Tribune – Ali Babar Kenjah | Concernant la circonscription Nord, les prochaines élections législatives semblent proposer une triangulaire incertaine, entre les deux candidats délégués par les frères ennemis du PPMIM et Marcellin Nadeau, le trouble fête de Péyi-a. Mais, à y regarder de plus près, les choses sont moins compliquées qu’elles ne paraissent de prime abord. Tout d’abord, admettons que le maire du Lorrain part avec le handicap d’un manque d’enthousiasme des soldats du MIM qui, si j’en crois un billet de Rafayèl Confiant au lendemain de la perte de la CTM, il y a un an, le tiennent pour co-responsable de la déroute subie (juste après Jean- Philippe Nilor). Les termes désobligeants le désignant ne laissent aucun doute sur l’accusation d’opportunisme qu’on lui porte au sein de certains cercles patriotes. Compte tenu de son déficit d’audience en dehors de son périmètre municipal, on peut raisonablement estimer que le match se jouera principalement entre le candidat du maire de Sainte-Marie et le maire du Précheur.

Examinons la candidature de M. Rotsen. Relativement novice en politique martiniquaise, ce prétendant part avec le handicap de n’avoir pas bâti sa candidature sur une longue fréquentation des dossiers locaux ni à travers une expérience politique construite aux côtés du peuple martiniquais, dans la souffrance des luttes, dans la confontation quotidienne avec les logiques administratives hostiles. J’entends monter une petite musique en termes de « compétences » : ce monsieur serait un tel génie, que le bon peuple n’aurait plus qu’à dire amen à la fatwa du duc de Sainte-Marie qui l’aurait adoubé Grand Sauveur Téléphoniste, Chambellan des rendez-vous privés à l’Elysée. Puisque ce qui nous tient lieu désormais de politique c’est d’avoir l’oreille du grand Manitou, celui qui décide de tout. Mais, je pose la question de savoir à quoi nous servira le grand cerveau de M. Rotsen, perdu dans la masse obéissante des députés godillots qui ne sont là que pour valider la décision présidentielle ?

J’exagère ? C’est que vous n’avez pas écouté M. Pierre Person, ex numéro deux de LREM, cofondateur du mouvement En Marche et fondateur des Jeunes Marcheurs avec Macron. Ce député de Paris a démissionné de toutes ses fonctions politiques en septembre 2020, en déplorant « le manque d’idée » au sein de ce parti et le peu de « relais avec le terrain ». Qu’on se le dise : un député macroniste n’est pas supposé avoir des idées ni être proche des gens, son job c’est de bien voter quand on le lui demande !

Bien sûr, je laisserai à chacun l’opportunité de décider si il serait bien judicieux pour la défense de nos intérêts d’aliéner notre capacité d’expression en haut lieu au bénéfice des profiteurs et des emmerdeurs… Pour résumer, je dirais que le peuple de gauche qui a longtemps suivi les consignes du PPM, se trouve devant la tragique conclusion politique de vingt ans d’errements idéologiques, apothéose du culte de la personnalité aboutissant au compromis féodal qui les soumet aux ennemis de la justice sociale. Dieu reconnaîtra les siens… Quant à M. Rotsen, lui restera toujours à goûter l’expérience de cette loi de la physique des corps : dans le parachute, le problème c’est toujours la fin !

Examinons maintenant le profil de Marcellin Nadeau, qu’on voudrait faire passer pour un simplet des campagnes. Diplômé de sciences politiques, titulaire d’une maîtrise de droit public et d’un DEA en sciences administratives, le maire du Précheur ne le cède en rien aux CV les plus prétentieux qu’on pourrait lui opposer. D’autant que, par ethique politique et modestie naturelle (qu’on lui reproche trop souvent), il s’est toujours abstenu de considérer son parcours universitaire comme un pass lui ouvrant des droits à une quelconque légitimité représentative. Bien plutôt, il a considéré, dès ses premiers engagements lycéens et étudiants, que la légitimité politique s’acquerrait par l’engagement militant et la fidélité aux principes de justice sociale, de souveraineté du peuple martiniquais et, plus tard, à travers l’engagement sous la bannière de l’écologie politique. Du syndicalisme étudiant aux combats du Modémas, de l’expérience de Nou Pèp-la à la création de Péyi-a, une seule ligne de conduite : l’unité la plus large au service des intérêts bafoués du peuple martiniquais.

Cet ancrage dans les luttes mêlé de pragmatisme responsable, distingue le candidat écologiste du candidat macroniste. Au moment où l’équilibre du monde vacille en étouffant l’alarme climatique, le peuple du Nord fera-t-il le choix de la technocratie triomphante plutôt que celui de la défense de notre autonomie alimentaire et de notre identité micro-insulaire ? Je ne le crois pas. Je ne veux pas, ne peux pas croire que le cynisme des pharisiens l’emportera sur la conscience de ceux qui vivent au quotidien l’apartheid social et le mépris de classe. Je ne pense pas que l’idéal de gauche, si malmené par l’hégémonie des apparatchiks, par l’arrogance des obligés qui doivent leur carrière à la faveur des puissants, je ne crois pas que l’héritage de Lagrosillière, de Césaire et du Dr Aliker soit soluble dans la violence antisociale du libéralisme macroniste. Je pense que cet idéal d’égalité et de partage saura reconnaître dans la candidature de Marcellin Nadeau le point de départ d’une recomposition de la politique martiniquaise, appelée à nettoyer les écuries d’Augias et à disqualifier l’affairisme ambiant qui infecte les plus hautes sphères de nos institutions, tant locales que françaises.

Au terme de cet examen comparatif, il m’apparaît que le scrutin des 12 et 19 juin prochains opposera une logique politique à une logique clientéliste, un candidat populaire au candidat des milieux d’affaire, une mobilisation unitaire pour la culture et la terre à un complot de chefs organisant un bawouf démocratique dans une confusion d’appareils. Les électeurs du Nord auront le choix entre l’opportunisme et une conception autocratique des choix politiques, d’une part, et l’engagement fidèle dans une relation éprouvée avec eux, d’autre part. Si, à Dieu ne plaise, la Martinique venait à renforcer, sur les bancs de l’Assemblée Nationale, le camp ennemi de l’Etat social (art. 1 de la Constitution), je crains que nous n’atteignions alors ce point de désespérance qui ne laisserait plus à la jeunesse désabusée du péyi que la voie du chaos pour exprimer son mal être et son ras le bol de la précarité structurelle. La dureté de l’actualité doit résolument nous inciter à opter pour le plus crédible contre le corruptible, pour la figure la plus familière contre l’assurance la plus famélique, pour le projet le plus collectif contre l’ambition la plus personnelle.