Pacte de responsabilité, Politique de l’offre en Outre-Mer : Victorin Lurel a-t-il les moyens d’agir ?

Par Jean-Marie Nol

Victorin Lurel à l’instar de François Hollande peut-il limiter la casse sociale à venir et relancer l’économie de la guadeloupe sur des bases nouvelles alors que les caisses de l’Etat sont vides ? Le risque avec ce pacte de responsabilité , c’est qu’on ait surtout un plan de bonne conscience pour essayer de masquer les conséquences de la stratégie de réduction des déficits à tout prix, qui reste la priorité du gouvernement .

Les politiques économiques basées sur l’offre , ce sont des politiques de long terme . Les politiques de soutien à l’offre prennent des années avant d’obtenir des résultats tangibles . C’est très difficile d’en faire la pédagogie et cela inclut des choses assez douloureuses sur le plan social . Depuis tantôt dans nos chroniques , nous répétons qu’un nouveau modèle économique et social et une montée en gamme de l’économie de la guadeloupe est la seule sortie de crise possible, mais à condition de ne pas se contenter d’imiter et de dupliquer ce qui se fait en France compte tenu de notre vulnérabilité à la dépense publique ( transferts publics et sociaux , subventions aux entreprises , avantages fiscaux aux ménages , etc…).

Si on ne fait qu’imiter, on est au mieux au niveau de la crise actuelle avec cependant des perspectives de vraie récession en 2014/2015 . Le virage est d’autant plus dur à négocier que certains des atouts des pays qui ont pratiqué avec quelque succés la politique de l’offre, comme la compétitivité retrouvée des entreprises , la qualité du dialogue social et la flexibilité du travail, paraissent difficilement transposables en l’état actuel à la Guadeloupe . La structure de l’économie de la France n’est pas la même que celle des pays d’Outre-Mer , aussi nous devons garder raison et éviter de dupliquer telle quelle la politique de l’offre définie sur le plan national en Outre-Mer .

Nous l’avons déja dit et nous le répétons , cette politique de l’offre est bien la bonne mais elle comporte des risques dans sa mise en oeuvre et à bien des égards peut même se révéler dangereuse pour nos pays d’Outre – Mer, car elle posséde cette caractéristique de générer un coût social élevé à court terme. Seul un orfèvre de la politique ayant une double culture économique et administrative peut le comprendre et éviter le piége de la déflation qu’elle porte en germe .Pour continuer à penser et construire un nouveau modèle économique et social basée sur la théorie économique de l’offre en guadeloupe , les acteurs économiques et politiques doivent donc avoir non seulement le recul nécessaire en matière d’évaluation , mais également privilégier la différenciation, la valeur ajoutée et un nouveau style de relations sociales , investir dans la formation et l’innovation, ce qui demande temps et argent.

Dans ces conditions , est-t-il possible de faire des économies, nombreuses dans tous les domaines , tout en prônant un nouveau système économique préservant notre actuel modèle social . Cette question sans réponse à l’heure actuelle se posera de toute façon de manière lancinante ces 2 prochaines années , aussi à la demande de bon nombre de nos lecteurs , nous procéderons prochainement à une nouvelle publication de la trilogie d’articles prémonitoires que nous avons écrit sur la question en 2012 et mi 2013 et qui procédait déja de la vision actuelle de la politique de l’offre et qui néanmoins demeurent d’une actualité brûlante dans le contexte actuel de changement de ligne politique et économique en France et vraisemblablement en Outre- Mer si l’on s’en tient aux récentes déclarations de Victorin Lurel qui déclarait ce jour dans la presse être prêt à une « petite révolution pour l’Outre-mer ». On le croyait réformiste, on se trompait. En fait, selon certains il est plus que cela : il est révolutionnaire! Au pied du mur vu les nombreux problèmes qui assaillent l’Outre-Mer (chômage , violence , précarité , vie chère etc..) , « Toto » comme le surnomment ses amis a fendu l’armure. La politique de l’offre en Outre-Mer , c’est lui !

