Tribune – René Ladouceur - Christiane Taubira a donc entrepris de présenter l’esclavage à sa fille. Quelle fille, au juste ? Celle de l’auteur, bien sûr, invitée à se pénétrer de cette ô combien douloureuse histoire, d’ailleurs considérée, depuis 2001, comme un crime contre l’humanité. Mais aussi toutes les filles et tous les garçons, les adolescents en général, par l’âge ou l’esprit, comme le suggère le prélude de l’ouvrage. Ou encore tous les Guyanais, vous et moi.

L’esclavage raconté à ma fille* apparaît d’abord comme le livre le plus clair et le plus réfléchi dont chacun a besoin pour mieux comprendre ce système économique, le premier et le plus cruel du genre, fondé sur la transportation forcée de populations et l’assassinat légal. Ce livre, à dire vrai, est un livre inépuisable. On a beau le lire d’une traite, le relire dans le désordre, revenir sans cesse à une phrase, à une métaphore, et même à un blanc où se dissimulent d’inavouables blessures, on n’a jamais fini d’en épuiser le questionnement, la cohérence, le formidable talent. Même posé sur la table de nuit, l’objet continue de vibrer, à notre insu. Le reste de l’ouvrage est à l’avenant. Le souci du détail ajouté au raffinement de la langue ; l’érudition de l’auteur sans cesse corrigée par l’émotion de sa fille ; l’art d’être grave sans emphase, léger sans ridicule, moderne et inactuel à la fois.

Il faut dire que les livres de Christiane Taubira lui ressemblent tant. Elle les écrit vite, par peur sans doute d’ennuyer ses lecteurs et de se prendre au sérieux. On peut observer que dans les fictions qu’elle a écrites, l’actuelle ministre de la Justice préfère les caractères aux intrigues. Et les histoires lui importent moins que le climat. Elle est, comme on le dit des peintres, une écrivaine d’atmosphère. Elle regarde le monde avec des yeux de soie. Et n’est jamais aussi émouvante qu’en forçant sur la métaphore.

Ici, dans L’esclavage raconté à ma fille, Christiane Taubira est particulièrement percutante lorsqu’elle rappelle la différence entre l’esclavage historique et l’esclavage moderne. Le premier, explique-t-elle, était parfaitement réglementé, codifié, régulé, organisé, planifié alors que le second, lorsqu’il existe, se pratique à la marge, en catimini, à l’abri des regards et des traités internationaux. Cette remarque liminaire ordonne la réflexion de Christiane Taubira et éclaire littéralement les 189 pages de son ouvrage. Et pour cause. 11 millions d’esclaves sont partis d’Afrique vers les Amériques ou les iles de l’Atlantique entre 1450 et 1869 et 9,6 millions y sont arrivés.

On réalise alors que la grande avancée de la loi qui reconnait la traite négrière et l’esclavage comme crime contre l’humanité, et dont Christiane Taubira est l’auteur, aura été de faire condamner par les héritiers des esclavagistes les exactions que l’on croyait ineffaçables de l’esclavage et du racisme, tout en conservant ce que la nation française avait de meilleur, le goût de la pensée critique, et en promettant de bannir ce qu’elle a sans doute de pire, le principe de l’assimilation.

En Guyane, la prise de conscience identitaire est à l’œuvre depuis des lustres. Preuve, s’il en était besoin, que l’universalisme abstrait, qui postule des hommes sans qualités et sans histoire, ferme les yeux sur les identités, et nie, par exemple, la question coloniale, est inopérant. Chez nous, il a même fini par engendrer, en réaction, le narcissisme communautaire dans une sorte de spirale plutôt inquiétante. On observe depuis une dizaine d’années la disparition progressive des groupes d’affinité, des lieux de transversalité où l’on pouvait se rassembler entre gens de toute origine autour d’une idée ou d’un projet, de quelque chose de choisi et non de subi.

Une identité par la peau et non par l’esprit, par filiation et non par adhésion, c’est comme la fin de la société traditionnelle guyanaise. Une revanche, en somme, de la société coloniale.

Ainsi se trouve posée dans toute son ampleur la question de la cohésion sociale. On connaît la réticence, voire l’opposition, de nombre de Métros installés en Guyane à commémorer l’abolition de l’esclavage. Or, la capacité de se souvenir ensemble, mais aussi, une fois la vérité établie, d’oublier ensemble, est la condition même de la structuration d’un pays en construction comme la Guyane. On mesure, de ce point de vue, l’importance de la charge qui va incomber à la Collectivité Territoriale de Guyane. Le travail politique, ici particulièrement, consiste à faire d’un tas un tout. C’est la devise classique « E pluribus unum » : à partir d’une multitude créer une personnalité collective qui transcendera les intérêts, et les égoïsmes individuels, et pourra leur survivre. Pour qu’un empilement de « je » fasse un « nous », il faut pouvoir regarder ensemble, à certains moments plus ou moins ritualisés, vers un point de fuite à l’horizon.

L’esclavage raconté à ma fille nous apprend, à sa manière, qui est assez pédagogique, à fixer ensemble cet horizon. Dans ce livre, tout est à lire, et lentement. Parce que tout ce que l’on sait déjà, on le réapprend mieux.

 *Christiane Taubira/L’esclavage raconté à ma fille/Philippe Rey/188 pages