Tribune – Louis-Félix Ozier-Lafontaine | A propos de l’ouvrage d’André Lucrèce « Antilles – Les paroles, les visages et les masques »

 

Le moins que l’on puisse dire, c’est que la Martinique d’aujourd’hui révèle bien des paradoxes. Au beau milieu d’une vie quotidienne endommagée par toutes sortes de crises et de conflits révélant chaque jour un peu plus, l’inexorable déconstruction affectant notre société, des membres de celle-ci font montre quelques fois d’une exceptionnelle inventivité.

Je considère le livre récemment publié par André Lucrèce intitulé « Antilles -Les paroles, les visages et les masques », comme relevant de cette catégorie d’œuvres innovantes.

Au-delà des tumultes, des malaises, des appauvrissements et du désarroi ambiants, quelques martiniquais s’attachent à maintenir, par leur travail, par leur imagination et leur créativité, un vrai élan vital. Un élan profitable à la part positive qui subsiste au sein de la dynamique des sociétés de la Guadeloupe et de la Martinique.

Il y a là un ensemble d’actes éminemment significatifs, un chemin signalé.

Celui-ci mène à la source de l’inventivité, celle où, silencieusement se nourrit la majorité de nos artistes et de nos créateurs. C’est elle qui inspire et porte les œuvres proposées aux publics par nos romanciers, nos musiciens, nos plasticiens, nos acteurs, nos scénaristes et acteurs de théâtre, nos cinéastes, nos chercheurs et nos écrivains.

En retour, ce sont ces mêmes artistes, chercheurs et créateurs qui enrichissent et renouvellent les champs de cette inventivité, socialement si indispensable à l’existence historique de nos sociétés.

Pour le bien de tous, ils en font des univers de ressources irréductibles. Ceux-là mêmes qui garantissent à toute société la possibilité de s’y ressourcer pour satisfaire les besoins de résistance et d’affirmation face aux situations de domination, y compris les plus cachées, les plus opprimantes, les plus insidieuses et les plus dislocatrices.

En réalité dans leur globalité, les expressions artistiques et créatrices participent assez largement d’une réaction de fond de la société. En particulier, elles font irruption notamment quant l’être ensemble, par instinct de survie, désire dépasser l’ensemble des logiques culturelles dominatrices en cours.

S’agissant de ces expressions artistiques et créatrices, disons un mot particulier par rapport aux logiques dominantes en manœuvre actuellement au plan du discours sur leur esthétique aux Antilles : il existe en effet une propension élitiste pour s’accaparer la légitimité et l’exclusivité du pouvoir de discourir sur cette esthétique. Dans ce domaine comme dans d’autres, l’élitisme rime avec assimilationnisme et relève de l’idéologie de la déculturation originelle, de la ré- enculturation décontextualisée et de la standardisation marchande.

Au contraire dans leur majorité, les œuvres d’expression artistique et créatrice aspirent en Martinique à s’inscrire majoritairement dans le registre, positif et enrichissant d’une enculturation à la fois originelle, moderne et contextualisée qui permet l’affirmation de cette société à une existence spécifique, marquante et digne au monde.

Pour y parvenir, les voies esthétiques fécondes sont celles qui s’efforcent d’investir les chemins de la recherche des niches d’inspiration où couve et éclot l’énergie vitale première aux Antilles.

Ces niches sont celles de l’authenticité, c’est-à-dire celle des investissements culturels distincts qui s’écartent des processus de déculturation, de dénaturation et d’homogénéisation en cours, à travers l’assimilation. Ce sont celles qui donnent sens aux essais analysant l’ici et maintenant, celles faisant place aux réinterprétations esthétiques ancrées dans le milieu, celles présentant des visions réfléchies, des projets rénovant le futur et des choix éthiques pensant le vivre ensemble avec dynamisme et harmonie.

Toutes les œuvres d’expression artistique et créatrice en Martinique ne se réclament pas de ce courant là.

En revanche dans l’ouvrage d’André Lucrèce, « Antilles -Les paroles, les visages et les masques », j’ai retrouvé cette forme de créativité, celle marquée à la fois du sceau de cette recherche d’authenticité, de la réappropriation culturelle et du renouvellement des pensées relatives aux sociétés antillaises.

A cet égard de mon point de vue, l’annonce dans ce titre du nom « Antilles » est d’ailleurs, à elle toute seule, emblématique de cette recherche et de ce renouvellement. Ce choix semble en effet rompre avec les habitudes ambiantes. Celles plutôt favorables à un usage amalgamé, donc confus du mot « Caraïbes ».

