Par Yves-Léopold Monthieux

« Ton cher Boukman, un héros pour R. Confiant ». En recevant d’un ami avec ces mots l’article de Confiant, « Daniel Boukman, un héros martiniquais », j’ai cru lire « ton cher R. Confiant ». En effet, je disais récemment à cet ami mon sentiment à l’égard de l’intellectuel dont je suis loin de partager les idées et les outrances, mais que je considère comme l’un des meilleurs connaisseurs de la société martiniquaise, notamment dans sa construction ethnologique, et l’un des rares esprits libres de ce département (*). Mais cet ami s’est montré encore plus malicieux en accolant le terme affectueux « ton cher » à Daniel Boukman. Ce dernier ne doit pas s’en consoler… Reste que dès la lecture du titre, j’ai fait la relation entre cet article et celui du même auteur, paru huit jours plus tôt, qui, à ma grande surprise, clouait au pilori les perturbateurs de la conférence de Boris Cyrulnik. Or qui se trouvait en tête de ces trublions qui brandissaient des pancartes dénonçant notamment on ne sait quel nazisme martiniquais ? Son ami Daniel Boukman lui-même avec lequel il milite sur de nombreux sujets, notamment la lutte en faveur de la création d’un Etat palestinien et à qui il paraît vouer admiration presque filiale.

Aussi, je ne suis pas étonné par ce qui n’est pas nécessairement un retournement de Raphaël Confiant mais plutôt une tentative de réparation. On peut être touché par ce qui a tout l’air également d’une protestation d’amitié. Dans son article « Tempête dans un verre de rhum », ce dernier était allé vraiment très loin dans la condamnation de militants qui lui sont proches ou l’ont été. Sans doute a-t-il compris que son ami Daniel avait été affligé par la dureté de son propos, même si en la matière l’ainé n’a rien à envier à son cadet. Le second article apparaît donc comme une tentative de rétablissement de son ami et non une volonté d’effacement du précédent. Confiant n’est pas homme à se dédire, mais au-delà de son parler-franc, de son parler méchant, diront certains, celui qu’on désigne parfois comme un « mové chaben » vient de démontrer qu’il a du cœur pour ses amis. Cet homme qui est incapable de tenir sa vérité en laisse n’éprouve pas moins une solidarité, voire une certaine tendresse qu’il manifeste généralement sans emphase pour ses tout proches, y compris ceux qui s’écartent parfois de cette vérité. Il s’en est trouvé un sur le plateau à côté de Boris Cyrulnik et du président de Tous Créoles, Jean Bernabé. Un autre fait partie du premier cercle de Serge Letchimy, Patrick Chamoiseau. Il ne dit jamais de mal de ces deux compagnons de route. Par ailleurs, on sait l’affection de Confiant pour Césaire dont il a été pourtant l’un des rares critiques et on ne sache pas que son attachement à Glissant ait pâti de différends qui n’ont pas du manquer entre les deux hommes.

Dans l’éloge réparateur fait à son ami Boukman, Confiant n’était pas allé, comme on dit, avec le dos de la cuiller. On sait que lorsqu’il attaque, le bouillant écrivain ne donne jamais dans la demi-mesure mais on lui a rarement connu le geste aussi large lorsqu’il fait des compliments. On peut saluer cette manifestation d’amitié mais pas l’emphase qu’il a bien voulu lui donner. Je m’incline toujours devant les hommes qui ont laissé en chemin, d’une manière ou d’une autre, un peu de leur vie personnelle, familiale ou professionnelle dans les combats menés pour la défense de leurs idées. Pour s’en tenir à la guerre d’Algérie, Fanon a renoncé à la vie tranquille d’un médecin hospitalier, Masson-Cabort, officier st-cyrien, une brillante carrière dans l’armée française. Daniel Boukman, lui aussi, en sa qualité d’appelé, a été comme Masson-Cabort condamné à mort pour désertion et haute trahison. A tous points de vue, il n’a pas pu sortir indemne de cette époque où il avait cru devoir prendre position contre la France.

Toutes ces positions méritent donc respect, mais on aimerait savoir la réalité des risques encourus par chacun de ces militants. Dans une guerre où la Martinique n’était pas concernée on peut douter que les trahisons et les désertions, si glorieuses fussent-elles, constituent des arguments suffisants pour élever leurs auteurs au rang de héros, et plus encore, de héros martiniquais. Au moins, Fanon avait choisi la nationalité algérienne, cette rupture morale pouvant être considérée comme un choix assez violent. Pour sa part, à la tête d’une révolte où elle a tout risqué et tout perdu pour elle-même mais sans doute beaucoup gagné pour son pays, Lumina Sophie a été, elle, une héroïne incontestable. Elle est, je crois, la référence. A mon avis, le professeur Boukman aura sans doute davantage fait pour les Martiniquais par les cours qu’il aurait donnés au Bumidom et surtout par ses leçons de créole diffusées par la radio d’Etat que par des discours politiques que je considère, au mieux, comme approximatifs ou par des interventions comme celle qu’a condamnée son ami Confiant, avec les mots très durs que l’ont sait.

21 novembre 2012.

(*) Au moment où je m’apprête à adresser ce papier à Politiques Publiques je prends connaissance du dernier article de Raphaël Confiant : CLIENTELISME, NEPOTISME ET MACOUTISME, LES TROIS MAMELLES DE LA POLITIQUE A LA MARTINIQUE. Au terme d’une rapide lecture, je confirme mon propos concernant cet écrivain engagé sur lequel j’envisage de faire un sujet.