Kenjah (Philippe Yerro de son nom d’Etat civil), partisan de « la troisième voie » prônée par Serge Letchimy, est urbaniste et anthropologue.

Identité, nation et peuple

La droite et la gauche martiniquaise face à l’Autonomie

 » Ainsi la consultation du 10 janvier, aux dires de certains, opposerait une vision de droite à un projet de gauche. Et parce que le 74 serait de gauche, tous ceux qui voteraient contre seraient de droite. De droite, c’est-à-dire à peine Martiniquais. Interrogeons cette analyse.

Bien que partisan de la Troisième voie, je n’ai aucun commentaire spécial à faire sur le 74 ni sur la constitution française. Mais si le débat porte sur l’Autonomie, la décision de nos Présidents de présenter cette question à la consultation me fait immanquablement penser à R. Domenech qui, un soir de débâcle de la sélection française de football demanda la main de sa fiancée en direct sur les ondes. La question, en soi, restera du plus haut intérêt, mais –outre que cela avait l’air d’un écran de fumée– ce n’était ni le lieu ni le moment… Je n’ai pas décidé du calendrier ni de la question, mais suis maître du sens de mon vote et serai seul dans l’isoloir. Je ne regarderai ni à droite, ni à gauche, mais bien ce bulletin qui invite au rassemblement, car notre commune destinée ne s’arrêtera pas au 10 janvier 2010. Bulletin de la Troisième voie, invitant au rassemblement et au travail pour une nouvelle gouvernance. Car j’en suis convaincu : l’Autonomie qu’a voulue Césaire déferlera en masse dans les rues de Foyal un soir de victoire martiniquaise. Pour l’heure les fondations manquent, hélas, d’unité et de lyannaj. A commencer par cette curieuse malformation (malfaçon ?) intellectuelle de certains cercles pensifs d’inscrire toute analyse politique locale dans la binarité d’opposition droite/gauche. Ceci est une faiblesse redondante de la vulgate marxienne qui sous-tend la pensée créole patriotique. En fait qu’est-ce qu’une nation ? C’est basiquement l’alliance d’un peuple et de ses élites. La pensée nationaliste porte en elle-même l’alliance des classes (et c’est bien ce que rejettent les trotskystes, autrement plus cohérents que nos patriotes rouges). L’Abbé Sieyès le premier posa la nation comme une totalité productive excluant la pwofitasyon. Dans « Qu’est ce que le Tiers-Etat ?», à la veille de la Révolution, il présente la réalité organique qui produit la richesse (la nation) comme une unité des fermiers, des paysans, des artisans, des commerçants, des industriels, des ouvriers, des fonctionnaires et des grands clercs de l’Etat. A l’exclusion des classes parasites de l’aristocratie et du clergé qui constituaient les deux premiers états du royaume. C’est ainsi que le sacrifice des sans-culottes emmena la bourgeoisie française réformiste au pouvoir. Dorénavant, face aux grands enjeux qu’affronte la communauté, l’unité nationale transcende les contradictions sociales ; la droite et la gauche rassemblée représente l’ensemble de la nation. Ainsi De Gaulle s’alliant aux communistes pour reconstruire la France. L’histoire des décolonisations a amplement alimenté cette problématique.

