Nous avons rencontré Karine Roy-Camille, présidente du Comité Martiniquais du Tourisme, de retour de la #SOTIC2014 (State Of The Industry Conférence). A peine sortie de cette grand messe du tourisme caribéen, la chef de file du tourisme martiniquais repartait pour le salon Top Résa, l’un des plus importants rendez-vous des acteurs du tourisme mondial. 

 

PP : Que faisait la Martinique à Saint-Thomas, aux Iles Vierges américaines ? 

Karine Roy-Camille : Nous avons participé à la SOTIC. Il s’agit d’un rendez-vous annuel qui permet aux dirigeants du tourisme de la Caraïbe de se retrouver, et de faire le point sur le fonctionnement de la Caribbean Tourism Organization (CTO). Les ministres et délégués de chaque pays ou territoires travaillent sur les résultats et le bilan financier de la CTO, et votent son nouveau budget.

Des études ont été réalisées cette année nous permettant de mesurer l’impact de la marque « caribbean », lancée il y a quelques années. Ce qui en ressort, c’est que les visiteurs considèrent que la visite d’une ile de la Caraïbe donne à voir toute la Caraïbe. Hors nous avons des particularités à valoriser, et donc de gros efforts à faire pour nous différencier, sous cette grande « ombrelle » qu’est la Caraïbe. Et de manière plus générale nos destinations ont un peu de retard par rapport aux autres grandes destinations dans la conquête des « touristes émergents » que sont les chinois, les russes etc.

Nous devons notamment faire évoluer le slogan de la CTO qui faisait la promotion de notre beau temps toute l’année. Mais à bien y regarder, le beau temps est également au rendez-vous en Europe et ailleurs en été. Nous devons véritablement nous différencier.

Qu’ont à gagner les petites destinations à participer à cette CTO ? N’est-ce pas une locomotive pour booster les résultats des grandes destinations ?

C’est une véritable association qui nous permet des accords gagnant-gagnant. Grace à cette association, les plus petites destinations – et c’est parfois notre cas – ont les moyens d’être visibles sur certains marchés, auxquels elles n’auraient pas accès seules. Notre richesse, c’est notre diversité.

La tendance est donc à la complémentarité. Quel positionnement la Martinique doit-elle adopter pour s’inscrire dans cette dynamique caribéenne ?

Même si la Martinique adhère depuis plusieurs années  à la CTO, il n’y a que quelques années que nous y prenons une part très active, jusqu’à prendre le leadership des iles francophones, en assurant une vice-présidence de la CTO. Cela nous permet une visibilité plus grande auprès d’une clientèle nord américaine dont nous avons besoin pour diversifier la provenance de nos visiteurs. Le message, qui n’est pas évident pour ces publics, est qu’il y a également des iles francophones dans la Caraïbe. Nous apportons à la marque « Caribbean » cette « french créole touch » un peu glamour et haut de gamme qui est déjà un premier élément de différenciation par rapport aux autres iles.

Débats sur les dessertes aériennes, partenariats public privés…le programme de cette #SOTIC2014 a souvent été très technique. Pouvons-nous avec la législation qui est la nôtre discuter d’égal à égal avec des pays aux règles très différentes, et souvent plus souples ? 

Nous avons tous des législations différentes. Cela nous permet de voir les mécanismes que chacun met en place, et cela nous permet de travailler aux dispositions que nous pouvons améliorer. Par exemple un catamaran qui accueillera une cinquantenaire de personnes dans les autres iles, avec le nombre de gilets correspondants, ne pourra embarquer que 28 clients dans nos territoires français. Imaginez la rentabilité de cette même excursion au départ de Sint-Maarten, ou de Saint-Martin ! On voit bien qu’il nous faut faire évoluer les choses – au niveau national voire européen – si nous voulons devenir compétitifs.  Pour ce qui est des partenariats publics privés, nous devons – pour prendre l’exemple de la croisière – nous inspirer des accord passés entre les compagnies et certains états. La compagnie Carnival investit 70 millions de dollars en Haïti pour créer une véritable infrastructure d’accueil de ses bateaux à Labadie. De même, Barbade négocie en ce moment avec les compagnies pour tenter de devenir un port d’attache en Caraïbe du Sud. Devons-nous passer des accords identiques ? Je ne le pense pas. Mais nous pouvons trouver des formes de partenariat durable ou la Martinique, département français, garde la main.

C’est justement le barbadien Richard Sealy, ministre du tourisme, qui a remporté l’élection à la tête de la CTO. C’est une candidature que vous avez soutenue. Cela présente t-il un intérêt particulier pour la Martinique ? 

Je rappelle que les élections à la CTO ont lieu tous les deux ans. Le ministre du tourisme de Barbade, qui m’avait sollicité avant les autres candidats, a devancé la Présidente de l’office du tourisme de Saint-Martin de deux voix. Barbade est un exemple en matière de tourisme dans le bassin caribéen, et particulièrement en matière d’éducation touristique. Une politique qu’ils conduisent depuis vingt ans, et dont on voit aujourd’hui les résultats. C’est une démarche que j’aurais souhaité mener ici en Martinique, mais avec notre législation, on ne peut pas rajouter de cours au programme de l’éducation nationale. A Saint-Martin, grâce à leur cadre institutionnel, ils ont pu rajouter des heures d’éducation touristique aux élèves. Ce sont de vrais sujets importants, et Barbade a une vraie expertise dans ce domaine, comme dans la sensibilisation de la population, la création de nouveaux espaces d’hébergement de tous niveaux, etc. Les initiatives barbadiennes peuvent nous servir d’exemple, comme elles peuvent servir d’exemple aux autres iles.