Or, au sein de cette grande région des Amériques, la Martinique participe géographiquement des pays insulaires de cette Caraïbe.

En face de la partie continentale des Caraïbes, les îles antillaises portent des marqueurs culturels singuliers dus à la fois à leur histoire et à la vie sociale en milieu micro-insularité.

Par ailleurs, la nature des nombreuses thématiques traitées dans l’ouvrage d’André Lucrèce témoigne de toute évidence d’une grande pluralité d’approches qui correspond à la mosaïque des richesses de ces îles. L’auteur a choisi de les questionner fondamentalement.

Dans leur ensemble, ces questionnements concernent, comme le dit l’auteur dans son introduction, la globalité du « processus de création des modes d’existence » dans le contexte d’îles qui ont connu une histoire très diversifiée, du fait même des puissances et des modes de colonisation subis.

Et si nous acceptons de considérer généralement les pensées partagées à l’échelle d’un pays comme composante majeure de la culture, alors « l’esprit des lieux» auquel André Lucrèce fait référence, indique bien qu’il s’agit essentiellement d’un ouvrage ayant pour objet précisément, les dimensions culturelles des sociétés antillaises.

Dès lors, se pose à mon avis, comme pour tout autre ouvrage, la question de la pertinence et de l’inventivité des productions proposées.

Aux Antilles, la pertinence d’une œuvre culturelle s’apprécie à l’aune des réponses proposées par rapport à cette problématique centrale de la recherche de l’authenticité ; recherche à travers les formes et structures d’expression d’une culture saisie dans la dynamique de ses interactions avec son environnement.

Ces réponses doivent inéluctablement puiser leurs sens, leurs contenus et leurs formes, dans les marqueurs issus de l’évolution de la culture antillaise à travers le processus historique de la construction de ces îles.

Ce sont les grandes expériences socio-historiques qui forgent le plus la morphologie et le fonctionnement des sociétés. Et ici aux Antilles, il n’en manque pas : les épisodes de la conquête et de l’extermination des peuples amérindiens autochtones, les temps de la barbarie esclavagiste et de l’exploitation coloniale, l’occupation sous Vichy, l’éruption de la montagne Pelée et, plus récemment, l’application de l’assimilation.

L’authenticité est aussi aux Antilles le champ qui actuellement révèle et restitue le mieux le creuset des mélanges opérés et obtenus à partir des apports et des transformations interculturelles effectuées par les peuplements et par les mises en contact culturelles successives.

C’est pourquoi la compréhension et l’explication des complexités socioculturelles du présent, en particulier celles des colonialités persistantes, celles aussi des dynamiques identitaires contemporaines nécessitent des analyses polymorphes. Des analyses à la fois des traces laissées par ces époques, mais aussi des déterminants qui résultent des acculturations libres ou forcées anciennes et en cours.

Si nous pensons qu’à cet égard l’ouvrage d’André Lucrèce est pertinent, c’est parce qu’il permet précisément une mise en perspective multiple des enjeux culturels internes aux sociétés antillaises. Ceci à partir de thématiques qui sont traversées par une même préoccupation: la recherche aux Antilles de l’émergence du soi-même et de ses liens avec le monde d’aujourd’hui.

Aux Antilles comme ailleurs, le soi-même est, pour l’habitant, une manière d’être en relation proche et lointaine en tant qu’individu occupant raisonnablement l’écosystème naturel et culturel du lieu d’habitat choisi. Cet être relationnel est aussi celui du citoyen ouvert aux fréquentations des autres de tous horizons et aux préoccupations éthiques du monde d’aujourd’hui.

L’authenticité habite toutes les veines de la culture des pays, celles du dedans comme celles du dehors, même lorsque ceux-ci sont sous l’éteignoir aveuglant de la soumission consentie ou, à l’inverse, en résistance lucide par rapport aux dominations imposées.

Mais les « Antilles » doivent être décryptées dans leurs réalités profondes pour être véritablement comprises, comme nous le dit implicitement André Lucrèce. J’ajouterais pour ma part, pour que les univers de leur authenticité puissent être véritablement pénétrés et identifiés.

Divisées par les colonisations et les dépendances anciennes et actuelles, plongées dans des « étrangetés réciproques » inter-îles, les Antilles se connaissent-elles vraiment ?

Annoncer « les « Antilles » comme le fait André Lucrèce n’est pas un acte anodin, avons-nous dit. N’est-ce pas un rappel implicite, une invitation à des retrouvailles de ces lieux proches mais rendus si lointains ?