C’est qu’en situation coloniale le réel se trame de l’émergence historique de consciences identitaires culturelles et politiques, confrontées aux valeurs nationalistes qui légitiment les rapports avec la métropole coloniale. A la confrontation des valeurs sociales et organisationnelles, s’est entremêlée une confrontation des valeurs culturelles et civilisationnelles. A ce titre, le schéma politique martiniquais de la décolonisation s’inscrit sur un axe double, à l’encontre des affirmations simplistes des mollahs créoles. Cette idée repose sur le constat, étayé par Fanon mais constamment occulté par nos patriotes, qu’en contexte colonial le positionnement politique ne peut s’évaluer sur la seule échelle de valeur du choix de société ; il faut croiser cette réalité avec une échelle des valeurs identitaires de la conscience d’appartenance. Ce n’est pas un simple axe binaire, manichéen et faux reflet d’une conjoncture dépassée (les années 50-80), qui peut rendre compte de la complexité martiniquaise, mais un plan euclidien à deux axes, en croix, délimitant globalement quatre champ-types d’inscription politique possibles : libéral/conservateur assimilationniste, libéral/conservateur autonomiste, gauche réformiste française, progressiste/altermondialiste nationaliste. Avec, en ordonnée, un choix de société variant de l’ultralibéralisme mondialisé au modèle coréen d’économie dirigée, en passant par toutes les options sociales-démocrates d’économie régulée ou centro-conservatrices (démocratie-chrétienne par ex). Et, en abscisse, un panel de positions identitaires qui vont de l’assimilation française la plus cocardière à l’indépendance nègre la plus intransigeante. En y positionnant nos hommes politiques actuels (en confrontant leurs propos à la réalité de leur gestion), on obtiendrait très certainement un gros nuage centriste, présentant une grande proximité de vue (les uns et les autres issus des mêmes milieux sociaux), avec quelques isolés orthodoxes de part et d’autre des lignes de fracture. Le juste milieu exprimant une forme d’autonomie modérée et participative, à l’image des personnalités représentant le MAP. Cette représentation à quatre pôles du champ d’expression politique permet de mesurer l’inanité intellectuelle de l’analyse binaire droite/gauche, qui ne peut rendre compte d’un Pierre Petit, d’un Jean Crusol, ni d’un Max Dufrennot ou de mouvements comme DSL ou le Renouveau, à juger-voir de la Troisième voie. Contrairement à ce qu’affirment les portes parole du 74, on peut être chef d’entreprise, défenseur du capitalisme et de la propriété privée, et authentiquement nationaliste martiniquais. La pensée castriste n’a pas le monopole de l’autochtonie. Historiquement, et depuis le Gaoulé de 1717, ce sont les békés qui ont porté la problématique de l’Autonomie. Seuls leurs snobismes de race (apartheid), et le traumatisme historique de Saint Domingue, ont empêché que nos colons, à l’instar des Washington et autres Bolivar, n’assument leur rôle de bourgeoisie nationale. Mais, la nature ayant horreur du vide, sans doute faudrait-il prendre le temps d’analyser la contribution notable des petits patrons et des artisans lors des événements de février 2009 (péyi-a sé ta nou). Ayant peu été sollicités par les syndicalistes du K5F, peut-être sont-ils effectivement intéressés à une évolution vers l’autonomie qui leur garantirait un marché domestique ? Car, en plus d’être un idéal en acte, la nation forme aussi un marché. On peut même en toute logique, comme Roger-Julien Barbe, avoir une vision américanisée de l’indépendance projetée.

