Tribune – Marc Sefil - Depuis qu’elle est commémorée à la Martinique, l’abolition de l’esclavage fait l’objet d’une instrumentalisation outrancière de la part des courants autonomo-indépendantistes, tendant à lui conférer des visées séparatistes alors qu’en réalité chez les abolitionnistes français et surtout pour les esclaves se rebellant, l’abolition n’a jamais été rattachée à un quelconque projet nationaliste ou séparatiste. Comme le souligne Edouard DELEPINE : « le 22 mai n’est pas un soulèvement contre le pouvoir et la République mais contre ceux qui retardent l’application à la Martinique des lois de la République » [1].

Les préoccupations nationalistes ou indépendantistes sont globalement absentes et même irrecevables tant chez les esclaves martiniquais insurgés du 22 mai 1848 que chez les abolitionnistes locaux ou de la métropole.

Chez les abolitionnistes de la métropole cela se lit dès la préparation de l’émancipation. Ainsi, dans le premier rapport sur le travail de la commission d’abolition qu’il remet au Gouvernement provisoire en avril 1848, SCHŒLCHER écrit :
« Les colonies régénérées rentrent dans la grande famille, et il est juste qu’elles jouissent, sans délai, du droit de représentation à l’Assemblée nationale.»
Ceci se traduisit dans les faits puisque le décret posant le principe de l’émancipation et instituant la commission d’abolition datant du 4 mars 1848 est suivi de celui, daté du lendemain 5 mars, octroyant aux colonies une représentation à l’Assemblée nationale.

De même, chez les esclaves libérés, la volonté d’être intégrés à la nouvelle République après leur émancipation ne fait aucun doute. En effet, selon Pierre Dessales dès la proclamation de l’abolition le 23 mai, les nouveaux affranchis manifestent leur joie aux cris de :
« Vive la République ! Vive la Liberté ! » et je cite : « des pavillons tricolores pendent à toutes les fenêtres. On porte à la boutonnière trois rubans.» [2] Il n’est donc pas question pour les esclaves et les abolitionnistes, de séparation avec la France, mais bien d’intégration de la Martinique à la République. De fait, l’abolition consacrant la lutte pour la liberté, accorda aussi la citoyenneté aux nouveaux affranchis. L’acte d’émancipation confère ainsi à l’abolition de l’esclavage dans les colonies françaises une différence majeure par rapport à celles opérées dans les colonies anglaises (1833) et espagnoles (1886).

Il inscrivit aussi ces colonies françaises dans la logique assimilationiste. Car, considéré comme un complément naturel de l’acte d’émancipation, l’octroi de la citoyenneté, placé dans un contexte où le passé inégalitaire n’était que partiellement gommé, eut pour principale conséquence de lancer, certes avec leurs nuances, une bonne partie des forces politiques et sociales de la Martinique
dans une lutte pour la construction et la reconnaissance de leur citoyenneté française,
dans une lutte pour la fusion sociale et politique avec la métropole,
dans une lutte pour l’Egalité pleine et entière,
dans une lutte qui croyait-on trouverait sa consécration dans la transformation de la colonie en département au point que le mot assimilation fut en fait régulièrement utilisé pour signifier la départementalisation. Et ce, par Césaire lui-même puisque dans le télégramme qu’il adresse au Parti communiste suite au vote de la départementalisation en 1946, il écrit :
« Grande victoire pour les masses laborieuses. Assimilation acquise ».

Dans les décennies qui suivirent l’abolition, l’assimilation symbolisait, ainsi, l’accession à l’égalité des droits, principe républicain fondamental que le pouvoir central n’avait pu, n’avait su ou n’avait pas voulu mettre en place, mais qui devait conduire au renversement de l’ordre ségrégationniste qui perdurait à la Martinique, malgré la disparition de la société esclavagiste.

Voilà la vérité historique qu’elle plaise ou pas et faire croire le contraire au peuple c’est le tromper. L’argumentaire développé ici ne tient aucunement à légitimer ni à faire l’apologie et la propagande d’un quelconque courant assimilationniste actuel ou à faire perdurer celui qui a pu exister dans le passé proche.

Il vise plutôt à rétablir des vérités sur les objectifs poursuivis par les partisans de l’abolition de l’esclavage et les esclaves eux-mêmes au moment de leur lutte. Il participe à une démarche plus globale de lecture honnête de l’histoire de la Martinique aspirant à faire le peuple qui l’habite se connaître lui-même, sans qu’il ne tombe dans l’autodénigrement que lui a inculqué les schèmes mentaux lénifiants du colonialisme, mais sans non plus qu’il ne verse dans le nombrilisme incandescent que tente de lui imposer le courant extrémiste du nationalisme local, frustré d’un passé durant lequel le combat pour l’égalité a emprunté d’autres voies que celle de la lutte armée contrairement par exemple aux cas cubain, jamaïquain ou haïtien.
L’argumentaire développé ici vise aussi à briser les nouveaux esclavages dans lesquels on tente d’enchaîner les Martiniquais. A la manière de Frantz FANON, dans Peau noire masques blancs (1952), il leur dit :
« Je suis nègre et des tonnes de chaînes, des orages de coups, des fleuves de crachats ruissellent sur mes épaules. Mais je n’ai pas le droit de me laisser ancrer. (…) Je n’ai pas le droit de me laisser engluer par les déterminations du passé. Je ne suis pas esclave de l’Esclavage qui déshumanisa mes pères ».

A la manière de Bob MARLEY dans son fabuleux Redemption Song (Album Uprising, 1980), reprenant un thème développé par Marcus GARVEY, il leur dit aussi :
« Emancipate yourselves from mental slavery, none but ourselves can free our minds », soit « Emancipez-vous vous-mêmes de tout esclavage mental, personne d’autre que nous-mêmes ne pourra libérer nos esprits ».
L’argumentaire développé ici vise enfin à constituer les bases de ce grand dessein qui conduirait à une régénération de nos ressources matérielles, morales, culturelles et symboliques. Le renforcement de la responsabilité locale ne doit pas s’opérer uniquement au sein de nouvelles institutions politiques mais doit toucher aussi chaque conscience martiniquaise.

L’acquisition des armes et des protections nécessaires pour affronter le XXIe siècle sont à ce prix :
Dompter nos vieilles peurs,
Apaiser nos vieilles querelles,
Tuer nos tabous désuets,
Et transcender nos traumatismes coloniaux.
Car c’est libérés de ce que nous avons été, conscients de ce que nous sommes et sûrs de ce que nous voulons devenir… bref, c’est en croyant en nous-mêmes et en notre génie, qu’une Martinique avec tous et pour tous est possible.

Marc SEFIL