Une tribune de Kinvi Logossah, Professeur des Universités, et Hector Elisabeth, Ancien professeur associé à l’Université des Antilles et de la Guyane

L’un des mérites majeurs du colloque du Conseil Economique Social Environnemental Régional de la Martinique du 24 septembre 2014 est sans conteste d’avoir posé la question de la rupture stratégique au regard du modèle économique de la Martinique.

Schématiquement, quatre modèles économiques se sont succédé jusque-là sur le territoire. D’abord, le modèle économique autochtone Arawak auquel mirent fin brutalement les conquistadores. Ils lui substituèrent alors le modèle économique esclavagiste fondé sur l’appropriation par la violence du fruit de l’effort d’autrui. Ce dernier céda lui-même la place au modèle économique colonial pur à compter de l’abolition de 1848; le fondement philosophique de ce dernier est bien connu: érection de l’économie locale en débouché pour une métropole qu’elle contribue par ailleurs à magnifier tout en constituant pour elle, le cas échéant, une réserve de matière première. A l’économie coloniale, succèda enfin un autre modèle économique à partir de 1946 : l’organisation économique de la départementalisation qui a cours depuis lors.

La départementalisation césairienne : un modèle économique rawlsien

Principal artisan de la départementalisation, Aimé Césaire fut aussi la voix des plus démunis, des déshérités, des misérables, des pauvres…auprès et au sein desquels il s’était positionné. Ses écrits témoignent de ce que l’Homme était un pourfendeur infatigable de la misère, de la pauvreté et un apôtre de l’équité. Celle-ci demeurait la clé de voûte de sa vision du monde, une philosophie de la vie centrée sur l’équité et la préoccupation constante du sort des plus démunis.

Au plan économique, ce leitmotiv positionne sans ambiguité Césaire dans le courant doctrinal représenté par John Rawls. Courant de pensée selon lequel n’est équitable que ce qui concoure au bien-être des plus démunis ; et courant concevant en conséquence que l’économie doit être organisée en vue de répondre à l’exigence de bien-être de ces derniers.

Dans ce cadre philosophique, Césaire fit de la départementalisation les jambes de la stratégie de développement susceptible de booster le bien-être des plus démunis ; les transferts publics devant, dans ce contexte, servir de moteur à l’économie ainsi qu’à l’amélioration du bien-être des plus démunis.

Le nécessaire changement stratégique

Soixante-dix ans après son lancement, le modèle économique césairien fondé sur la départementalisation et le rôle moteur des transferts publics se solde par des résultats spectaculaires au regard de son objectif initial. Ainsi, en prenant comme référence l’année 1970, on note aujourd’hui la quasi-disparition de l’habitat précaire, de la grande pauvreté… ; tandis que le revenu moyen par tête est multiplié par 30 environ en 2012; qu’il s’agisse de l’espérance de vie à la naissance qui dépasse 80 ans, du taux de scolarisation, de l’indice de développement humain…, la Martinique se hisse au niveau des pays développés. Quand bien même l’on peut évoquer le chômage persistant, celui-ci ne remet nullement en cause les résultats du modèle économique césairien.

Des effets pervers sont toutefois notables comme le maintien de la structuration coloniale de l’économie, l’accroissement de sa dépendance, la tendance à l’exacerbation de la protection sociale sans contrepartie avec son corolaire l’amoindrissement de l’effort productif macroéconomique…

Si pour un rawlsien, ces contradictions sont tolérables dès lors qu’elles sont au service de l’amélioration du bien-être des plus démunis, elles nous forcent néanmoins à nous interroger sur la pertinence à plus long terme du modèle césairien.

En effet, la nette amélioration des conditions des plus démunis justifie d’elle-même une telle interrogation. En outre, la mondialisation croissante et son corolaire la compétition internationale de plus en plus exacerbée à laquelle la Martinique n’échappera pas à long terme, mais surtout le rétrécissement programmé du moteur de la stratégie césairienne (les transferts publics) plaident en faveur d’une rupture. Et paradoxalement, le modèle césairien a de lui-même secrété tous les ingrédients d’une rupture réussie. En effet, en dotant l’économie martiniquaise d’un stock de capital humain de niveau comparable à celui des pays développés, et en faisant du capital humain la ressource la plus abondante de l’économie martiniquaise aujourd’hui, le modèle césairien conduit à la nécessité d’un changement stratégique. Ce, d’autant que le capital humain (la connaissance) reste le moteur clé de la richesse des pays développés. Est donc désormais possible à la Martinique, une économie de haute technologie et d’innovation, usant de la matière grise (le capital humain) comme facteur essentiel de production de sa richesse selon les prescriptions de la théorie des dotations factorielles et prenant complètement part à la compétition mondiale. C’est en faveur d’un tel modèle, dont nous pourrons développer ultérieurement le contenu, que nous plaidons ici. Rupture philosophique et nouveau projet de société, il est aussi une nouvelle utopie (au sens césairien) qu’il faudra s’atteler à réaliser.  C’est l’essence même du développement.

7 octobre 2014

Logossah Kinvi Logossah, Professeur des Universités, premier signataire du texte