Tribune – Philippe Villard*L’amendement proposé par le Président de Région Serge Letchimy lors de la plénière du 18 décembre, destiné à favoriser le retour des jeunes Martiniquais porteurs de projets vivant à l’étranger a remporté l’adhésion et les votes des élus régionaux à l’unanimité.

A juste titre. Et chacun se félicite de cette heureuse initiative.

Toute juste peut-on souhaiter que les choix se fassent en faveur des projets les plus porteurs d’emplois (ou de perspectives d’emplois) et évitent les habituels effets d’aubaine propres à ce type de dispositifs.

Mais ne devrait-on pas aussi se pencher sur les emplois existants et potentiellement menacés de disparition ? Evidemment, répondra-t-on…, et tout le monde y travaille !

Pas si sûr.

Je voudrais juste témoigner à travers cet article des difficultés d’un secteur sur lequel j’interviens en Martinique depuis près de 20 ans, et dont on parle peu parce qu’il n’est pas structuré comme d’autres, mais qui pourtant pourrait potentiellement attirer nos jeunes antillais diplômés : celui des Etudes et du Conseil (que l’on appelle de façon plus « branchée », consulting, consultance, ingénierie).

Les métiers des Etudes et du Conseil sont des métiers riches, variés et passionnants à découvrir.
En tant que moteur d’innovation, les métiers des Etudes et du Conseil jouent un rôle déterminant dans l’économie à un moment où la compétitivité apparaît comme l’un des enjeux majeurs de la modernisation de notre pays. Les sociétés d’Etudes et de Conseil accompagnent, soutiennent, guident et orientent les collectivités et les entreprises dans leurs projets.

Quelques dizaines d’entreprises, dénommées bureaux d’étude, cabinets de conseil ou encore agences d’ingénierie sont présentes en Martinique, pour certaines depuis très longtemps, et y ont acquis une expérience précieuse et unique puisque très imprégnée de la connaissance du tissu local et de ses spécificités (souvent mises en avant).

Elles couvrent à peu près tous les champs d’expertise possibles, de l’urbanisme au développement économique en passant par les énergies, l’environnement, les ressources humaines et bien évidemment les finances.

Ces entreprises sont pour la plupart de très petites entreprises, certaines pouvant tout de même avoir quelques salariés, voire plus d’une dizaine pour les plus importantes d’entre elles.

Toutes subissent, comme l’ensemble des entreprises martiniquaises, une crise économique qui a conduit leurs clients (publics ou privés) à réduire leurs projets, à recentrer leurs dépenses sur le strict nécessaire, et, trop souvent à investir en estimant que les études préalables ne sont pas indispensables et qu’en ces temps difficiles, « les études, on peut s’en passer ».

Toutes subissent depuis des mois un allongement des délais dans le choix des prestataires et le lancement des missions, essentiellement du fait de la difficulté des clients (principalement les collectivités) à boucler les financements ; la réponse arrive en général au minimum 4 mois, mais plus souvent entre 6 mois et un an après la clôture de l’appel d’offre.

Toutes subissent aussi un allongement insupportable (au sens propre) des délais de paiement (notamment, mais pas seulement, des collectivités, et surtout des plus grosses d’entre elles) qui atteignent couramment 150, voire 200 jours (plus de 6 mois !).

Beaucoup subissent la concurrence, déloyale mais certes parfaitement légale, des universitaires qui, déjà rémunérés par l’Université, pratiquent des prix défiant toute concurrence, et utilisent parfois les services de leurs étudiants pour des collaborations occasionnelles.

Toutes subissent enfin la concurrence de plus en plus âpre des homologues d’outre-atlantique qui, face à la crise, recherchent des marchés à tout prix, quelquefois même à des prix de dumping, n’hésitant pas à casser les prix pour « faire des coups », usant abondamment du copier/coller (sur les méthodologies comme sur les préconisations), et la plupart du temps sans aucune connaissance de notre tissu économique, de notre environnement, de notre histoire, de tout ce qui fait notre richesse et notre singularité.

Ces concurrents nationaux ont souvent une « signature », un effectif et une expérience qui convainquent nos commanditaires, même si ceux-ci se retrouvent parfois, dans la réalité du terrain, face à des juniors peu expérimentés, voire des stagiaires.

Face à cela, nulle protection du marché. Cela peut se justifier juridiquement, mais pourrait aussi s’organiser de façon tout à fait légale par l’introduction :

-       de clauses « de proximité » dans les cahiers des charges, les commanditaires n’hésitant jamais à profiter de la présence locale d’un cabinet pour le solliciter à l’impromptu, ce qui n’est pas possible avec un cabinet « parisien »,

-       de clauses « environnementales » en lien avec le bilan carbone des missions réalisées par les cabinets de métropole.

Nulle prime au local, bien au contraire, les cabinets métropolitains étant (souvent à tort) supposés plus compétents, plus pointus, plus expérimentés que les bureaux d’étude locaux.

Résultat : un secteur qui peine à survivre, de nombreuses fermetures de cabinets, peu de reprises au départ des baby-boomers à la retraite… et des jeunes martiniquais qui partent tenter ailleurs une chance qui ne leur a pas souri chez eux.

Et qu’on veut faire revenir !

Alors, Messieurs et Dames les donneurs d’ordres, les élus, les responsables économiques, ne pourrait-on pas organiser une réflexion sur ce thème qui aboutisse à de vraies résolutions pour sauvegarder des emplois dont notre pays a bien besoin, dans un contexte de récession démographique et de vieillissement de la population ?

*Consultant en développement économique