Tribune – Jean marie Nol - économiste | Nonobstant le déni de réalité de certains esprits chagrins nostalgiques d’un passé révolu, nous sommes désormais confrontés, encore et plus que jamais à une crise systémique , structurelle et durable de l’agriculture en Guadeloupe et Martinique . La canne à sucre et la banane, les deux productions des îles, sont en crise. Quant aux cultures fruitières et maraîchères, elles ne parviennent pas à couvrir les besoins des 390 000 Guadeloupéens. Chaque année, l’île doit importer environ 16 000 tonnes de fruits et de légumes. En Martinique, le déficit de production est encore supérieur en matière de fruits et légumes. Il faut noter un déclin progressif de l’activité agricole devant la très rude concurrence des pays d’Amérique latine et d’Afrique, et ce à cause du faible coût de leur main d’œuvre. Les cultures vivrières sont quasiment inexistantes. Cette dernière spéculation agricole n’est d’ailleurs plus l’apanage des guadeloupéens, quand on sait que 90 % de la production agricole et de la commercialisation des fruits et légumes en Guadeloupe est actuellement concentré entre les mains des haïtiens. Et on parle de développement endogène mais posons nous la question au profit de qui ?….. La réalité des choses est que le secteur agricole survit tant bien que mal, aujourd’hui en Guadeloupe et Martinique, grâce aux subventions venant de l’Europe . C’est pour ces motifs que nous devons de nouveau méditer cet adage suivant :

» Le pessimiste se plaint du vent ; l’ optimiste espère qu’il va changer ; le réaliste ajuste ses voiles ».

Pourquoi cette citation est importante dans le contexte actuel de développement de la Guadeloupe et la Martinique ? Tout simplement parce que
le poids du secteur agricole dans les économies – du Nord comme du Sud – n’a cessé de diminuer depuis deux siècles. Aujourd’hui, l’agriculture ne représente plus que 20 % du PIB dans les pays à bas revenus, 10 % dans les pays intermédiaires et 2 % dans les pays à hauts revenus. La part des agriculteurs dans la population active ne dépasse 28 % que dans les pays à bas revenus. En Guadeloupe, cette part est de 3%. Et pour la Martinique, c’est sensiblement la même situation. Le mouvement d’ensemble est général : en transférant leurs ressources (en main-d’œuvre et en capital) vers l’industrie, puis le tertiaire, un cycle vertueux de croissance a pu être engendré. En augmentant la richesse, mais également en veillant à sa répartition entre individus, les pays se sont dès lors développés non à partir de l’agriculture mais de l’industrie et maintenant avec les services et les nouvelles technologies . Ainsi, l’agriculture n’est plus considérée par les économistes comme un élément majeur dans la modification et l’amélioration des richesses d’un pays. De plus, les règles du commerce international ont changé ; l’ère de la libéralisation prône un commerce fondé sur les avantages comparatifs. Le mouvement d’ensemble général est alors remis en cause et l’idéologie selon laquelle l’agriculture est le moteur du développement est contestée maintenant par la quasi totalité des économistes du développement. D’ailleurs, dans notre environnement proche de la Caraïbe, quasiment plus aucun pays ne mise sur l’agriculture comme moteur de développement et création de richesse. C’est le tourisme qui a pris le relais des vieilles cultures coloniales d’antan. Pour autant, il n’est pas question de n’avoir plus de développement agricole dans les pays émergents , mais au contraire de veiller à une production essentiellement basée sur les besoins alimentaires de la population autochtone des îles de la Caraïbe. Pour ce qui concerne spécifiquement la Guadeloupe et la Martinique, il faudrait plutôt envisager un retour aux jardins créoles. Pourtant, on ne peut nier que partout dans la Caraïbe, cette production agricole endogène s’avère marginale, car la plupart de ces pays importent encore entre 70 % à plus de 90% de leurs  besoins alimentaires locaux.

NOS CRAINTES DU CHANGEMENT DE MODÈLE ÉCONOMIQUE AGRICOLE NE SONT PLUS EN NOUS, MAIS SOUS NOS YEUX !

Cela fait longtemps qu’on porte en nous un sentiment de crainte voire de peur de la mutation de la société venu du fond de notre histoire . Une peur confuse, diffuse. Parce qu’on sait, a toujours su, que les îles aux belles eaux, ou aux belles fleurs mais également îles-volcan, sont les ’îles de tous les dangers, de toutes les violences, de toutes les crises. En quelques décennies et surtout depuis la crise de 2009 , toutes les peurs ancrées au fond de nos chairs sont devenues des réalités , des réalités qui s’étalent au soleil, qui s’emparent du quotidien, qui donnent le vertige, qui bouchent l’horizon, qui empoisonnent tous les rêves de ceux qui militent pour un développement autocentré, (endogéne ou solidaire).