Mais paradoxalement, s’il fallait jauger nos hommes politiques « de gôôôche » sur la réalité économique et sociale de leurs choix de gestion, on serait surpris (sic) de constater combien leurs options sont classiquement libérales et conservatrices, fondamentalement différentes des audaces sociales de Césaire ou de Gratiant. En 12 ans de leadership régional quelle mesure « de gauche » a prise Alfred Marie-Jeanne (je veux dire quelle mesure que n’aurait prise Michel Renard ou Pierre Petit) ? Je ne sache pas qu’il ait pris position pour une économie collectivisée, même s’il ne semble pas répugner pas à une économie dirigée. En quoi ses analyses remettent-elles en cause la nature capitaliste de l’organisation sociale martiniquaise ? Quant à Claude Lise, propose-t-il de nationaliser les terres ? Propose-t-il de créer une banque pour les non-fonctionnaires ? Propose-t-il le non cumul des mandats ? A-t-il fait valider son œcuménique Agenda 21 par le peuple ? A-t-il porté réponse au chômage de masse ? Au Marigot, au Lamentin, à Sainte Marie, au Diamant à quoi se mesure une politique « de gauche » ? La perspective nationale développée à Sainte Anne et au Prêcheur exclue-t-elle les acteurs économiques de son projet ? Qu’est ce qu’être militant martiniquais de gauche au temps de l’Internet, de l’économie virtuelle et du mariage gay ? En vérité, le programme d’une politique martiniquaise de gauche relayant et réactualisant les accords du Morne Rouge de 1971 est à entièrement redéfinir. Tout d’abord au regard de la grande mobilisation pour le lyannaj et contre la pwofitasyon ! Mais tout aussi bien à la lumière de la disparition du bloc communiste, de l’émergence de Chavez et du Brésil dans la région, de l’intégration caribéenne, des relations avec l’Europe, du défi mondial en matière environnementale, et de la crise financière internationale (qui a revalidé l’économie sociale à la française face au libéralisme mondialisé). Le chantier de nos réponses aux défis de la mondialisation libérale et financière est vaste et ouvert. Le pacte électoraliste qui actuellement prétend incarner cette refondation ne résistera pas au prochain crépuscule de ses espérances mal mûries. Pour l’heure, la pensée de gauche ici-dans n’est qu’un mantra qui cherche à masquer une pratique se limitant à mixer d’ « humanisme » clientéliste une gestion administrative de la misère sociale. Les puristes donneurs de leçons sont décidément peu regardant sur la réalité de l’attelage qu’ils vont partout cautionnant. La gauche qu’ils représentent est plus bancale que celle qu’ils dénoncent, car elle divise la nation au lieu d’en prendre le leadership. Aimé Césaire, pour sa part, n’a jamais voulu d’une autonomie pour la gauche, mais bien une Autonomie pour la nation martiniquaise (contre, déjà, la vulgate communiste de l’époque). La tentative de diaboliser la Troisième voie en la taxant « de droite » souligne combien les défenseurs du 74 sont loin d’une vision unitaire pour le pays. En ces temps de compétition internationale où chacun essaie de faire force-ensemble, comment réussir l’autonomie avec 51% de convaincus (d’ailleurs, l’Elysée y souscrira-t-il)?

Une deuxième confusion qu’il nous faudra élucider est la confusion française entre « nation » et « république », instrumentalisée à travers le débat sur l’identité nationale. S’il est vrai qu’historiquement la France révolutionnaire a combattu les royautés européennes pour y imposer les « droits de l’homme », c’est bien parce que – de même que l’Eglise ne saurait être à la fois « catholique » et « romaine »– la République est universelle bien avant que d’être « française ». En 1737, le chevalier de Ramsay déclarait : « Le monde entier n’est qu’une République dont chaque nation est une famille, chaque particulier un enfant ». C’était là la conception de Toussaint Louverture ; également celle de Césaire. La nation française (elle-même faite de différences identitaires étranglées) en revendiquant son universalité et en s’engageant dans l’aventure coloniale a ouvert la porte de la République à de nombreuses communautés « étrangères » que la citoyenneté individuellement partagée n’a pas dissoutes. La République est laïque, donc « éventuellement » multiculturelle. Le premier ministre récemment réélu de la Dominique est aussi citoyen français. Où est le problème ? Nous sommes faits de multi appartenances, la France devra s’y résoudre. Le Rwanda, actuellement cité en exemple pour sa gouvernance, vient d’adhérer au Commonwealth tout en restant membre de la Francophonie. En revendiquant le monopole sur la République (contrat social, moral et juridique), les tenants de la « nation française » refusent de payer le prix de leur histoire, et apparentent leur démarche à celles de la « pureté ethnique » et du « droit du sang » (qu’ils ont défendues en ex Yougoslavie et au Kosovo). C’est une conception historiquement condamnée, et la France devra, tôt ou tard, se plier à la Charte Européenne de l’Autonomie Locale, adoptée à Strasbourg en 1985 et que Nicolas Sarkozy a promulguée en mai 2007. Dès 1944, Césaire avait révélé la mécanique interne de la destinée autonomiste de la Martinique, faite d’humilité résolument lucide et de détermination historique : « La dépendance martiniquaise, voulue, calculée, raisonnée autant que sentimentale, ne sera ni sous-chéance ni déchéance… ». Constitutif du pacte républicain dès ses premiers balbutiements, le peuple martiniquais n’a jamais envisagé d’assimiler le monde à ses propres vues, mais refuse de laisser la pwofitasyon des siècles d’esclavages et d’exploitation coloniale se solder par un traité où les profiteurs rapatrieraient leurs capitaux, le laissant à sa fierté nue. Les transferts sociaux ne sont pas la faveur d’une bienveillante générosité, mais un ensemble de droit acquis en compensation d’un crime contre l’humanité, droits qu’ont fait reconnaître par l’Etat républicain les luttes de ceux qui ont défendu le peuple (non les légitimistes assimilés, si frileux aujourd’hui sur ces questions). Partager la citoyenneté du colonisateur et les fruits d’une prospérité que nous avons contribué à fonder, en défendant là où ils sont menacés les principes de liberté, d’égalité et de fraternité, est la meilleure des réparations pour un peuple issu de l’esclavage (ou pire : de l’esclavitude, comme dirait A. Anselin), car aucune génération n’épuisera cette dette, dans l’attente de Réparations internationales. Le peuple martiniquais tracera sa voie en s’alliant aux Autres. A condition que son économie puisse s’initier du Lieu en toute liberté, que l’égalité ne se résolve pas en « mêmeté », et que la cohérence de sens que propose fraternellement la culture soit préservée. La réalité du monde exige d’être créatif et humble, car la Martinique est un pays archipel. Le fait national martiniquais n’a pas besoin d’un Etat propre pour s’épanouir (je rêve d’un Etat caribéen, dont nous aurions la double citoyenneté), mais bien d’une volonté de faire corps-ensemble où les élites consentiraient à entendre la réalité des souffrances du peuple. Plutôt que de se payer de mots, le seul et essentiel devoir est de ne laisser personne sur le bord du chemin. Or, voyez combien nos places sont jonchées d’abandon !

