Tribune – Yves-Léopold Monthieux | Ainsi donc, une décision défavorable de la Collectivité territoriale de Martinique concernant l’attribution d’une aide publique pourrait mettre en cause la poursuite des activités d’une Association connue de la place qui s’est donnée pour mission d’aider des jeunes femmes à la création d’entreprises. Dans un pays où le besoin d’activités nouvelles doit être l’un des moteurs de l’action publique, de telles initiatives sont à encourager et, à cette fin, je fais spontanément confiance à l’actuelle présidente de l’association dont la compétence et le dynamisme sont reconnus.

Selon toute vraisemblance un problème se pose qui a tout l’air de relever de l’éthique, cette valeur étant attendue d’un côté comme de l’autre du différend. Il est difficile de voir clair en présence de réactions sans nuances, car ce n’est pas à partir les « bravos madame » d’inconditionnels partisans, d’une part, ou des haros sur le baudet inspirés, de l’autre, qu’on peut se faire une honnête opinion de la situation. Si cette association obtient des résultats positifs, ce qui est apparemment le cas, il est important de la faire prospérer. Cependant, en dépit du mépris habituel pour l’aspect comptable des activités publiques, les difficultés qu’elle rencontre ne peuvent pas autoriser qu’on fasse abstraction de la question financière. Il s’agit d’économie et de gestion publique, lesquelles doivent obéir à des exigences de mesure et d’encadrement. Ce doit être le souci du pouvoir politique, c’est aussi celui du citoyen. En effet, il faudrait que ce dernier soit terriblement blasé pour ne pas s’interroger sur le bien-fondé de l’installation d’une association quelle qu’elle soit, recevant des aides publiques, dans l’immeuble le plus cher de la Martinique. Mais la question du train de vie de l’association et de l’usage de l’argent public cache mal le reproche qui lui est faite de ses accointances politiques supposées avec l’opposition.

Depuis une trentaine d’années se sont développées de façon outrancière des relations incestueuses entre la fonction publique territoriale et les personnes qui l’exercent, trop souvent issues des familles ou proches d’élus. Cette confusion s’est aggravée avec la multiplication d’organismes satellites sans doute utiles et efficaces, pour la plupart, mais trop souvent tenus politiquement par le pouvoir local. On s’aperçoit que la prudence est laissée aux vestiaires et que le mélange des genres s’est décomplexé jusqu’à apparaître comme de la provocation. On prête au président de la collectivité de réagir moins à l’efficacité de l’association qu’à l’emprise politique qu’exercerait sur elle l’ancienne équipe de la région. Qu’un membre de l’association, proche de cette équipe, ait cru devoir démissionner à l’arrivée à la CTM de la nouvelle majorité, le geste peut paraître troublant et provoquer certaines accusations. Par ailleurs, au vu de la photo des membres de l’association parue ici et la, il est tentant pour les adversaires de voir en ces formatrices de futurs chefs d’entreprises, de zélés serviteurs de l’opposition défiant le président Marie-Jeanne.

L’accusation du président me rappelle cette école privée où la visite d’un ministre avait été acceptée par la direction dans le cadre de la campagne présidentielle de 2011. La veille du passage, affolée, la directrice faisait savoir au visiteur que la visite était impossible. Elle avait reçu des pressions d’un parti politique. On se rappelle également l’obligation morale qui avait été faite à une présidente de la Jeune chambre économique. Figurant sur une liste électorale de droite, elle avait été conduite à démissionner de sa fonction. Bref, l’obligation pour les membres de la société civile de prendre partie dans le débat politique est le pire ennemi de la démocratie, s’il est vrai que les institutions peuvent difficilement résister au pouvoir politique dans un petit pays comme la Martinique où on peut, sans conséquences, indisposer un préfet, pas un dirigeant de collectivité.

En réalité, qui est le vrai coupable de cette situation si ce n’est un système qu’il convient de qualifier de totalitaire ? La pratique de la démocratie se heurte à deux dangers : le populisme et le totalitarisme. Le populisme permet qu’un homme charismatique gagne de façon inconditionnelle la confiance du peuple, sachant par ailleurs que les aspirations populaires ne sont pas toujours vertueuses. En effet, si, comme on dit, la voix du peuple est la voix de Dieu, il s’agit d’un dieu qui se trompe souvent et aime parfois à se tromper. Mais, généralement, le populisme s’interrompt avec la disparition de celui qui le met en place. De son côté, le totalitarisme s’exerce par les intermédiaires de la société publique et civile, mis en coupe réglée à l’intérieur d’un système de réseaux. Il ne s’agit pas seulement d’interrelations ou d’interconnexions horizontales entre personnes ou groupes de personnes, mais de rapports verticaux ou pyramidaux entre l’autorité politique supérieure et les institutions publiques ou parapubliques ayant une autorité directe sur ces personnes. Lorsqu’un membre de l’un de ces groupes commet un écart politique, c’est le chef qui est invité à s’expliquer, comme n’importe quel chef de service administratif. La soumission de cette somme de réseaux à une autorité peut prendre des proportions redoutables dans une société de 380.000 habitants.

Paris, le 12 juillet 2016