La peur du chômage de masse, la peur de la violence , la peur de la destruction créatrice de la révolution numérique et l’intelligence artificielle, la peur du lendemain pour les jeunes diplômés, la peur d’être considérés par la  » Métropole « comme des éternelles danseuses avec pour conséquence la menace réelle du désengagement financier de l’Etat déguisé en prise de responsabilité avec l’autonomie , la peur de l’exclusion sociale, la peur de l’explosion sociale. La peur d’une crise sociale qui illustre la restriction de l’effort financier de l’Europe pour les outre-mer et le risque de déclassement social pour la classe moyenne de Guadeloupe et la Martinique ( celle qui a tiré le plus de bénéfice de la départementalisation) . Aujourd’hui, nous n’avons plus à avoir peur de ces peurs-là puisqu’elles ne sont plus en nous mais sous nos yeux. Puisqu’elles ne sont plus un sentiment de peur mais bien une réalité avec des gens de plus en plus nombreux qui ont peur de la fin de l’Etat providence .

Hier, nous n’avons pas réussi à surmonter nos difficultés, ni à construire un projet Guadeloupéen ou Martiniquais de développement endogène fiable sur le plan économique , ni à transcender nos différences sur l’évolution de nos institutions ,alors, pourrons-nous le faire demain, alors que le contexte socio-économique s’y prête encore moins aujourd’hui ?

Pour comprendre ce qui nous arrive et nous attend, des idées du passé comme celui du développement endogène axé prioritairement sur le secteur primaire agricole. Alors, faut-il faire table-rase de ce passé de pays fortement dépendant de l’agriculture dans les années de la colonisation ?
A priori Non pour certains et pourquoi pas pour d’autres ?… Mais alors c’est oublier qu’à l’époque le secteur agricole représentait 90 % du PIB,  c’est à dire de la production de richesse en Guadeloupe et Martinique, mais que la contrepartie résidait dans l’existence d’un taux de pauvreté de 87% sur le territoire guadeloupéen et de 81% sur le territoire Martiniquais . Encore faudrait-il savoir de quelles idées du passé se défaire.
Nous en voyons une qui à notre sens constitue la vieille lune véhiculée par certains intellectuels , politiques et syndicalistes à savoir : la chimère de l’auto suffisance alimentaire et le mythe d’une production locale facteur de développement économique et de création de richesse. Cela s’avère-t-il encore possible ? A notre sens, c’est la voie ouverte à la démagogie, car c’est irréaliste dans la mesure où il s’agit bien d’une chimère !

ll est intéressant d’analyser comment s’est réalisée à la  Guadeloupe et en Martinique, la croissance économique. Au moment de la départementalisation, tous les acteurs économiques et politiques croient que l’injection de l’argent public suffirait pour susciter une demande et une production, puis par effet boule de neige, aboutirait à une croissance auto-entretenue. On est là en présence du schéma type du multiplicateur Keynésien très à la mode dans les années 50-60.
Dépenses de fonctionnement, rémunérations des fonctionnaires augmentées de 40% , investissements, prestations et aides sociales, toute la panoplie des transferts publics y passeront. En réalité le mécanisme de croissance alimenté par la demande a très bien fonctionné ( élévation notable du niveau de vie et progrès social incontestable ) ), mais
l’appareil productif plombé par l’économie de
plantation et de comptoir n’étant pas prêt, le processus cumulatif
attendu ne s’est pas opéré. Ce qui constitue le moteur de l’économie
de la Guadeloupe et de la Martinique, c’est l’importance de la consommation finale des
ménages. Cette consommation est très supérieure à la production
marchande locale, et à noter que cela peut être observé de plus en plus dans une
économie moderne dite développée.

En réalité c’est la structure même de cette économie qui dès le
départ allait fausser les postulats du théorème keynésien. La
Guadeloupe comme la Martinique présentent en effet les caractéristiques des économies
sous-développés . L’essentiel des terres arables dans ces départements
est occupé par la canne à sucre et la banane destinées à
l’exportation. Le secteur agricole ne peut faire face à une demande
accrue de produits agricoles et alimentaires car la diversification est
encore balbutiante. Les structures foncières (vieillissement et taille des
exploitations), la multiplication des intermédiaires, le subventionnement
important par l’Europe de produits agricoles ou de certaines filières
(canne,banane, melon,ananas, élevage) vont constituer- sauf rares exceptions- des
embûches sur le chemin de l’auto-suffisance alimentaire.
Le problème de la faiblesse de la production locale en Guadeloupe et Martinique n’est
pas un problème de statut comme certains voudraient nous le faire croire.
Toutefois, la politique de parité sociale engagée lors de la
départementalisation -à juste titre- entre la France Métropolitaine et
la Guadeloupe et la Martinique ne permet pas à ces dernières d’être compétitives avec
des pays de latitude comparable dans le monde voire dans la Caraïbe.
Le principal défaut des productions locales, c’est qu’elles sont très
chères comparées aux importations et ce en raison d’un coût du travail
trop élevé . Et ce facteur est rédhibitoire et donc interdit toute création de richesse sur le territoire de la Guadeloupe et la Martinique à partir de l’agriculture .

