Membre du CNCP (Conseil National des Comités Populaires), Marie-Hélène Léotin est enseignante, historienne, et vice-présidente du Conseil Régional de la Martinique.

« Le 10 janvier 2010, le peuple martiniquais sera interrogé sur sa volonté à être un peu plus responsable de ses affaires dans un certain nombre de domaines comme le transport, l’emploi, le foncier, les 50 pas géométriques, l’éducation, la culture, le sport, l’environnement…, car c’est bien là le sens du choix de l’article 74 : tenir compte de nos intérêts propres au sein de la République, prendre des mesures en faveur de notre population en matière d’emploi ou de protection du patrimoine foncier, avoir un droit de regard et de contrôle sur ce qui se passe dans notre pays.

On peut se poser la question : est-il bien nécessaire que j’exerce plus de responsabilité dans mon pays, vu qu’en cas de coup dur, de crise, de catastrophe naturelle, je sais pouvoir bénéficier de la solidarité de l’ensemble national français et qu’après tout, je me suis toujours débrouillé ainsi, affichant un des plus hauts niveaux de vie de la Caraïbe. Pourquoi changer ? A la limite, vouloir me prendre en charge en réclamant de nouvelles compétences risque de m’éloigner de la matrice nourricière (que certains appellent la métropole), et une fois le cordon ombilical distendu, il risque de lâcher complètement et là, on ne répondra plus de rien. Tout ceci ne peut qu’éveiller soupçons et méfiance.

Malheureusement, le même scenario catastrophe risque de se produire à coup sûr et on ne répondra plus de rien si les maux qui gangrènent notre société (chômage, perte de repères, violence, augmentation de la consommation de drogue) ne sont pas pris sérieusement en considération. Se recroqueviller dans son petit monde en se disant « je ne suis pas concerné par tout cela », lorsque votre maison est cambriolée trois fois dans le mois, vous êtes en droit de vous poser des questions. La « solidarité nationale » ou les fonds européens n’y feront rien. La Martinique affiche une hausse du chômage de 10 % en un an, mais la France, elle, affiche une hausse du chômage de 25 % sur la même période, et ce, sans crise du 5 février. Est-ce la France qui nous apportera les solutions à nos problèmes alors qu’elle-même doit faire face à une crise sans précédent ? C’est là que se pose la question de la responsabilité martiniquaise.

Nous disons que nous devons reprendre en main notre jeunesse. Retarder l’échéance par des déclarations du style « les Martiniquais ne sont pas prêts » ne fait que nous réserver des lendemains lourds de menaces.

Reprendre en main notre jeunesse suppose que nous ayons la capacité d’agir sur le système éducatif en particulier sur les contenus de l’enseignement. Ce n’est pas une simple lutte contre l’illettrisme. Quelles sont les compétences demandées en matière d’éducation ? Les propositions sont les suivantes : « la Collectivité prend les dispositions pour adapter les contenus des enseignements et les méthodes pédagogiques liés à notre environnement. Elle élabore et met en œuvre une politique de développement de la culture martiniquaise s’appuyant sur le développement de la langue et de la culture créoles, du patrimoine et de l’environnement caribéen ».

Il ne s’agit pas de rejeter la langue et la culture françaises, ni de pratiquer l’enfermement dans une identité unique ou un nationalisme exacerbé ; mais il s’agit de ne pas ignorer, voire mépriser ou réduire à l’état de folklore, ce qui est aussi notre culture et fonde notre être martiniquais. Le principal problème que rencontrent les enseignants est la démotivation des jeunes face à l’institution scolaire. Le jeune Martiniquais ne peut s’intéresser à ce qu’il apprend à l’école que si dans cet enseignement il y a une valorisation de lui-même, de sa culture, de sa langue, de son pays, de son environnement caribéen. C’est seulement dans ces conditions qu’il peut construire sa personnalité avec une image positive de lui, qu’il prend de l’assurance sur les bancs de l’école, qu’il reprend confiance en lui, qu’il peut se motiver et se donner les moyens de réussir. C’est l’estime de soi qui donne le goût de l’effort, l’esprit de réussite, l’envie d’aller plus loin, de gagner sa vie, de fonder un foyer, de se donner tout simplement un idéal.

Prenons un exemple concret : beaucoup de lycéens des filières d’enseignement général ont étudié, à un moment de leur cursus, Voltaire et Rousseau ; très peu ont étudié Frantz Fanon ou José Marti. Pourtant, nous sommes Martiniquais et Caribéens, descendants en grande partie d’Africains déportés et réduits en esclavage. Ce n’est pas dans l’oubli du passé qu’on construit sa personnalité et qu’on s’intègre dans son espace. Pour redresser la tête, sortir du complexe d’infériorité du nègre et du colonisé se posant trop souvent comme victime, nous affirmons qu’il vaudrait mieux étudier Fanon que Voltaire. Pour comprendre les difficultés de développement des peuples de la Caraïbe et construire notre intégration face à l’hyper puissance nord américaine, nous affirmons qu’il vaudrait mieux étudier Marti que Rousseau. Il ne s’agit pas de faire une croix sur les philosophes des Lumières ; il s’agit de faire la part des choses en assumant toute la complexité de nos héritages. Ce n’est pas de l’enfermement, c’est de la maîtrise de soi. C’est la connaissance de ce que nous sommes qui nous permet de surmonter les peurs irrationnelles, de vaincre les hésitations, d’affronter l’avenir avec sérénité.

Voilà 50 ans, après les événements de Décembre 1959, que l’on parle de responsabilité martiniquaise. Comment croire que le peuple n’est pas prêt ? C’est en se jetant à l’eau qu’on apprend à nager. Nous ne sommes pas au bord d’un précipice, à deux doigts de nous lancer dans le vide. Nous sommes dans le choix d’un statut pour notre pays et d’un article de la constitution au sein de la République française. Le législateur serait-il machiavélique ou diabolique au point de mettre dans une constitution un article qui conduirait le peuple à sa perte ?

Comment croire que nous ayons encore besoin d’une période d’expérimentation ? Que veut dire expérimenter la responsabilité ? Qu’est-ce que le Saint-Lucien possède de plus que moi qui fait qu’il a été en mesure de mettre son pays sur les rails du développement touristique ? L’article 73, en prévoyant la possibilité de demander l’habilitation, n’est pas la vraie responsabilité car il suppose de demander chaque fois l’autorisation pour exercer une compétence, ceci pour un temps limité et dans des domaines bien définis. C’est un peu l’histoire de l’esclave qui, chaque fois qu’il devait se rendre au bourg pour y vendre quelques produits à son propre profit, devait demander une autorisation à son maître.

Le vrai changement sur la voie de la responsabilité est celui du passage à l’article 74 pour une prise en charge par nous-mêmes des problèmes que nous rencontrons. Allons-nous continuer à fuir nos responsabilités quand on sait que les peuples, sous toutes les latitudes, marchent inexorablement sur la voie du progrès et de l’émancipation ?  »

Marie-Hélène léotin