L’Autonomie martiniquaise passera par un nouveau contrat social impliquant l’ensemble de la société ; les progressistes en seront le pivot historique. Si être de gauche c’est lutter contre l’injustice sociale et pour l’abolition des inégalités dans une perspective de cogestion participative des institutions, alors oui, il existe une droite locale aliénée et française, comme il existe une « gauche » départementaliste et européenne. Mais il existe aussi une « droite » nationale martiniquaise et… européenne (dont font objectivement partie la plupart des leaders du 74 et de nombreux membres du PPM, voire même certains FMP), historiquement progressiste dans son effort vers l’autogestion locale ; comme il existe également une gauche nationaliste non marxiste, antiproductiviste et antiapartheid, qui ne se reconnaît pas dans le caudillisme, ni dans la manière dont a été géré le virage opportuniste du mouvement indépendantiste vers l’autonomie…

73 ? 74 ? De toute manière le projet Martinique managé par une gauche rénovée devra concerner tout le monde ; à l’exclusion des profiteurs avérés, car une bourgeoisie nationale devra s’affirmer par des propositions unilatérales fortes en direction du peuple (bien au-delà du suranné « Tous créoles » de quelques opportunistes). Entre renoncement et sectarisme, la Troisième voie propose d’inverser la problématique du bocal et d’imposer le fait martiniquais à la constitution française (Yes, We can !). A l’opposé du one man show pathétique du désencailleur ankayé, la Troisième voie propose de mobiliser la Martinique pour un sursaut vital. Elle assume de cheminer par les termes d’un agenda fixé par nos Présidents et le calendrier électoral, au risque de la confusion entretenue, mais avec respect et confiance dans la capacité du peuple à exprimer sa réalité. Que les démagogues néo autonomistes apaisent leur caca nerveux de thé-corossol, ce n’est pas Serge Letchimy qui a creusé la fosse vers laquelle ils s’avancent ; mais d’avoir tant de fois mal parlé, c’est bel et bien le peuple qui les couvrira de sa pure défiance.  »

Kenjah