Par Yves-Léopold Monthieux

On connaît la formule : pour affronter l’avenir il faut connaître le passé. Sauf qu’à force de faire vivre le passé la Martinique pourrait hypothéquer durablement l’avenir. J’ignore ce que veut dire dans son dernier édito le rédacteur en chef d’Antilla lorsque, parlant de la Martinique, il évoque « les vrais arrière-plans stratégiques inquiétants » de notre « pays ». C’est vrai, l’expression inquiète comme inquiète chacun des mots qu’elle contient. Mais ce qui inquiète davantage encore et qui a dû déclencher la réaction de son ami Raphaël Confiant, c’est l’inscription de l’avenir de la Martinique dans le passé. Comme si celle-ci aurait son avenir derrière lui. Ainsi donc, Henri Pied nous dit que la Guyane « agit ces jours-ci », la Guadeloupe agira « demain » alors que pour la Martinique, « il s’agissait d’évacuer » ces fameuses « arrière-pensées ». « Peut-être », ce n’est pas sûr.

Raphaël Confiant s’inscrit en faux contre ce qu’il appelle le « déclinisme, le décadentisme ou le catastrophisme, ou en un mot le misérabilisme », ces mots en « isme » qui ressortent généralement lorsqu’on touche au très jalousement protégé « devoir de louange ». L’écrivain sacrifie-t-il à cette manière de conformisme qui se heurte à des réalités qu’aucun des pays et des chiffres qu’il cite ne peut esquiver ? Pas un seul de ces pays, grands ou petits, n’offre à ses habitants le niveau de vie, de protection sociale et de liberté individuelle des Martiniquais. Par ailleurs, il y a quelque incongruité à mesurer à l’aune des normes internationales l’activité de ce monstre statutaire qu’est le département d’outre-mer.

On n’interdit à personne d’utiliser le mot « pays », et l’habitude est prise de comparer la Martinique aux autres pays du monde, de préférence aux plus grands. Or, aucun de ceux qui sont évoqués par RC n’est accroché à ce qui peut ressembler à une métropole, même pas ceux qui ont conservé des rapports privilégiés avec leur ancien colonisateur, comme la Barbade. On a beau être comme frappé d’apoplexie chaque fois qu’on entend le mot « métropole », il n’y a pas encore d’autre mot pour décrire cette situation de dépendance qu’ignore tout pays de plein exercice.

Quant aux chiffres concernant les dimensions, les populations, les PIB et autres éléments d’évaluation de la santé d’un pays, ils sont inopposables aux réalités martiniquaises. En somme, il est difficile de trouver du sens au mot économie dans une Martinique qui, de ce fait, ne peut pas sérieusement prétendre au statut de pays. En effet, il n’existe quasiment pas d’activité qui, d’une manière ou d’une autre, ne bénéficie de l’aide de l’Etat. La question n’est pas de savoir si les aides sont dues à titre moral ou politique, en réparation ou non d’évènements du passé. On doit plutôt vérifier que le mot « économie » trouve sa place dans ce commerce singulier qu’on ne retrouve que sur les terres françaises d’outre-mer : ce n’est pas le cas.

Dans sa longue lettre sur Montraykréol au directeur d’Antilla, et au-delà de la crise de l’UAG, Raphaël Confiant ne parvient pas à vraiment convaincre de son optimisme à propos de l’avenir de la Martinique. « Il y a de quoi s’inquiéter quand on examine l’état actuel de la Martinique », dit-il d’emblée. « Mais la raison est politique », ajoute-t-il aussitôt. Ô combien ! Et c’est d’autant plus grave. S’ensuit une description par le menu de la situation politique où alternent réalisme et candeur. Il affirme que l’électeur n’a pas peur de l’étiquette « indépendantiste ». Il a raison, l’ardeur indépendantiste martiniquaise ne va pas au-delà du port de l’étiquette. L’électeur martiniquais le sait, qui vote pour les hommes et non pour les idées auxquelles ils se disent attachés. Comment l’écrivain peut-il, dès lors, reprocher à ses amis patriotes qui auraient été élus pour leurs bonnes mines, de « ne pas faire le peuple franchir de nouveaux pas en avant » ?

Etait-ce donc contre ces amis qu’il avait poussé son cri de colère au soir du rejet par le peuple de l’article 74 ? La méthode utilisée alors, le suffrage universel, lui aurait-il paru inadéquate ? Mais Raphaël Confiant nous rassure, il sera bien au rendez-vous électoral de 2015. Il espère, avec ses amis patriotes, soumettre aux électeurs « un programme de rupture et non un programme de gestion de l’existant ». Alfred Marie-Jeanne a dû recevoir cinq sur cinq sa suggestion. Sinon son pessimisme rejoindra celui de son ami Henri Pied. « Sinon notre Martinique, dit Confiant, continuera sa chute inexorable (sic) vers l’insignifiance et la dépendance totale envers l’extérieur ». Est-il convaincu d’avoir répondu aux interrogations de l’ancien militant de l’Ojam : « Où en sont les imaginaires de nos forces et nos faiblesses ? Et sur quoi fonder une stratégie pour Demain ? » ?

1er décembre 2013