Par René Ladouceur

A propos de l’élection d’Antoine Karam au Sénat, certains ont parlé de consécration. Ce n’est pas faux. L’image de l’ancien Président du Conseil régional, quand on interroge les Guyanais, renvoie d’emblée à ce triptyque : proximité, humilité, simplicité. Pour comprendre sa victoire d’aujourd’hui, il est cependant nécessaire d’ajouter au triptyque ces trois autres qualités : persévérance, empathie, entregent.

Dans une bataille politique, il faut savoir se lever de bonne heure. Pour ces sénatoriales, Antoine Karam a commencé à battre campagne bien avant les dernières municipales. Pour installer ses thèmes, peaufiner une stratégie, sculpter son meilleur profil, il n’y a pas meilleure méthode. Sur ce terrain, Antoine Karam a fait preuve d’un talent qu’on ne lui connaissait pas ou si peu. Dans un premier temps, il a su donner à son projet une nouvelle cohérence. La maîtrise du foncier, vieux cheval de bataille, était une aspiration trop vague, trop lisse et justement trop ancienne pour justifier à elle seule une candidature au Palais du Luxembourg. Concourir dans le grand prix du Sénat quand on s’attache à se fondre dans la masse relève au mieux de l’acrobatie politique. Pour éviter cet écueil, il fallait que cette revendication ait un prolongement à la fois autocentré et un tant soit peu percutant. D’où le choix d’articuler la campagne autour de cette idée : .la demande de rétrocession du foncier sera enfin portée par un élu qui a une longue expérience dans les trois collectivités locales, à savoir le Conseil municipal, le Conseil général et le Conseil régional.

Ce thème-là mérite une attention toute particulière. Le candidat Karam ne s’est pas fait prier pour le décliner sur le terrain économique et social. Il offre une vision nouvelle des rapports avec l’Etat. Il répond à une aspiration au développement endogène dont on sent bien qu’elle travaille l’électorat, et pas seulement à gauche. L’habileté d’Antoine Karam est de l’avoir préempté. Ce qui a eu pour effet de donner à sa campagne une dimension transgressive sans laquelle un candidat, fût-il de premier rang, risque fort de demeurer un élu politique de second ordre, fût-il ambitieux.

Dans une bataille politique, il faut donc avoir un rôle et savoir s’y tenir. C’est un exercice, à dire vrai, dans lequel excelle Antoine Karam. Du temps de sa jeunesse cayennaise, il a entamé sa carrière aux côtés de Léopold Héder, l’homme fort du socialisme guyanais, après, bien sûr, Justin Catayé. Cela donne des réflexes. Sa guyanité flamboyante, son anti-colonialisme latent, sa volonté de dépasser les clivages politiques affichée lui ont permis de renouer avec un courant de pensée dont on avait déjà mesuré la force résiduelle lors des élections municipales de mars dernier. C’est en réveillant cette culture politique qui ne dormait que d’un œil qu’Antoine Karam a engagé, dans la seconde phase de sa campagne, la chevauchée triomphante que l’on sait.

Ce genre de positionnement est d’une efficacité sans pareil dés lors que celui qui l’incarne est, comme disent les anglais, « un coming man« . Il répond, pour parler comme les hommes de marketing, à une logique de niche. Sa surface projective est considérable. En ce mois de septembre finissant, elle a permis à l’ancien président de Région de se distinguer dans un combat où chacun des autres concurrents s’est employé à préserver, coûte que coûte, sa spécificité.

Et maintenant ? Maintenant, tous les regards se tournent vers la Collectivité territoriale, là où se trouve, croit-on, la vraie clé du changement. On peut parier qu’il n’a pas échappé à Antoine Karam que dans la fonction qui est désormais la sienne, il peut tenir un rôle d’une importance cruciale pour la Collectivité territoriale, à savoir lui faciliter l’obtention des ressources dont elle a besoin pour combler véritablement le retard de développement dont souffre la Guyane. Aux grands électeurs qu’il a rencontrés pendant la campagne pour les sénatoriales, Antoine Karam n’a eu de cesse de répéter que ces ressources passent par le foncier et, comme chacun sait, derrière le foncier il y a la ressource du sol, celle du sous-sol mais aussi la fiscalité du foncier quand on se rappelle que l’État est propriétaire de 80% du foncier et ne paie pas de fiscalité sur le foncier non-bâti. On pourrait épiloguer longtemps sur la préférence d’Antoine Karam s’il devait choisir entre la Collectivité territoriale et le Sénat. Au fond, peu importe. L’essentiel n’est pas le rôle mais l’influence réelle. Quand on entend peser dans les choix politiques et qu’on n’est plus le chef, on s’attache à devenir l’interlocuteur principal du chef. Pour Antoine Karam, la boucle est bouclée. Une autre histoire commence.