Je le cite : » En 2014, le gouvernement déploiera de nouveaux moyens pour répondre à aux aspirations des populations d’Outre – Mer, conformément aux engagements du président de la République.
Pour ma part, je présenterai un projet de loi sur le développement de l’emploi et la compétitivité des entreprises, accompagné de plans d’action territoriaux, pour mieux structurer les filières économiques, pour soutenir les investissements des entreprises, pour favoriser la création de valeur ajoutée locale et, donc, d’emplois durables.
Le projet de loi d’avenir pour l’agriculture, et son volet outre-mer, seront débattus au Parlement dans les premiers jours de janvier pour contribuer à l’émergence d’un nouveau modèle agro-écologique préservant la canne et la banane ( sic…! ) et assurant un meilleur développement à la diversification .
»

Victorin Lurel a indiqué que sa future loi compétitivité emploi devra trouver une adaptation dans le pacte de responsabilité proposé par François Hollande. Ce projet de loi visera à améliorer les capacités de productivité et l’emploi. Le ministre se dit par ailleurs disposé à réétudier tous les dispositifs budgétaires en matière d’exonérations de charges et de dépenses fiscales arrêtées pour nos régions. Objectif : » relever les défis qui sont nombreux et agir avec volontarisme et bienveillance au bénéfice des citoyens des outre-mer afin de donner un sens et un contenu à la promesse républicaine d’égalité réelle » . Ainsi donc ce sera une nouvelle politique et il l’a même revendiqué à plusieurs reprises dans son combat contre la vie chère et les lobby sans chercher à masquer toutes les couleuvres que la gauche va devoir avaler d’un coup : le deal avec le patronat, 50 milliards d’euros de baisse des dépenses publiques, le choc de simplification, 30 milliards d’euros de suppression de cotisations familiales dans la foulée du crédit d’impôt compétitivité. Tout pour l’entreprise, rien pour les ménages ! Il fallait oser.

Mais tout comme François Hollande , Victorin Lurel n’avait plus le choix, il était acculé, pour avoir précédemment, lu et médité les théses économiques de dolto sur un nouveau modéle économique et social , depuis belle lurette, il l’avait senti ce boulet de la réduction de la dépense publique qui l’empêcherait de poursuivre la politique de la demande avec une relance de la commande publique et de la consommation qu’il avait engagée après la crise sociale de 2009 alors qu’il était président de région et qui ne menait ni à la croissance ni à l’emploi. Il n’y aura pas de retour en arrière. 2014 sera une année de transition . La politique de l’offre marquera les années 2015-2017. Ce ne sera pas deux ans d’adaptation mais trois ans d’effort opiniâtre pour tenter de désintoxiquer la Guadeloupe droguée à la dépense publique et d’essayer de la réconcilier avec l’entreprise.

C’est une « révolution » et en même temps un alignement pour Victorin Lurel . Car le socialisme de l’offre ressemble beaucoup au social libéralisme si décrié par les organisations syndicales de guadeloupe , qui déja n’ont pas l’homme en odeur de sainteté et n’ont jamais porté au nu sa politique de la demande d’avant et après la crise sociale de 2009.

Ce socialisme de l’offre correspond, en outre, à ce que Bruxelles et Bercy attendent de l’Outre-Mer : une remise en ordre des comptes publics couplée à des mesures qui dopent la compétitivité du secteur productif mais à partir d’une nouvelle donne. A partir de quoi l’Outre-Mer et singulièrement la Guadeloupe pourra repartir sur de bonnes bases.

Victorin Lurel devra faire sa « révolution » le dos au mur mais avec une ambition immense : réussir là où les autres ont échoué. ll veut stopper la gangrène du chômage et aussi redresser le pays Guadeloupe , lui rendre sa fierté , lui redonner toute sa place dans les affaires du monde. Il se prend à rêver d’une nouvelle Guadeloupe débarrassé de ses oripeaux hérités de la colonisation.

Il doit vraiment croire à sa bonne étoile car il énonce cette ambition au pire moment non seulement sur le plan des finances publiques ,( même s’ il a réussi à obtenir de François Hollande que l’ Outre -mer soit préservé de la rigueur budgétaire en 2013 avec une hausse de 1% du budget de l’Outre-Mer) , mais surtout sur le plan économique et social car la vulnérabilité des entreprises et ménages en Guadeloupe s’est accéléré en 2013 .

