Le roman est un voyage qui débute au bord du Mississippi et se poursuit à travers le monde. Ce livre est également un voyage intérieur, la prise de conscience politique progressive d’un homme, noir, William Elyjah Hunter né en 1932 dans le sud ségrégationniste des Etats-Unis, fils du pasteur Moïse Hunter, grand orateur, actif au sein des associations pour les droits civiques. 
Au fil du roman, on assiste à l’évolution d’une pensée qui s’interroge sur la condition humaine des siens, la situant dans une perspective plus globale.
« Le nègre monde » nous fait entrer dans les coulisses d’une administration  américaine qui a toujours voulu prouver au monde l’avancement de sa démocratie mais a maintenu dans un statut d’infériorité toute une partie de sa population; ce que ce positionnement a impliqué en termes, de tractations secrètes, d’accommodements, de compromissions, d’humiliations, de cynisme… du côté noir comme du côté blanc.   
L’actualité nous montre comment « les lumières », le mythe incantatoire universaliste français a permis le déni du racisme. Une auto-contemplation qui doit nous inciter à écrire nos propres histoires. En inscrivant les petites histoires dans la grande histoire, l’auteur, Franck Lacombe, historien de formation, nous aide à décoder la réalité, comprendre comment le racisme  fonctionne et  trouver les moyens d’agir… 
  »Comment le regard porté par l’autre nous rend étranger à nous-mêmes, nous assignant à des causes biologiques ».    
William Elyjah Hunter  a appris comme tout enfant né dans le sud ségrégationniste à baisser la tête et changer de trottoir quand il croisait un blanc. Une intériorisation de l’infériorité que Frantz Fanon développera plus tard et qui influencera beaucoup les Black Panther,   
 avec notamment  l’idée de lutte sur un front interne:  » Il faut prouver aux Noirs qu’ils ne se réduisent pas aux stéréotypes qu’on leur inflige…Ils peuvent et doivent se déconditionner psychologiquement et culturellement »
 
« Comment se désaliéner du regard de l’autre, comment désaliéner cet autre d’un regard lui-même aliéné. ».
 
 William Elyjah veut devenir médecin, c’est le départ vers le nord, le ticket d’entrée à l’université pour un noir est le sport. Le racisme  prend une forme plus sournoise à Chicago comme le refus d’un joueur blanc de lui serrer la main. Il est confronté aux petites vexations quotidiennes, aux petites mesquineries qu’il  subit pour ne pas tout perdre
 ,En toile de fond, il y a la seconde guerre mondiale. L’Amérique a besoin de bras, Roosevelt abolit la ségrégation en vigueur dans les usines d’armement, les familles noires des comtés ruraux affluent dans les centres urbains. Les premières grandes émeutes surviennent lorsque des dockers blancs refusent l’accès à leurs bâtiments de repos où ils prenaient leurs repas. Une réflexion plus profonde s’impose à lui, ce qu’il avait pressenti dans son sud natal se confirme, il découvre la peur …chez l’autre:. » Il lisait la peur, dans les yeux des flics, des dockers, des autres ouvriers blancs:  » la peur de perdre, de manquer, de disparaître, mâché, avalé, digéré par l’autre, avait guidé la main des législateurs, formé les armes du conflit, rempli les cimetières, dressé les pauvres contre d’autres encore plus pauvres…
Les tractations secrètes de l’administration américaine et la pègre
 
