Le politologue Justin Daniel, membre du CRPLC (Centre de Recherche sur les Pouvoirs Locaux dans la Caraïbe) a publié [sur le site dédié à la réforme institutionnelle en Martinique] une première analyse, complète, des résultats du 1er tour.

« Les résultats de l’élection de l’Assemblée de Martinique qui s’est déroulée le 6 décembre 2015 fournissent d’utiles indications sur l’état du paysage politique et les comportements électoraux à la Martinique, permettant d’aller bien au-delà de l’enjeu immédiat du scrutin.

Un premier constat s’impose : pour un scrutin ayant de toute évidence une portée historique – la première élection de l’Assemblée de Martinique – le taux de participation s’avère… historiquement bas. Dans aucune des 34 communes de l’île, la participation n’a franchi la barre des 50 %, contrairement aux élections précédentes. La comparaison avec les élections régionales qui se sont déroulées depuis 1983 est, de ce point de vue, éloquente : on est très éloigné du record atteint en 1983 lors de la mise en place de la région Martinique tout en battant le record d’abstention de 2010 avec, à l’époque, une mobilisation électorale déjà à son étiage (44,47 %). En 2015, le taux de participation pour le premier tour de l’élection de l’Assemblée de Martinique n’est que de 41,16 %. On observera d’ailleurs une baisse tendancielle de la participation, depuis 1983, en partie enrayée avec l’introduction d’un scrutin à deux tours à partir de 2004. Autrement dit, la participation reste structurellement faible au premier tour, avant d’augmenter mécaniquement au second du fait de la clarification et de la simplification de l’offre électorale, mais aussi de la dramatisation des enjeux.

Taux de participation aux élections régionales Et à l’élection de l’Assemblée de Martinique

Élections régionales

Taux de participation

1er tour

2e tour

1983 (*)

61,11 %

1986 (*)

60,48 %

1990 (*)

44,76 %

1992 (*)

57,67 %

1998 (*)

45,44 %

2004

48,02 %

48,02 %

2010

44,47 %

55,53 %

2015

41,12 %

Plusieurs facteurs ont incontestablement contribué à amplifier cette tendance le 6 décembre 2015. On insistera plus particulièrement ici sur les conditions de l’offre électorale, du double point de vue des listes et des positionnements politiques y afférents et de la campagne elle-même.

Il est clair, en effet, que l’élection de l’Assemblée de Martinique a, d’une certaine façon, bousculé les clivages traditionnels et modifié le jeu partisan. Elle tend à accentuer une tendance observée ces dernières années, avec la constitution de vastes coalitions modifiant les frontières entre les groupements partisans, comme en témoigne l’exemple d’Ensemble Pour une Martinique Nouvelle (EPMN). Tendance que l’on peut repérer également au sein de plusieurs équipes municipales, dont la cohésion a parfois été mise à rude épreuve et que confirme le duel annoncé pour le second tour. Les prises de positions, souvent tardives, les hésitations de certains chefs d’édilité, porteurs en outre de messages brouillés, les divisions au sein de certaines équipes municipales traversées par des allégeances multiples ont probablement induit le sentiment d’une perte de repères chez nombre d’électeurs tentés de se réfugier dans l’abstention. D’autant que le contexte lui-même – un changement statutaire – a naturellement alimenté une forme de crainte chez une frange de l’électorat face à la perspective de nouvelles institutions souvent présentées comme complexes. Enfin, l’offre électorale, caractérisée par la présence d’un nombre élevé de listes n’a guère facilité le décryptage des enjeux de l’élection, nombre de citoyens étant tentés d’attendre le deuxième tour et une clarification de cette offre avant de se prononcer.

Quant à la campagne, elle s’est déroulée dans ce contexte caractérisé par la crainte du changement et la faible maîtrise des enjeux exprimés par une bonne partie de l’électorat. Il en a probablement résulté un déphasage entre les promesses des candidats, pas toujours bien articulés aux enjeux de la réforme, et les attentes des citoyens naviguant entre incompréhension et désintérêt, en dépit des nombreuses campagnes d’information qui ont été menées ici et là.

