Tribune – Max Dorléans | Qu’y a-t-il de commun entre la faillite et récente fermeture (17 mai 2018) du centre de santé de Basse-Pointe ouvert en 2015, et la réponse globalement négative donnée par le Ministère de la santé, à Paris, aux préoccupations de la délégation mixte « Sauver la santé en Martinique/CHUM Douvan Douvan » conduite par Jean-Luc Fanon ? En apparence rien, sauf que l’un comme l’autre dépendent de la politique de Macron et Buzyn, sa ministre de la santé, qui poursuivent avec la même obstination que tous les gouvernements qui les ont précédé ces 30/40 dernières années, les mêmes orientations libérales dont font les frais l’immense majorité de la population. Sauf encore qu’aussi bien du côté de  la création du centre de Basse-Pointe que de la démarche de Fanon et de « Sauver la santé en Martinique » notamment, on s’est situé sur le terrain de l’adhésion au modèle libéral miné de la santé en France, acceptant sans trop de tergiversation sa philosophie et ses postulats, ses réponses (fournies et à attendre) aux problèmes posés concernant la santé en Martinique (comme en France).

S’agissant du centre de santé (a priori pluridisciplinaire) du grand nord Atlantique comme réponse au désert médical de cette région, comment a-t-on pu croire, après les difficultés rencontrées il y a quelques temps avec le centre de santé du Marin où l’ARS avait dû passer par des réquisitions de médecins pour tenter de faire fonctionner ce centre, qu’il allait en être autrement avec le centre de Basse-Pointe ? C’est-à-dire que ce centre là, allait, par sa seule existence et quelques petits accommodements, pouvoir globalement fonctionner, et ne pas être confronté rapidement à des dysfonctionnements  posant en clair l’ensemble des problèmes rencontrés non seulement par le CHUM, mais plus généralement par l’hospitalisation publique actuelle en Martinique.

Comment pouvait-on imaginer que le refus des médecins de s’associer au projet de maison médicale au Marin, n’allait pas se reproduire à Basse-Pointe, et que le caractère pluridisciplinaire du centre de Basse-Pointe allait être autre chose qu’un mot creux, ce qu’a vite montré l’absence des permanences devant être assurées par divers spécialistes (dentistes, cardiologues, dermatologues…).

Dès lors, la fermeture du centre de Basse-Pointe n’est en rien différente de l’échec essuyé par la délégation partie à Paris.

Un échec sans surprise, car jamais on aurait dû, en 2018, laisser planer la moindre illusion sur le possible sauvetage du CHUM lors de tractations avec le gouvernement, et laisser penser par là même, qu’à froid, sans lutte radicale pour un véritable service public hospitalier et contre le libéralisme médical, le droit à la santé pour tous et toutes pourrait être garanti.

Macron, Buzyn, l’ARS Martinique d’un côté, et la population du grand Nord Atlantique comme de l’ensemble de la Martinique de l’autre, n’ont nullement les mêmes intérêts. C’est fondamentalement ce qu’il faut clairement dire à la population pour l’amener à entendre que, sans sa mobilisation, sans son engagement, elle n’obtiendra rien qui vaille. Une leçon essentielle à méditer par Fanon et les siens, qui savent de surcroit, Buzyn et son ministère, sourds aux luttes menées aujourd’hui même en France, sur les mêmes exigences que nous ici.

Ni la Sécurité sociale, ni le système de santé – qui s’est greffé sur elle, et qui ont permis des progrès réels jusqu’aux années 80 – ne sont tombés du ciel. C’est ce qu’il faut répéter à la population. Et c’est ce qu’aussi doivent entendre ceux qui dans le corps médical notamment, hésitent, en défense avant tout de leurs intérêts immédiats non négligeables. Un lobby médical – praticiens hospitaliers et médecins libéraux  en particulier – globalement acquis à Macron, sur lequel il sait pouvoir encore compter pour poursuivre sa politique de liquidation du système de santé relativement égalitaire d’hier, et lui substituer un système de santé à double vitesse.  L’un privé pour les riches et ceux qui peuvent payer. L’autre public, avec un socle minimum, pour les défavorisés.

