Tribune -  Emmanuel de Reynal | Jamais sans doute nos médias martiniquais n’ont été aussi fragiles.

Alors que ViaATV se remet péniblement de ses troubles financiers, et que Martinique la 1ère est confrontée aux arbitrages de Bercy, France-Antilles pose à nouveau un genou à terre sans être sûr de pouvoir le relever un jour. La crise touche toutes nos entreprises d’information avec le risque réel d’éteindre leurs voix.

Doit-on s’en réjouir comme le font certains, prompts à condamner la moindre insuffisance journalistique ? Ou doit-on au contraire s’en inquiéter, et craindre de n’être plus informés que par les billets d’humeur, les blogs partisans et les « émotions » d’Internet ?

Doit-on applaudir la fin de la presse traditionnelle au prétexte qu’avec le web, les citoyens disposent désormais des pleins pouvoirs de communication ?

En réalité, les réseaux sociaux rendent les médias classiques plus nécessaires que jamais, alors que ces derniers sont affaiblis et décrédibilisés. Sans médias forts, pas de connaissances utiles, pas de débats sains, pas d’affrontements d’idées, pas de démocratie. Encore faut-il qu’ils produisent leurs informations avec un minimum de rigueur et d’éthique. Avec suffisamment d’objectivité et de professionnalisme, comme c’est d’ailleurs globalement le cas de France-Antilles.

Mais reconnaissons qu’à l’heure des posts et des tweets, nous aimons critiquer nos médias traditionnels, et nous nous en faisons les procureurs impitoyables. Nous ne leur pardonnons rien, pas même un centième de ce que nous acceptons des flux d’Internet.

Oui c’est vrai, Internet nous apporte la liberté et nous permet de communiquer sans entrave nos pensées et nos opinions, de parler et d’écrire librement, dans le plus pur esprit de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme. Comment ne pas aimer cet Internet-là ? Mais comment ne pas le craindre aussi, si nous nous en remettons entièrement à lui ?

Car la vérité, c’est qu’avec Internet nous naviguons dans un marécage d’infos, d’intox, et de fake-news dont les marchands d’apocalypse nous abreuvent chaque jour. Nous croyons nous informer alors que nous sommes la plupart du temps le jouet des algorithmes qui nous servent la soupe que nous voulons boire. Nous sommes submergés, et nous choisissons nos repères dans nos propres certitudes. Nous croyons participer aux débats alors que nous n’enfonçons plus que nos propres clous, de plus en plus convaincus d’avoir raison. De plus en plus convaincus que l’autre à tort.

Les algorithmes des réseaux sociaux n’ont qu’un objectif : obtenir des réactions de notre part pour les transformer en datas sonnantes et trébuchantes. Concrètement, Facebook nous enferme dans nos bulles de certitude et s’arrange pour optimiser ce que l’on appelle « l’engagement ». C’est à dire une réaction de notre part : un like, un partage, un commentaire… C’est leur Graal !

Résultat : les points de vue sont de plus en plus radicaux et la critique de plus en plus haineuse. L’esprit de nuance n’est plus de mise et fait place à l’insulte. C’est la grande dérive aujourd’hui, en Martinique, en France, en Europe, et partout dans le monde des GAFA… la montée des tensions et des populismes.

C’est bien dans ce monde tendu que les médias traditionnels doivent retrouver leur juste place. Ils doivent apporter au débat public un peu de rationalité, un peu de faits vérifiables, un peu de contenus raisonnables, un peu d’intelligence. Ils doivent assumer une ligne éditoriale honnête, non dogmatique. Ils doivent s’appuyer sur une rédaction responsable et exigeante, voire sage. Une rédaction qui ne se laisse pas embarquer dans la course folle aux scoops propre aux réseaux sociaux.

Ils ont ainsi une mission de proximité et d’équilibre démocratique à remplir, en redonnant sa vraie valeur à l’information. C’est bien pour cela qu’il ne faut pas qu’ils disparaissent. Et c’est bien pour cela que l’on ne doit pas se réjouir des difficultés de France-Antilles. Car malgré les reproches qu’on peut lui faire, ce journal a formidablement tenu son rôle depuis 55 ans.

Et à tout choisir, je préfère vivre dans un territoire qui dispose d’un vrai titre d’information régionale, même imparfait, plutôt que de me laisser balloter par le seul rythme des pulsions du web.

Laissons l’émotion aux réseaux et l’info aux médias. Et souhaitons qu’avec FA, l’info au quotidien survive au quotidien de l’info.