La mort de Staline, la fin de la guerre de Corée interviennent en 1953. McCarty et sa chasse aux » Rouges » est écarté. Hoover et le FBI reprennent les choses en main, poussés par le monde des affaires, il s’agit maintenant de vendre des voitures, des télévisions… du rêve américain à travers ses films. L’Amérique continuerait la guerre autrement. Des changements notables interviennent dans la sociologie des quartiers noirs. Désormais une bourgeoisie noire se bâtit des quartiers cossus à l’écart des logements sociaux habités par une population toujours aussi misérable.
 Les concessionnaires automobiles, assureurs, tailleurs de luxe suivent les goûts de cette nouvelle clientèle. Le chiffre d’affaire de Dodge et Pontiac bondit au- delà de toute espérance. Pendant ce temps, dans le Kansas, il fallait une escorte des gardes nationaux pour accompagner l’écolière noire  Linda Brown à son école située dans un quartier blanc. Parallèlement, la fin de la guerre de Corée a pour effet de lâcher des milliers de conscrits gavés d’amphétamines. Les pilules et buvards trempés au LSD inondent les quartiers noirs. On partit sur un pacte, Hoover, le nouveau président s’occuperait des communistes, la pègre italienne fournirait les quartiers noirs  en « pilules du bonheur »,   » tant que les nègres  plânent vous avez la paix ». La substance était uniquement réservée  aux noirs et aux blancs dégénérés . Le produit était partout.  Les macs devinrent revendeurs.
  » Les leaders de la communauté noire assistaient à cette noyade sans pouvoir faire quoi que ce soit ».
 
le jazz pour séduire le monde
En 1962, William Elyjah  est interprète, il accompagne à Moscou la tournée de Benny Goodman, le premier jazzman américain à se produire en URSS. Dès les années cinquante, en pleine guerre froide, la diplomatie américaine veut donner d’elle une image libérale et financera une tournée mondiale des plus grands jazzmen. Dizzy Gillepsie, Quincy Jones et plus tard Duke Ellington ou Amstrong seront acclamés aux quatre coins du monde. l’URSS ironise à l’époque, les Etats-Unis veulent prôner partout la démocratie alors que les lynchages et les violences faites aux noirs sont terribles.
William Elijah qui avait rêvé de l’URSS où le racisme n’existait pas officiellement en était revenu plein de désillusions.
 Pendant toutes ces années, le jazz est omniprésent. L’élégance de Miles Davis devint  « la norme esthétique », il avait sorti l’album  » Birth of the cool » le noir américain était vu comme un mec cool, sympa. William Elijah  connut l’Europe après la seconde guerre mondiale. Il jouissait du statut enviable de Noir américain ,libérateur et associé au jazz. En Europe, à Paris, les blancs et les noirs s’asseyaient à la même table, s’autorisaient même à s’aimer.
   En Europe, il se rend compte que la simple évocation d’un titre académique « professeur » suffisait à mettre en branle une armée de prestataires de service, concierges d’hôtel, maîtres d’hôtel, huileux d’obséquiosité. On cesse d’être un Nègre à la simple évocation de votre titre. Les discours sur la diversité adoptent le même schéma. Teinter les institutions d’un peu de couleur sans remettre en cause
ou s’interroger sur ce qui nourrit  le racisme. En littérature comme au cinéma, nous savons la difficulté qu’ont  nos créateurs à être publiés ou diffusés.  Sortir des clichés, c’est aussi comprendre la nécessité d’écrire des histoires sur nous-mêmes si elles se veulent universelles.
Chantal Kebail
Le roman « le nègre monde »est une biographie fictionnelle du père de l’auteur, Franck Lacombe n’a jamais connu. Adopté à la naissance, il décide d’entreprendre des recherches à la mort de sa mère adoptive, une guadeloupéenne. Il rencontrera sa mère biologique, elle est canadienne et lui apprend que son père est américain, noir, fils de pasteur, voyageur et parle le russe. Coïncidence étonnante, Franck Lacombe parle russe lui aussi. Il ne retrouvera pas ce père mais cette coïncidence assez étonnante nourrit l’imaginaire de l’auteur. Ce père imaginé est incarné dans le roman  par William Elyjah Hunter, fils du pasteur Moïse Hunter, grand orateur, actif au sein des associations pour les droits civiques
 
Photo de Franck lacombe « le nègre monde »
 
Franck Lacombe est né en 1963, historien de formation, conférencier guide en libéral mais aussi de la Réunion des Musées Nationaux, conservateur délégué à la Direction des affaires culturelles de Martinique, actuellement entrepreneur, vivant en Martinique sud à Sainte-Anne. 
Il a publié 4 romans , « La route de Saint-Julien », «  Les champs de la révolte », «  Le Nègre monde », « Bayou », tous chez Publibook éditions. Disponibles à la commande sur publibook.com en version papier ou numérique. Un cinquième à paraître.