enjeux de cette grève ; car jamais les conditions non été aussi favorables – présidentielles obligent – pour contraindre le gouvernement à suspendre une réforme qui va à l’encontre de l’intérêt des élèves, des parents et des personnels.

Quel parent n’a pas constaté que la réforme des rythmes scolaires dans le 1er degré n’engendre que fatigue pour les enfants et leurs parents ? Pour quel résultat puisque parallèlement, on fait en CM2 ce qu’on faisait avant en CE2 voire CE1 ?!

Mais le gouvernement a décidé de passer en force, au mépris des personnels qu’on voudrait voir se passer au cou la corde qui les pend. Les enseignants du second degré n’ont jamais été aussi mal, localement et nationalement parce que tout est fait pour les contraindre. Et ils accepteraient une telle situation ? Qui peut justifier que l’évolution de l’école passe par l’écrasement de ceux qui forment les enfants ? Peut-on dans de telle condition épanouir ceux dont on a la charge ?

Avant tout il convient de rappeler une évidence que nos chefs et ministres oublient bien souvent : tout l’environnement scolaire et éducatif – ministère, rectorat, chef d’établissement, gestionnaires… – n’existe que pour favoriser la relation élève professeur !

Cela implique que le couple élève-professeur est au cœur du système. Mais quel système ?

Les stagiaires.

Il y a 40 ans les stagiaires du second degré faisaient leur stage en observateurs :  3 avec un tuteur, 1 trimestre dans une classe de collège, puis de lycée pendant la même durée, puis en lycée technique. Même principe pour les professeurs d’enseignement professionnel. Peu à peu, lorsqu’ils s’en sentaient prêts, ces stagiaires prenaient – sans contrainte mais parce qu’ils en avaient hâte – la classe en main sous le regard et les conseils des deux autres stagiaires et du professeur de la classe.

Aujourd’hui peu importe que le stagiaire soit prêt ou non, on se paie sur la bête qu’on écrase d’heures de cours et qu’on écrase de surcroît d’heures de formation inutiles, dans la chienlit de formateurs qui n’y connaissent rien. Oui ! Il faut bien dénoncer – je le ferai puisque personne ne le fait – l’incompétence de cette formation qui écrase de « cours » des stagiaires anciens contractuels  familiers de l’enseignement en Second Degré mais  libère les professeurs des écoles devenus stagiaires par liste d’aptitudes qui «  passent » sans formation d’une maternelle à une classe de seconde pour certaines disciplines.

La carrière.

La carrière d’un professeur se faisait sur notation de son chef d’établissement et de son inspecteur.  Aucune limite alors à la note : si le recteur bridait la note du chef d’établissement, il était aisé à ce dernier de lui faire entendre raison. Une carrière pouvait se passer au grand choix et, en fin de parcours, après 4 ans au 11ème échelon on basculait à la hors-classe.

Aujourd’hui tout est fait pour faire croire qu’on progresse au mérite (comme si ceux qui passaient avant à l’ancienneté ou au « petit choix » n’étaient pas jugés moins bons !), quand, en réalité on augmente la note au compte-goutte ce qui réduit notablement l’avancement….pour des raisons d’économie.

Parallèlement on a érigé en dogme la formation des enseignants du second degré… en réalité, pour faire d’un cadre de catégorie A qui dispose donc d’une grande liberté de mouvement dans son métier un exécutant ! Et ce ne sont que brimades, réunions inutiles en sus du travail de cours, de corrections et de préparations.

Cette déshumanisation du métier – un scandale puisque nous travaillons sur l’humain ! – se fait aussi d’autres manières : le travail en barrette. Prétendre gérer les classes sur un rythme identique est une plaisanterie. Aucun enfant n’avance au même rythme. Mais en faisant travailler aux mêmes heures les professeurs d’une même discipline on fait croire que tout est interchangeable et on prépare l’explosion du cadre de la classe. Dans quel but ? Economie ! Economie parce qu’on vise à remplacer par ce biais un professeur absent en transférant sur les autres les élèves sans professeur ; économie encore parce qu’en supprimant la notion de classe on supprime les effectifs variables selon les options. Cela permet de gérer des stocks et non plus des élèves.  Qui ne voit qu’on transforme le second degré en école primaire ? La promesse de Fabius sous Mitterrand se concrétise !