Un deuxième constat, dans le prolongement de ce qui précède, mérite d’être souligné. Traditionnellement, les analystes accordent peu d’importance aux votes blancs et nuls. Or il permet de recueillir des indications fort utiles pour approcher l’état d’esprit de certains électeurs. Les bulletins blancs, désormais décomptés à part, traduisent la volonté de participation, mais le refus de choisir dans les conditions de l’offre électorale jugée peu satisfaisante ; les bulletins nuls correspondent en général à différents cas de figure (par exemple, un électeur qui se trompe), y compris celui qui vient d’être évoqué. On notera ainsi que pour le scrutin du 6 décembre 2015, les bulletins blancs et nuls plafonnent à des chiffres rarement atteints pour ce type de scrutin : 3 691, soit 2,89 % des votants pour les bulletins blancs et 3 395, soit 2,66 % des votants pour les bulletins nuls. Si l’on additionne ces deux catégories de bulletins, on obtient le chiffre de 7 086, ce qui représente 5,87 % des votants (à titre de comparaison, en 2010, les bulletins blancs et nuls représentaient 3,4 % des votants). Il est évident qu’une partie de l’électorat a exprimé, sinon un certain désarroi, du moins sa difficulté à exprimer un choix à partir de l’offre qui lui est proposée.

Le troisième constat concerne plus particulièrement les résultats. Sans grande surprise, ces derniers révèlent une polarisation autour des trois listes incarnant les principales mouvances politiques de l’île : d’une part, la liste EPMN conduite par Serge Letchimy (38,96 %), d’autre part, la liste « Gran Sanblé » d’Alfred Marie-Jeanne (30,28 %), et enfin, « Ba Péyi-a An Chans » de Yann Monplaisir (14,32 %). Au-delà de cette remarque élémentaire, il convient de noter que les deux premières listes mentionnées subissent un tassement par rapport aux élections régionales de 2010 : EPMN passe de 40,02 % à 38,96 % et Gran Sanblé de 32,18 % à 30,32 %). Si l’on se réfère à l’offre électorale de 2010, ce tassement prend l’allure d’un recul : sans prétendre additionner mécaniquement les voix, il importe toutefois de tenir compte de la présence en 2010 de la liste conduite par Pierre Samot (3,96 %) qui a rejoint la coalition conduite par Serge Letchimy et de celle de Madeleine De Grand Maison (6,86 %) qui incarnait à l’époque une mouvance politique désormais pleinement intégrée au Gran Sanblé. C’est dire que la déperdition de voix est sans doute plus importante qu’elle pourrait apparaître à première vue.

En revanche, la liste Ba Péyi-a An Chans conduite par Yann Monplaisir améliore sensiblement le score réalisé par André Lesueur en 2010 (14,32 % contre 10,50 %). Sans doute, cette liste a-t-elle recueilli les fruits d’une unité retrouvée de la droite et d’un renouvellement partiel de ses animateurs, après plusieurs années de divisions et d’hésitations sur le plan stratégique. Toutefois, son score, à peine supérieur à celui de Miguel Laventure en 2004 (13,92 %), révèle une droite en convalescence, qui tente de se reconstruire malgré la déperdition des forces subies de longue date. Elle devra confirmer son ambition de reconquérir une part plus importante de l’électorat.

La liste Nou Pèp la conduite par Marcellin Nadeau franchit la barre des 5 % sans pouvoir prétendre rester en lice au second tour en obtenant 6,34 % des suffrages exprimés.

Les autres listes réalisent un score résiduel, parfois anecdotique. On notera tout de même que celle conduite par Nathalie Jos se place au 1er rang des petites listes indiquant, et par là même que le discours sur la citoyenneté placé au cœur de sa stratégie, rencontre un certain écho à la Martinique et entre également en résonance avec certaines des thématiques de campagne de la liste Nou Pèp la.

Un dernier constat, riche d’enseignements, porte sur la répartition des voix dans les sections. Il en ressort une consolidation de l’emprise et du leadership exercés par Alfred Marie-Jeanne dans le sud. Sa liste arrive en tête dans l’ensemble des communes (47,23 %), à l’exception des Trois-Ilets et de Sainte-Anne où elle est devancée par EPMN d’une courte tête dans la seconde commune citée (28,14 % contre 28,00 %). On notera son score à Rivière-Pilote, soit 80,24 % et son succès à Ducos où une alliance regroupant des adversaires aux dernières élections municipales n’a pas profité à EPMN.

En terrain conquis dans le Sud, le Gran Sanblé reste en terre de mission dans le Nord, largement acquis à la liste conduite par Serge Letchimy. Celle-ci l’emporte dans l’ensemble des communes (43,15 %), sauf Case-Pilote, Prêcheur et Grand-Rivière. Son hégémonie est également confirmée à Fort-de-France, avec cependant une nette érosion par rapport à 2010 (50,67 % contre 59,41 %), partiellement due à une mobilisation différentielle en faveur des autres listes, dont les têtes de section jouissent d’une certaine notoriété.

Quant à la section centre, elle reste caractérisée par une polarisation moindre et une plus grande dispersion des voix : les deux listes arrivées en tête, EPMN et Gran Sanblé obtiennent respectivement 37,92 % des suffrages exprimés et 30,32 %. Dans deux des grosses communes de la section, elles font jeu égal : au Lamentin, leurs scores respectifs sont de 32,35 % et de 32,27 %, alors qu’au François, ils sont de 35,42 % et 33,57 %.

