Kenjah (Philippe Yerro de son nom d’Etat civil) est urbaniste et anthropologue.

« Laissons un instant aux constitutionnalistes le débat byzantin sur les avantages relatifs, prétendus ou supposés, de tel ou tel article de la Loi fondamentale de la moribonde Vème République française. En vérité 73 ou 74 ne sont que des supports, des moyens au service de stratégies bien plus essentielles à décrypter, car elles expriment aussi bien des visions contrastées de l’à venir du pays que des conceptions opposées sur le mode de gouvernance propre à assurer un véritable décollage solidaire de la Martinique. Evitons d’offusquer l’avenir en hypothéquant la nécessaire unité qui devra succéder au débat, quels que soient les résultats de la consultation. Nous partageons tous (ou presque) la même aspiration au changement, et autour de moi les partisans des deux options proposées sont tous intensément et sincèrement préoccupés de l’état du pays.

Quelle que soit l’option choisie, j’ai beaucoup de respect pour les motivations exprimées par les uns et les autres, d’autant que les convictions sont souvent très proches. Il est d’ailleurs paradoxal de mesurer combien nul n’est dupe du bocal constitutionnel. Le débat porte donc en réalité sur la nature et l’ampleur du changement à entreprendre, et donc, très fondamentalement, sur la méthode organisant ce processus d’évolution. Gardant en mémoire que le débat en filigrane sur la méthode, le « comment », reste profondément lié aux logiques du « quoi » et du « pourquoi », c’est-à-dire ici, non pas tant la question sans réponse effective du développement, que celle du leadership politique et de l’action partisane (la stratégie des partis) qu’il déploie.

Ainsi une chose me frappe : pourquoi n’avoir pas considéré, après le résultat serré du vote de décembre 2003, qu’il convenait de reposer la question aux Martiniquais ? Nous aurions pu solennellement acter que ce qui nous divisait il y a six ans (l’assemblée unique) recueille aujourd’hui un accord quasi général, de la droite aux indépendantistes. Malgré l’apparente minceur du progrès accompli, c’est cet agenda-là qui aurait œuvré à l’unité du pays, et recueilli la compréhension de ceux qui entendent mettre un pas après l’autre.
Car ce qui travaille en ce moment le peuple martiniquais, ce n’est pas la peur mais l’incompréhension.

Non pas l’incompréhension de la constitution, mais celle du « pourquoi » ; pourquoi avoir fait l’impasse sur l’unité possible pour imposer une radicalisation de l’agenda politique au risque d’un approfondissement définitif du fossé qui se creuse entre le peuple et ses élites dirigeantes ? A cette question, seule fait écho la réalité du bilan des deux assemblées locales depuis plus d’une dizaine d’année.

La proximité des élections régionales et la volonté présidentielle de modifier l’organisation politique territoriale ont précipité l’union de la carpe et du lapin sur la base d’une convergence d’intérêts à court-terme :

1. l’extrême urgence à lester les différents bilans d’une « initiative historique » susceptible de flouter l’impact négatif des résultats insuffisants ;
2. Transcender les divergences politiques et les répulsions personnelles par la stratégie de survie du TSL (Tout Sauf Letchimy) en organisant l’isolement systématique de celui que le siècle nouveau impose comme le leader naturel de la Martinique émergente.

Ce sont ces motivations fondées sur des considérations tacticiennes (et illustrées par l’épisode de l’Autorité Unique de Transport) qui sèment actuellement l’incompréhension dans de larges couches de la population du pays. Car répétons-le, tout autant que le mode de relation avec la France, c’est la question du mode de gouvernance qui est au cœur des débats à travers la mise en cause de la capacité des élus à véritablement faire décoller la Martinique.
C’est donc à partir de ces problématiques de méthode et de nouvelle gouvernance que j’aimerais partager les raisons de mon adhésion au « Mouvement des Autonomistes et des Progressistes pour une responsabilité pleinement et collectivement assumée » (MAP), et à la stratégie dite de la « troisième voie » qu’il soutient.