En même temps, la charge de travail s’accroît par diminution des horaires de cours des disciplines dans chaque classe ce qui augmente de facto le nombre de classe imposées au collègue. Au début de l’ère Mitterrand, un professeur de lettres avait en charge 2 classes de 6ème (9 heures par classe dont 3 heures la classe entière – 27 élèves – et 6 heures en ½ groupe) : combien maintenant alors même que le niveau a plongé, demandant 4 fois plus d’efforts pour tenter de (re)mettre les élèves au niveau qu’ils devraient avoir ?

Autre système machiavélique : imposer au professeur une construction écrite de ses cours au même titre qu’en ce qui concerne le professeur des écoles. Et pourtant, le métier est fondamentalement différent, tout comme les élèves (le ferait-on pour le professeur d’université ?). Or justement si le professeur du second degré est spécialiste, qui ne voit que tout est fait pour le conduire à être généraliste ? Il ne s’agit pas d’une quelconque supériorité mais bien d’une formation et d’une destination différente. Par contre, le spécialiste coûte plus cher au système.  Le professeur du Second degré est un spécialiste de sa discipline. De haut niveau. Ce qui justifie aussi le salaire qu’il réclame mais qu’on refuse depuis des années de lui donner. En abaissant le niveau nécessaire pour enseigner, on diminue aussi la valeur marchande du professeur. Par contre, comment expliquer que tant de professeurs des écoles demande à basculer dans le Second Degré ?   En supprimant aujourd’hui la prime de 500 euros pour les enseignants qui effectuent 3 HSA, le gouvernement fait des enseignants les nouveaux privilégiés qu’on met au pas. Or les heures supplémentaires qu’on impose aux enseignants – et que refusent les syndicats pour protéger l’emploi – sont une variable d’économie de l’Education nationale en évitant de recruter un nouveau fonctionnaire titulaire voire même contractuel !

Tout est bon pour abaisser le savoir des élèves à travers des activités diverses, qui leur permettent d’avoir de bonnes notes pour atténuer leurs lacunes  dans les matières fondamentales afin de faire croire à l’élève qu’il a acquis le niveau requis. Enfin pour terminer sans que la liste soit exhaustive, un mot sur l’école dite « inclusive », censée accueillir tous les enfants disposant d’un handicap au sein des mêmes classes que les autres, en principe avec une aide spécifique, en réalité sans aide véritable, ce qui pousse l’enfant handicapé à se percevoir plus que jamais comme différent sinon inférieur aux autres, ce qui pousse le professeur non formé à faire des choix : aider l’élève en difficulté du fait de son handicap mais condamner les autres dans leur progression ou abandonner quasi l’élève à son handicap pour faire travailler les autres. On comprend mieux pourquoi les gouvernements (de droite et de gauche) ont rogné sur le redoublement que supprime quasiment notre actuelle ministre. En interdisant le redoublement, la réforme fait fi de tout niveau. Les élèves passent d’une année à une autre et non plus d’un niveau à l’autre qu’ils apprennent ou non, et se retrouvent à la sortie aussi ignorants qu’ils l’étaient à leur entrée au collège. De toutes les manières, il n’y a pas de travail à la sortie – en tout cas pas pour ceux-là qui deviendront contrats aidés pour leur faire croire qu’ils ont une chance -.

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L’école républicaine vit ses derniers instants. L’enfant, le professeur deviennent des objets dans un système qu’on industrialise dans un soi-disant nouveau management. Il ne reste plus qu’aux entreprises à développer des formations en lien avec les universités qui recruteront des étudiants dans le vivier d’écoles privées, payantes.

On revient sous une forme moderne au paternalisme des Michelin et autres industriels qui mettaient en place des écoles pour garder les enfants de leurs ouvriers.

L’histoire cependant nous apprend que de grandes révoltes transforment le cours des choses humaines. Aujourd’hui, la proximité des élections est une chance. L’état d’urgence certes permet au pouvoir de contraindre les braves citoyens, les braves salariés, à courber l’échine. Mais le rejet massif du pouvoir peut infliger une blessure mortelle au système qu’on tente d’installer. Nous, qui avons connu par la chair de notre chair l’esclavage, allons-nous tolérer d’entrer à nouveau dans les chaînes ?

Fort-de-France, le 4 septembre 2016

 

Yvon JOSEPH-HENRI

Secrétaire sortant de la FSU Martinique

Ex-secrétaire du SNES Martinique

Ex-professeur au lycée Schoelcher

Membre fondateur du collectif national « Sauver les Lettres »

Président de l’Association des Consommateurs et des Citoyens de la Caraïbe