À fin décembre 2013, le nombre de personnes physiques en situation d’interdit bancaire s’établit à 20 478 . Le nombre de retraits de cartes bancaires s’élève à 470 pour le mois de décembre, en hausse de 2,6 % en glissement annuel. Depuis le début de l’année, 6 567 cartes ont été retirées de la circulation, soit une hausse de 22,6 % par rapport à 2012.
En décembre 2013, 32 dossiers de surendettement ont été déposés, le nombre le plus élevé de l’année. Depuis janvier 2013, 287 dossiers ont été déposés, soit deux dossiers de moins qu’en 2012 (-0,7 %). Signe d’une précarité accrue, les dépenses liées à la précarité augmentent de plus de 10 % par rapport à 2012. En particulier, les allocataires du Revenu de Solidarité Active progressent fortement .

De même la dégradation de l’environnement économique s’est poursuivie en 2013 du fait du manque de confiance des chefs d’entreprises et des ménages . Échanges commerciaux, trafic de marchandises, logement, emplois salariés, nombre de créations d’entreprise : la plupart des indicateurs sont là encore à la baisse, car les mauvaises performances économiques de l’année 2012 se sont prolongées en 2013.
La plupart des indicateurs sont toujours au rouge : la consommation des ménages reste faible comme en témoigne la baisse des importations de biens de consommation et le recul des immatriculations de véhicules neufs.
Concernant l’investissement, il semble en panne depuis la crise sociale de 2009 car les crédits à l’investissement des entreprises sont désespérément orientés à la baisse.

Et cependant il n’est pas exclu que le risque paie car la Guadeloupe , longtemps décrite comme irréformable car frondeuse, et d’un mental suicidaire semble mûre non pour la révolution mais pour une simple adaption à l’air du temps de la rigueur et un assentiment nouveau à l’adage suivant de Sénèque : «Il n’y a pas de vent favorable pour celui qui ne sait où il va » . Cette citation, encore d’actualité, nous incite à prioriser les choix économiques et sociaux et à faire preuve de réalisme et de pragmatisme dans la mise en oeuvre.Une bonne base de départ comme dirait le philosophe Platon car dans le Théétète de Platon la connaissance est définie comme une « opinion droite pourvue de raison » , en somme une »croyance vraie justifiée ».
Ce que Platon entend par « raison » ici est objet de débat chez les exégètes. Mais la tradition en a retenu l’explication suivante. Une croyance est « pourvue de raison » lorsqu’elle s’appuie sur une bonne raison de croire la chose en question.

Telle devrait être la trame des contributions qui privilégient les aspects positifs de la question du nouveau modéle économique.Mais pourra-t-on surmonter la tension entre d’un côté le rapport Economie-Social , et de l’autre le rapport responsabilité-peuple assisté ? Finalement, cette « révolution » de Victorin Lurel d’imposer un nouveau modèle à l’Outre-Mer est-ce une fausse alarme ou un beau bluff ? Je ne sais quelle version nous devrions retenir en 2014 . Par contre, je sais qu’en parlant de « petite révolution pour l’Outre-Mer , Victorin Lurel doit se garder de tout emballement car lui ne peut ignorer les leçons de l’histoire qui veut que la révolution dévore souvent ses propres enfants .Plus que jamais dans cette période trouble qui s’annonce , attention au risque de la précipitation car comme je l’ai dit par ailleurs dans un précédent article, le nouveau modéle économique et social basé sur la statégie de l’offre ne pourra trouver son expression que dans la crise à venir soutendue par la théorie de la destruction créatrice et là nous n’y sommes pas encore , aussi prenons garde à respecter le tempo . Je sais également qu’une des conclusions principales du grand dessein de Victorin Lurel pour la Guadeloupe comme l’a relevé la presse est que l’utilisation inhabituelle de la politique de l’offre pour un homme de gauche et donc de la menace de choix extrêmes comme un objet politique novateur pourrait se comprendre comme une prophétie auto-réalisatrice. le pacte de responsabilité signifie tous ensemble ou personne , ce sera alors croit -t- on le début de la fin du déni de réalité. A tort , dirons nous ?