Entre, d’une part, la vision pétrifiée de l’avenir martiniquais, engoncée dans l’assistanat et la défense de la pwofitasyon séculaire, et –d’autre part– la perspective d’une autonomie de gestion au profit des seules élites dirigeantes, et tournant le dos à l’idéal césairien d’une Autonomie nationale, démocratique et populaire, il y a une troisième voie. Celle qui, succédant au Moratoire, appelle et s’inscrit entièrement dans la mobilisation exceptionnelle de toutes les ressources vivantes du pays pour l’ouverture d’un grand chantier de rénovation où nous nous donnerons les moyens d’impliquer toutes les attentes comme de motiver la contribution vitale des exclus. Entre le conservatisme réactionnaire de la stagnation et l’aventurisme élitiste d’un développement technocratique par le haut, il y a la voie réaliste d’une évolution progressive, progressiste (« un pas, un autre pas, et tenir gagné chaque pas », A. Césaire), le challenge concret du grand koudmen de la construction partagée qui fonde la pertinence de sa méthode évolutionnaire sur la réalité patente de notre ankayaj présent.
Entre le renoncement colonial à l’existence nationale (fut-ce dans le cadre d’une république française rénovée), et l’expression autoritaire d’un pouvoir sans contrepartie dans une société déchirée, il y a une troisième voie.

Celle qui recherche patiemment les conditions de l’unité la plus large afin que la responsabilité soit vécue comme la récolte d’un fruit mûr plutôt que comme le forceps précipité par une fuite en avant opportuniste. Ni la droite, avocate idéologique du patronat et du libéralisme, ni les deux responsables des assemblées locales n’ont su relayer les attentes du peuple mobilisé dans la rue.
La troisième voie, par le mandat impératif qu’elle s’impose en proposant au pays un processus négocié vers une organisation générale plus équitable, entend s’appuyer sur ces deux principes fondamentaux de l’Autonomie progressiste :

1.
« La chance des martiniquais, c’est le travail des martiniquais » (A. Césaire)
2.
« Les meilleurs spécialistes des affaires martiniquaises ce sont les martiniquais eux-mêmes » (P. Aliker).

Car les progressistes martiniquais réfutent toute idée d’une voie universelle vers le Progrès, tout modèle a priori d’émancipation prête à consommer. A commencer par celui de l’Etat-nation hérité de l’Europe des Lumières et du néocolonialisme de l’après-guerre.

Nous devrons conquérir notre place au soleil par des traces inédites et inventer une articulation originale au concert des nations. Seule la troisième voie ouverte par S. Letchimy et le PPM, soutenue par le MAP, offre une réelle compatibilité avec les exigences apparemment contradictoires d’audace et de prudence. De maintien des acquis et d’innovation sociale. De partenariat consenti avec la France, et d’autonomie politique exprimant une identité collectivement revendiquée, un projet de société fédérateur et auto-généré. Il y faudra, évidemment un renouvellement des hommes, des visions et des méthodes.

Car, enfin, entre les dinosaures rescapés de l’ère Emile Maurice, et les opportunistes de gauche anchoukés dans des postures du XXème siècle, il y a une troisième voie. Même si la question ne sera dument abordée qu’en mars prochain, nul ne peut ignorer qu’à travers les interrogations sur la méthode et la gouvernance, c’est la question du bilan, et donc du leadership politique sur la Martinique qui est posée. Beaucoup de ceux qui s’opposent au « 74 » développent prioritairement une argumentation en termes de suspicion vis à vis des élus, sur la base d’une incapacité de ceux-ci à proposer des réponses adéquates face au délitement de la société, en dépit des moyens dont ils ont disposé. Quand les deux présidents du Congrès invoquent l’insuffisance de ces moyens pour répondre aux attentes, nombreux sont ceux qui mettent en doute leur compétence à faire travailler ensemble les Martiniquais et à dépasser leurs privilèges de géreurs pour insuffler au pays l’énergie galvanisante des « utopies refondatrices ».

