Par Yves-Léopold Monthieux 

La Martinique n’est pas seulement peuplée des meilleurs spécialistes. Elle est aussi une terre d’esprit et d’humour, celle qui a vu fleurir pour le meilleur et pour le pire des détournements d’affiches ou de slogans qui ont marqué les esprits. Citons, pour le meilleur, la mention ajoutée jadis au bas d’une affiche électorale : « le Bon, la Brute et le Truand ». Sur cette affiche figurait la photo de trois élus de droite. En revanche, on s’abstiendra de s’étendre sur le pire, cette odieuse mise en scène de la peau noire d’un adversaire politique, toujours à des fins électorales. D’où l’on en vient à comparer le contenu des supports, aujourd’hui visibles aux abords des travaux de la Région et les graffitis qui y sont apportés, à une compétition électorale qui ne dit pas son nom.

 

La formule va plus loin que le banal slogan « la Région en action », et le complète. Elle paraît englober dans sa tranquille et efficace simplicité tout ce qui se fait dans le pays : « la Martinique avance ». Ce qui signifie de façon subliminale que l’équipe en place à la Région fait avancer la Martinique. L’expression semble avoir fait mouche dans le camp d’adversaires qui ont su en leur temps manier les slogans. Pour preuve, les tentatives de détournement du message figurant sur les supports disposés aux abords des chantiers de la Région. Même si cette initiative relève d’un acte isolé, on ne peut pas la comparer au geste d’un fou ou à celui du graffiteur qui a récemment souillé la Martinique par des croix gammées. A tort ou à raison, elle est reçue comme la réaction embarrassée et maladroite de l’opposition au moment même où celle-ci critique en toute démocratie les travaux poursuivis par la Région sur les voies du TCSP. Maladroite parce qu’embarrassée, cette double réaction, indépendante ou concertée, pourrait ne pas atteindre son but.

 

En effet, l’accélération des travaux, dont le terme était prévu pour la fin de 2014, met en lumière les lenteurs qui avaient eu cours jusqu’alors. Revient alors en mémoire ce principe juridique repris naguère par l’ancien président de la région : « on ne peut pas se prévaloir de ses propres turpitudes ». Dès lors, son parti peut difficilement critiquer la procédure de partenariat public-privé (PPP), mise en œuvre pour rattraper les retards accumulés. La totale confiance accordée à une entreprise multinationale pour mener à terme le projet met à mal le fameux précepte à propos des « spécialistes martiniquais ». Parions qu’on oubliera ce creux aphorisme pour ne retenir que ceux qui auront été à l’origine de la poursuite accélérée des travaux.

 

Il demeure que le message de la Région étant situé aux abords de chantiers grouillant d’engins du BTP en action, il paraît incongru et politiquement improductif de le contester. Aussi, le recours de Serge Letchimy à la justice ressemble davantage à une coquetterie qu’à l’expression d’une vraie fâcherie. Mieux, sa plainte pourrait servir à démontrer l’attitude chicanière de son opposition.

 

Toutefois la formule « la Martinique avance » peut susciter le débat. D’abord, il est d’un insigne privilège qu’en cette période de morosité mondiale, on puisse ainsi se féliciter de la situation de sa région, surtout sur une terre de France et d’Europe en crise. Ne pas afficher sa satisfaction dans cette morne ambiance serait de bon aloi, même si l’on sait que ce compliment pro-domo s’adresse en réalité à ceux qui le prononcent. De même, ne doit-on pas s’inquiéter de la distance observée entre notre économie moribonde et le niveau de nos équipements et ouvrages d’art ? Quel sens donner à la devise dès lors que les travaux spectaculaires d’entreprises européennes ainsi que le flot ininterrompu de carburant financier européen relativisent de façon conséquente l’action propre de la Martinique ? Carburant qui permettra bientôt de construire à Bellefontaine une centrale électrique flottante à énergie thermique, bref, le top européen dans les caraïbes en matière d’énergie renouvelable.

 

Par ailleurs, est-il politiquement satisfaisant de limiter le contenu du vaste slogan « La Martinique avance » aux seuls biens matériels obtenus, fussent-ils collectifs ? Répond-il aux habituelles professions de foi électorales promettant de placer l’homme au centre de la politique ? En effet, ces réalisations jettent un voile sur les problèmes soulevés par la santé, l’éducation, le travail, les jeunes, l’économie… tous sujets dont on a l’air d’attendre, là encore, que seules la France et l’Europe les règlent pour nous. Ne sommes-nous pas des Européens entend-on de la bouche des autonomistes et indépendantistes qui se succèdent. Mais en quoi la Martinique martiniquaise avance-t-elle dans ces différents secteurs ? Il est singulier qu’au moment où on voudrait, avec la future collectivité territoriale de Martinique (CTM), donner du sens au fameux « l’heure de nous-mêmes a sonné » nous n’ayons jamais été aussi dépendants de la France et de l’Europe. Et contents de l’être.

 

Enfin, si la Martinique avance c’est que le statut actuel le permet, ce qui n’est plus contesté même s’il n’est pas de bon ton de le proclamer. D’où des interrogations sur la suppression prochaine d’une institution qui marche. N’est-ce pas là encore une coquetterie sans véritable signification ? D’où également le sentiment de vivre la fin d’une époque, la fin en fanfare du département. En mode de challenge pour la nouvelle collectivité.

9 août 2014