Les mensonges et chantages ont été épuisés : soit tous ensemble nous allons changer l’orientation globale de la politique économique et sociale de la Guadeloupe, soit nous allons dire adieu à l’idée de progrès dans la poussière de l’effondrement de la départementalisation . Il est grand temps pour les somnambules de se réveiller, parce que le rêve du modèle de progrès inépuisable de l’Etat providence est déjà en train de s’estomper avec la réduction de la dépense publique voire tourner au cauchemar pour certains .On peut le regretter, entretenir l’illusion que l’étanchéité tient encore, comme le plaident les politiques, c’est un fait. Tout est sur la table, tout se mélange: le supposé changement de politique du président de la République et son supposé non changement de modèle social .Faut -t-il y voir de la naïveté de la part de Victorin Lurel ? Difficile à croire car depuis qu’il est aux responsabilités politiques , ce dernier a appris que l’habileté politique est un atout mais il a besoin pour prospérer d’ un minimum de mystère , de cynisme , et de contrôle sur l’avenir .

Victorin Lurel ,lui, saura se défier de ses amis de la gauche traditionnelle pour s’affranchir de ses propres faiblesses, et prouver à ses adversaires que la procrastination qu’on lui reproche tant dans le changement institutionnel ne découle pas de son incapacité à décider dans ce domaine mais des forces contraires qu’il trouvera sur son chemin et avec lesquelles il se doit de composer pour éviter l’explosion de la cohésion sociale qui guette la Guadeloupe . Donc , c’est décidé , victorin Lurel avancera masqué sur la question statutaire d’autant que je le soupçonne , (pour en avoir longuement discuté avec lui lors d’une vie antérieure ou nous étions amis ), d’être plus proche intellectuellement des théses des tenants d’une évolution statutaire à terme sur la base de l’article 74 que de ceux qui prônent une simple évolution institutionnelle. En homme avisé , Victorin Lurel ne s’aventurera donc pas sur les sables mouvants du terrain institutionnel voire statutaire , du moins pas dans l’immédiat , d’autant qu’il sait parfaitement que l’acte 3 de la décentralisation devrait clarifier les compétences de chacune des collectivités territoriales , éviter ainsi les doublons et les chevauchements de compétence et surtout introduire un nouveau pouvoir réglementaire aux régions , donc de fait plus d’autonomie .Il a également en mémoire les déclarations de françois Hollande lors de ses voeux aux Corréziens, prononcés à Tulle :
«Les départements gardent leur utilité pour assurer la cohésion sociale, la solidarité territoriale et je ne suis donc pas favorable à leur suppression pure et simple comme certains le réclament car des territoires ruraux perdraient en qualité de vie sans d’ailleurs générer d’économies supplémentaires».

Par contre , le nouveau terrain de jeu politique de Victorin Lurel sera l’économie et le social , et là c’est bien plus risqué car il devra déjouer les piéges de l’économie de l’offre pour l’ Outre-Mer. Ainsi l’économiste Paul Krugman prix Nobel d’économie 2008, fustige le tournant social libéral pris par François Hollande en déclarant , je le cite : « En annonçant son intention de réduire les charges sur les entreprises tout en taillant dans les dépenses, il a déclaré qu’il faut agir sur l’offre et a poursuivi en disant que c’est l’offre qui crée la demande» . Or, selon l’économiste, cette loi énoncée par l’un de ses ancêtres, l’économiste Français Jean-Baptiste Say (1767-1832), réputé pour ses théories libérales, est une hérésie.

Ce faisant … Il dénonce avec la politique de l’offre , la poursuite des politiques d’austérité !
Paul Krugman a peut être tort pour ce qui concerne l’enjeu de la politique de l’offre pour le redressement de la France qui aujourd’hui n’a plus d’alternative crédible eu égard à son économie malade d’une désindustrialisation massive et d’un chômage de masse , mais je pense qu’il a parfaitement raison pour ce qui concernent les économies d’Outre -Mer qui ont encore besoin d’une politique de la demande à court terme .

Pour la guadeloupe , la véritable stratégie gagnante n’est pas , dans l’immédiat , le passage obligé à une politique brutale de l’offre , mais un changement de paradigme et surtout de prisme . Cette nouvelle stratégie économique et sociale doit en fait s’opérer avec un mixte des deux politiques de la demande et de l’offre en simultané et avec un bon dosage étalé dans le temps .Cela relève en fait de l’alchimie pour éviter le risque d’un refroidissement brutal de l’économie de la guadeloupe et donc pour conséquence désastreuse à venir …. la déflation !

Et gageons que nous ne sommes pas au bout de nos surprises d’ici la fin d’ année… À suivre donc !