En créant fin 2015 le centre de santé de Basse-Pointe, sur la base d’une louable intention (combattre le désert médical), le porteur du projet de l’époque, Cap Santé, avec le soutien de l’ARS, avait sûrement  imaginé apporter la solution à la population du grand Nord Atlantique.  Et si Cap Santé savait très vraisemblablement également que l’affaire n’était pas jouée d’avance, peut être avait-il  imaginé qu’un certain nombre de médecins, dans un souci citoyen de santé publique, « jouerait le jeu » – en dépit de leurs intérêts pécuniaires – du centre de Basse-Pointe.  En réalité, les problèmes posés par Basse-Pointe, et qui ont pour nom désert médical, maison médicale ou centre de santé à la sauce ministérielle/ARS, sont le pur produit du libéralisme médical. Par conséquent, ils ne peuvent en général, qu’être en échec. Tout comme l’ensemble du système de santé qui voit un nombre croissant d’individus ne pas se soigner ou retarder de le faire pour des raisons de fric. Et l’on aura beau lutter contre les déserts médicaux sans plus, mettre en place des centres de santé fonctionnant sur le modèle libéral, stigmatiser les populations qui recourent  aux urgences (gratuites) pour de la «bobologie », rien n’y fera. L’échec de ce modèle de santé va se poursuivre.  Car, avec le paiement à l’acte, le tiers-payant non généralisé, la liberté tarifaire des médecins relevant du secteur 2, les dépassements d’honoraires, la liberté d’installation, la privatisation partielle de l’hôpital (visites privées, lits privés…), on a tous les ingrédients constitutifs des intérêts immédiats des médecins de ville et ceux de l’hôpital public. Et chaque ingrédient  est contraire au droit égal de chacun/e  devant la santé, que seule permettrait la gratuité totale des soins, grâce à une Sécurité sociale les remboursant à 100 %.

Parce que notre situation sanitaire est quotidiennement plus catastrophique – en dépit par ailleurs de grandes performances médicales – il faut rompre donc avec le libéralisme médical qui ne permet pas le droit à la santé pour tous et toutes.

Cependant, opposer à ce libéralisme une logique reposant sur le droit égal de chacun/e à la santé, exige d’aller chercher les moyens là où ils existent. Parce qu’ils existent effectivement, sauf qu’ils n’ont pas fait l’objet par Macron, Hollande, Sarkozy, Chirac…d’un choix les mettant  à disposition de la majorité de la population,  lui préférant l’infime minorité nantie. Ce qui signifie que c’est à la société, dans son immense majorité, de décider collectivement le montant  des richesses qu’elle va consacrer à la satisfaction ce besoin fondamental.

Alors, en indiquant à son retour de Paris qu’elle n’avait pas eu de réponses satisfaisantes sur ses  « attentes » essentielles, une fraction de la délégation « Sauver la santé en Martinique/CHUM Douvan Douvan » devra revoir sa copie sur le plan de la stratégie : soit se contenter de réponses éphémères et illusoires ; soit affronter la réalité, et dire clairement – comme certain/es en son sein – que le système libéral de soins et de santé constitue le mal absolu et la source des difficultés.  Et qu’il y aura lieu de le reconsidérer entièrement, pour que la santé cesse d’être une marchandise. Car n’oublions surtout pas que rien n’est donné d’avance, et que c’est un rapport des forces favorable au plus grand nombre – en 1945 en France, et 1974 en Martinique – qui a permis tous les progrès sanitaires et sociaux obtenus jusqu’ici, et qui depuis les années 1980/90 sont quotidiennement rabotés.

Alors, cette problématique, certains dans « Sauver la santé en Martinique/CHUM Douvan Douvan », auraient tort de continuer à l’esquiver. Car elle concerne l’avenir de toute la population. C’est le défi à relever. C’est peut être cela un des enjeux de la période à venir, dans la santé comme dans les autres secteurs.

Max Dorléans (Groupe Révolution Socialiste)