Les chiffres de l’abstention, le 17 janvier, seront d’ailleurs tout aussi révélateurs de l’échec de cette démarche que ceux comptabilisant le « non »… Face à la rhétorique vieillotte et partisane de la politique traditionnelle, de plus en plus de Martiniquais reconnaissent en Serge Letchimy un leader fiable, compétent, moderne par sa propension à l’écoute, au dialogue et à l’intégration des différences. Il n’y a pas d’homme providentiel ; un homme seul ne peut garantir le succès d’un projet collectif, mais il peut l’incarner s’il sait faire naître l’espérance par son engagement, s’il sait provoquer -par son charisme et ses propositions- la dynamique historique du rassemblement et de la mobilisation citoyenne. Ce sont là précisément les qualités émérites du leader de la troisième voie.

Qui peut sereinement affirmer qu’Alfred Marie-Jeanne ou Claude Lise représentent le futur de la Martinique ? Comment suivre ces hommes dépassés dans leur pensée obsolète ? Qu’ont-ils à dire à la jeunesse, aux exclus, aux femmes bafouées, aux personnes en situation de handicap, à ceux qui à 40 ans n’ont jamais travaillé, à ceux qui n’auront jamais les moyens de se payer un bout de terre du pays, à ceux qui n’auront jamais de prêt bancaire pour s’installer, à l’Afrique, à l’Inde, à la Chine, à la Caraïbe qui bouillonnent en nous ? Que font-ils pour préserver concrètement le peuple du chlordécone et des autres poisons de la monoculture bananière ? Qu’ont-ils fait pour faire émerger une école authentiquement martiniquaise ? La responsabilité n’a de sens que si on l’assume.

Qu’on se rappelle Césaire palliant la désertion de l’Etat et mettant Fort-de-France hors d’eau avec les seules ressources du budget municipal. Tandis que la moindre ondée submergeait sa commune, le maire de Rivière Pilote de l’époque préférait passer pour un des meilleurs gestionnaires de France… Auront-ils la décence d’engager leur responsabilité si le résultat du 17 janvier leur était défavorable ? Ce serait, en tout cas, un des signes annonciateurs de cette nouvelle gouvernance que le pays appelle de ses vœux. Car il faut le dire : en cas d’échec du 74, le 17 au soir la Martinique serait virtuellement en panne de leadership, en vacance démocratique du pouvoir, à travers le désaveu des 2 exécutifs locaux, responsables de l’initiative prise par le Congrès en décembre 2008. Cette hypothèse tout à fait plausible mesure les responsabilités historiques que portent les pionniers de la troisième voie : celle du recours ; celle de la relève et du renouvellement ; celle de la maturation identitaire et de l’autodétermination ; celle d’un projet partagé et de sa mise en œuvre à travers le sas sécurisé d’une phase d’expérimentation évaluée collectivement…
Entre la résignation de droite concédant, avec 6 ans de retard, la nécessité de rénover nos collectivités locales, et le coup de serbi des autonomistes gestionnaires cherchant, par un solibo magnifique, à détourner l’opinion de la vacuité de leur maigre bilan, il y a l’immense attente raisonnable du pays Martinique… et la méthode Atipa de la troisième voie vers la responsabilité, qui est la fière contribution de la nouvelle génération progressiste à la construction commune de cette Autonomie dont Aimé Césaire et ses camarades ont patiemment jeté les fondations, et qu’il nous revient aujourd’hui d’élever jusqu’à une conscience nationale apaisée, en la préservant de toute tentative de falsification, contre tout rétrécissement sectaire, contre toute spéculation partisane.
C’est pour ce combat-là qu’aujourd’hui je m’engage en politique au sein du MAP. Et au côté de Serge Letchimy. »

Kenjah