La production locale a été anesthésiée jusqu’ici par une
productivité insuffisante et par un coût salarial trop lourd à supporter
pour les entreprises du secteur agricole et ce en dépit des aides publiques, et la courbe ne
pourra manifestement pas s’inverser par un simple changement de statut d’autonomie.
( Au total, le montant des aides agricoles versées à la Guadeloupe a crû
de 60 % entre 2008 et 2018 , passant de 370 M€ à 890 M€ sans aucun
résultat tangible).L’exemple de l’île de marie galante peut être considéré comme un raccourci à petite échelle de la situation en Guadeloupe proprement dite car une étude de l’Insee  montre que  la part de l’agriculture dans les emplois à Marie-Galante est passée de 45 % en 1982 à 7 % en 2019 . C’est là une preuve tangible du déclin inéluctable de l’économie agricole.
Un constat d’échec patent de la production locale, alors reste à
inventer un nouveau modèle économique que nous qualifions d’exogène car basée sur le progrès technique et le secteur des services !

Quand on évoque ce que pourrait être l’économie de la Guadeloupe ou de la Martinique,
inexorablement on pense au tourisme , à l’industrie agro alimentaire et
à l’exportation vers la zone Caraïbe . Mais en réalité, il est des secteurs extrêmement
stratégiques telles que les technologies de l’information et de la
communication. Les TIC permettent à des petits pays comme les nôtres de
transformer radicalement les modalités de production, de livraison, de
vente et d’achat de biens et services. Elles mettent en relation, par la
connectivité numérique, un nombre croissant de personnes et
d’entreprises, prêtes à participer à l’économie du savoir et à y
contribuer. L’utilisation d’Internet bien que problématique permet aux acteurs relativement
défavorisés — par exemple, des petites entreprises — d’entrer dans
l’économie mondiale, en leur donnant accès à de l’information, à
des communications et à un savoir qui étaient auparavant hors de leur
portée. C’est pourquoi les politiques doivent gérer les transformations
structurelles associées à ces évolutions avec une autre vision du développement que celle basée sur l’agriculture.
Une fois le constat établi, alors que pouvons-nous faire ? Une fois de plus  n’hésitons pas à ruer dans les brancards de la bien pensance et à remettre les choses en place. C’est désormais une obligation que de sortir des sentiers battus qui ont trop souvent cours en Guadeloupe. Il faut en finir avec cette fable de l’autosuffisance alimentaire et du piège du gouvernement français que recèle la notion de développement endogène. Comme disait en son temps un homme politique de Guadeloupe, le développement endogène c’est « d’émerdez vous avec vos propres moyens financiers ». Pour moi, il faut nécessairement inverser le processus de développement et pour ce faire il convient selon la logique de promouvoir un nouveau modèle économique et social basée sur l’agro-transformation alimentaire. En d’autres termes, ne plus investir à perte dans un secteur à faible valeur ajoutée comme l’agriculture, mais importer des denrées agricole dans les pays à bas coût de main d’œuvre et transformer ces produits en Guadeloupe dans des industries agro-alimentaire. Par ailleurs, compte tenu du réchauffement climatique et de l’urgence de protéger notre fragile biodiversité, il convient de reboiser les terres chloredéconnés de manière à créer une véritable filière sylvicole.
La liberté et la responsabilité dans la pauvreté et la pénurie, cela ne
marche pas.
On le voit bien aujourd’hui à travers la lecture du dernier sondage
Qualistat de juillet 2019 : les Guadeloupéens n’ont aucune confiance dans le pouvoir
local des élus, en particulier pour les décisions de promotion de
l’économie locale ou de modulation de la vie chère. A tel point que
beaucoup préfèrent s’en remettre à l’état Français , dont chacun
connaît pourtant les limites. Cette confiance dans la gouvernance locale,
clé de voûte du changement statutaire, ne pourra se construire que
progressivement, d’une part en donnant aux institutions actuelles des
moyens pour développer des projets et non de la pénurie à répartir (pas
facile de construire de la confiance dans ces conditions), d’autre part,
en réfléchissant soigneusement à la structure des contre-pouvoirs au
sein des institutions pour éviter le syndrome de la grenouille .

Au delà de la force incontestable de l’assimilation et du risque en
gestation de paupérisation des guadeloupéens et martiniquais avec l’émergence des nouvelles technologies comme internet, la révolution numérique et l’intelligence artificielle , en voulant inverser le processus, si on se
place dans la conjoncture économique Française dégradée où les
finances publiques sont au plus mal au point de gommer toute perspective de
retour de la croissance forte des trente glorieuses (..) je ne vois pas comment des îles sans
ressources propres comme la GUADELOUPE et la MARTINIQUE pourraient vivre
mieux avec plus de compétences mais moins de moyens financiers ??

Ce qui se conçoit bien est porteur d’espérance et non de désespoir…. « Les hommes n’acceptent le changement que dans la nécessité et ils ne voient la nécessité que dans la crise…. Jean Monnet « ….
- là est notre crédo !