Quelques remarques sur le second tour

Le deuxième tour du scrutin opposera deux listes : EPMN et l’alliance de la droite (Ba Péyi-a An Chans) autour de Yann Monplaisir d’une part, et, d’autre part, du regroupement des patriotes autour d’Alfred Marie-Jeanne (Gran Sanblé) sous une nouvelle bannière ainsi baptisée : Gran Sanblé pou Ba Péyi-a An Chans. Cette alliance suscite de nombreux débats et interrogations au sein du personnel politique et de la population.

En réalité, il s’agit d’un coup politique reposant sur un pari risqué, faisant néanmoins peser des incertitudes sur le résultat final de l’élection.

Il s’agit, à travers ce coup politique, de créer un choc au sein de l’opinion en dramatisant au maximum l’enjeu de second tour. Une telle stratégie présente l’avantage de focaliser l’attention sur l’un des protagonistes de la compétition, en donnant l’impression ou en entretenant l’illusion d’être à la manœuvre ou d’être à l’initiative d’un événement majeur (l’usage inflationniste du terme « historique » en la circonstance participe très clairement de cette dramatisation de l’enjeu). Cette stratégie nourrit le secret espoir d’enclencher une nouvelle dynamique en faveur de ladite liste, grâce au déploiement d’une rhétorique classique : à entendre les uns et les autres, on oublierait presque qu’il s’agit dans les deux camps de stratégies de conquêtes de mandats électifs que cachent mal dans un cas les rationalisations a posteriori autour de la « patrie en danger » et de la nécessité de constituer un « comité de salut public » au nom de l’« intérêt supérieur du pays ». Il en résulte un incontestable paradoxe en forme de transformisme politique : on décèle une tendance à reproduire ce que l’on reproche à l’adversaire, c’est-à-dire sinon la volonté, du moins le risque d’un phagocytage et d’une hégémonie réduisant la capacité d’expression des différentes composantes de la coalition.

Le pari est en effet risqué. Il repose sur le principe du « tout sauf… » dont les effets peuvent être contradictoires. Certes, la simple arithmétique peut déclencher la dynamique escomptée. Mais elle peut aussi produire des effets inverses, en remobilisant le camp d’en face et/ou en jetant le trouble, source de démobilisation pour son propre camp, au sein de l’électorat. Au demeurant, un malaise était déjà perceptible, comme le rappelle le nombre record de bulletins blancs et nuls déjà mentionné, lors du premier tour. En outre, si l’alliance Gran Sanblé pou Ba Péyi-a An Chans semble avoir été préparée en amont, la tonalité de la campagne du premier tour, avec des thématiques et des prises de position, notamment sur la sempiternelle question du statut, plutôt éloignées les unes des autres, ne laissait pas nécessairement présager sa concrétisation. S’y ajoutent les pesanteurs du corps électoral qui n’obéit pas toujours comme un seul homme – tant s’en faut – aux consignes qui lui sont prodiguées.

Enfin, en cas de victoire de l’alliance Gran Sanblé pou Ba Péyi-a An Chans, la droite pourrait être diluée en tant que frange minoritaire d’une coalition majoritaire. En effet, la visibilité de ses leaders pourrait être réduite dans le cadre du fonctionnement des institutions, comme en témoigne le précédent que constitue la mandature 1998-2004 du conseil régional : elle n’a pas réussi à capitaliser sur le « pacte de gestion » conclu à l’époque, tout en ayant activement participé à la majorité conduite par Alfred Marie-Jeanne.

Bref, dans de telles circonstances, il serait hasardeux de faire le moindre pronostic, tant il est vrai que nul ne saurait prétendre anticiper les réactions des électeurs sur un aussi court laps de temps. Une seule certitude demeure : la liste gagnante l’emportera à la majorité absolue, compte tenu de la configuration, sans que pour autant l’écart soit forcément élevé. Quant à l’issue du scrutin, elle demeure pour le moins incertaine, mais l’on peut aisément deviner qu’elle dépendra, dans un sens ou dans un autre, de l’amplification des tendances du 1er tour, notamment dans le Nord et le Sud permettant aux deux listes en présence de combler leur retard différentiel résultant de l’addition de leur score respectif dans ces deux sections, d’une improbable inversion de tendance dans ces deux sections, de la force de la mobilisation à Fort-de-France et du basculement de manière nette de la section centre dans l’un ou l’autre camp. En d’autres termes, il s’agit d’une combinaison complexe de paramètres qu’il est difficile de maîtriser à quelques jours du vote.

Justin DANIEL