Dans chacune de ces îles s’est construit un peuple, c’est-à-dire une part de la diversité du genre humain. Et en correspondance avec ces peuples des sociétés se sont constituées, à partir d’expériences collectives diverses et variées.

Dans leur globalité, les Antilles se présentent au monde, comme un ensemble d’insularités multiples dont les cultures relèvent d’une même parenté : celle de la civilisation que naguère l’anthropologue Roger Bastide a nommé « les Amériques noires ».

C’est cette parenté-là qui constitue une grande part du ciment culturel des Antilles d’hier et d’aujourd’hui.

Je ne partage pas la définition proposée par l’éditeur sur la 4e de couverture de cet ouvrage, selon laquelle cette œuvre relèverait de «l’histoire des civilisations ».

Sociologue, André Lucrèce se fait ici plutôt anthropologue pour traiter de dimensions aussi diverses que les épisodes socio-historiques fondateurs, le processus d’habitat et certaines formes d’expression artistique actuelles, telles que la poésie et la musique.

Mais ne l’oublions pas : toute œuvre littéraire et artistique intervient dans un contexte donné. Pour autant, elle n’en est pas une fidèle reproduction.

L’œuvre littéraire et artistique dépasse constamment son milieu d’origine, le sublime même. Néanmoins, elle tend toujours à le transfigurer.

C’est le parti-pris du détour qu’adopte l’ouvrage d’André Lucrèce pour exposer ses analyses et illustrer les transfigurations Antillaises.

Raison pour laquelle un intérêt particulier devrait être porté par le lecteur aux parties consacrées aux mythologies. Celles-ci représentent toujours de grands récits métaphoriques historiques que les peuples se racontent pour mieux domestiquer les peurs et l’angoisse que leur procurent les mystères de la vie et de la mort. Autrement dit, ces mythologies ont toujours à voir avec les modes d’expression des pulsions de vie et de mort construites par les individus qui font communauté et culture humaines dans un lieu donné de la planète.

En quelque sorte, l’esprit des lieux porte en lui l’esprit des dieux, pour lesquels ont été érigés cathédrales et églises. Ajoutons que les lieux dans les sociétés modernes sont aussi parsemés de chapelles de pensée idéologiques.

André Lucrèce qualifie certaines de ces idéologies présentes actuellement aux Antilles de « parasites ». Pour autant, celles-ci ne sont pas négligeables car elles partagent avec les mythologies le fait qu’elles développent une certaine efficacité sur le réel. Par les influences qu’elles exercent, elles finissent en effet par créer des illusions, c’est-à-dire des irrationnalités de toutes sortes. La Guadeloupe et la Martinique ne sont-elles pas des terres d’illusion ?

En somme, derrière l’apparente hétérogénéité du texte de cet ouvrage et de la diversité/multiplicité de ses thématiques, André Lucrèce amène à reposer là une question centrale : celle relative à la problématique de la définition de la singularité de l’identité culturelle de la Guadeloupe et de la Martinique.

Elle a beau être gênante, perçue ou ressentie comme dépassée ou même incongrue ou carrément inutile par certains Antillais, cette problématique reste incontournable dans les sociétés d’aujourd’hui, notamment en raison des bouleversements de la mondialisation. Surtout, à un moment où on reconnait à celle-ci une puissance de déstructuration et de déséquilibre inédit.

Cette problématique identitaire colle à la conscience de chaque antillais, à cause des complexités à la fois existentielles et d’appartenance d’un contexte toujours orienté sur l’assimilation. Des complexités qui se traduisent activement dans le vécu quotidien des femmes et des hommes habitant les Antilles. C’est dire que dans ces pays, ces questionnements s’avèrent inévitables et déterminantes.

Des paroles, des visages et des masques nous annonce aussi André Lucrèce ?

Aux Antilles comme ailleurs, les manières de parler, les visages des personnages sociaux, les stratégies de masque des uns et des autres, doivent être considérés comme des jeux de pratiques sociales qui reflètent les choix et les stratégies identitaires.

Acteurs de la vie publique et privée, possédants ou démunis, ruraux ou urbains, habitants natifs ou récents, membres des différentes communautés, tous sans exception représentent bien l’actualité des facettes personnifiées de cette problématique identitaire antillaise. Aucun d’entre eux n’y échappe.

Le très récent ouvrage proposé par André Lucrèce a le mérite de réalimenter notre commune et salutaire réflexion sur ces sujets toujours brulants qui, plus que jamais, font l’actualité des Antilles.

LF OZIER-LAFONTAINE Socio-anthropologue 24 juin 2019