Barbade a également des ambitions en matière de croisière, s’agit t-il d’un concurrent ou d’un partenaire ? 

Au-delà de la concurrence visible entre les destinations, je crois que nous pouvons oeuvrer ensemble pour attirer les paquebots. La volonté de Barbade est de devenir l’un des principaux ports d’attache de la Caraïbe du Sud. Et comme vous le savez, pour que ce port d’attache attire les compagnies, il lui faut un hébergement hôtelier important, et environ six escales dans la zone. Nous sommes sur cette route, et nous pouvons en tirer profit. Nous avons également avec Barbade une réflexion sur les dessertes aériennes, avec le Brésil notamment. Nous avons donc des relations de coopération avec les barbadiens, et tout intérêt à nouer des partenariats avec ce type de destinations pour négocier ensemble avec les compagnies de croisière ou aériennes.

Ne pouvons nous pas être nous-mêmes port d’attache ?

Il n’y a pas de contradiction. Nous le sommes déjà pour certaines compagnies européennes. De son côté, Barbade cherche à attirer les compagnies américaines. L’une des exigences de ces dernières est de retrouver dans les ports d’attache suffisamment de chambres pour loger tous leurs passagers le cas échéant. Ce n’est pas le cas en Martinique.

La place que vous accordez à la croisière dans le développement touristique n’est-elle pas disproportionnée ? Autrement dit les bénéfices sont-ils à la hauteur des investissements ? 

La Croisière prend toute sa place dans la politique de développement touristique. Quand nous avions près d’un million de visiteurs dans les années 90, c’était essentiellement du au poids de ce secteur. Nos chiffres sont tombés de façon drastique suite à la désaffection des compagnies de croisière, alors que le chiffre des séjours est resté relativement stable. Alors faut-il investir dans la croisière ? La réponse est simple. C’est oui ! On sait pertinemment qu’un touriste de croisière s’il a passé une belle escale ici, voudra revenir. Et il y a une vraie complémentarité entre le développement de la croisière et celui de l’hébergement, qui sont deux choses compatibles.

Investir dans la croisière c’est notamment améliorer les infrastructures portuaires et aéroportuaires, et former les hommes. Le taux de satisfaction de la clientèle européenne vis à vis de notre territoire est élevé, quand celui de la clientèle américaine est médiocre. Nous devons travailler sur ce sujet. Le touriste de croisière va dépenser chez nous quand nous allons lui offrir des produits différenciants par rapport à ce qu’il peut trouver sur les autres iles. A ce titre, nous soutenons très fortement la création du groupement des artisans d’art de la Martinique qui va nous permettre de proposer des produits « made in Martinique », que les touristes ont envie de trouver ici.

En conclusion j’estime que nous ne pouvons pas nous passer de cette clientèle, qui fait travailler de nombreux corps de métiers. Aujourd’hui les bateaux reviennent à la haute saison. Notre objectif est de les fidéliser, et de les faire venir durant toute l’année. C’est aussi un combat que nous menons à la CTO, avec les autres iles.

Tout cela demande beaucoup d’engagement de martiniquais. On a pu voir lors de l’élection du ministre junior du tourisme de la Caraïbe des jeunes caribéens peut-être plus aguerris que nos jeunes martiniquais ? Sommes-nous préparés à cela dès notre plus jeune âge comme peuvent l’être nos voisins ? 

Les martiniquais sont passionnés. Chacun d’entre nous a une idée ou un jugement sur ce qu’il faudrait faire de notre tourisme. Maintenant en matière d’investissement personnel, je crois qu’il faut poursuivre les campagnes de sensibilisation, et permettre aux martiniquais de pouvoir s’impliquer. En ce sens, l’initiative qu’avait prise le président Letchimy d’appel à projets touristiques qui viendraient de tout un chacun est une bonne démarche qu’il faut renouveler.

Pour ce qui est des jeunes nous avons mis en place depuis 3 ans la semaine du tourisme à l’école. Je suis contente qu’on ait pu le faire en partenariat avec le Rectorat mais ce n’est pas suffisant. Nos enfants doivent grandir en sachant ce que représente le tourisme : du service, pas de la servilité. On parle de « business », d’économie, d’emplois, de carrières… nous avons encore beaucoup à faire et c’est un sujet qui doit être abordé avec l’éducation nationale, et pas qu’en Martinique : La France est le pays le plus visité au monde, pourquoi ne pas mettre en place des mesures de ce type au niveau national.

Concernant l’élection du ministre junior, je dois souligner que nous n’y prenons part que depuis deux ans. Il s’agit d’intéresser les jeunes au développement du tourisme. Notre candidate Raïza Hazanavicius, 15 ans, n’a pas démérité dans cette épreuve anglophone. Elle a beaucoup travaillé, beaucoup répété, et a même effectué un séjour à Londres peu avant son départ pour Saint-Thomas. Mais il y  un décalage avec les autres jeunes qui on le voit bien grandissent dans cette atmosphère du tourisme, de la prise de parole. Ils ont une assurance et une confiance en eux qui est assez extraordinaire. Nous étions tous bluffés, et nous avons encore beaucoup à faire pour que nos enfants prennent davantage d’assurance, et soient en mesure d’aborder des sujets « d’adultes » qui les concernent également. Nous allons nous y prendre plus tôt désormais pour bien préparer nos candidats de manière à ce que la Martinique remporte un jour cette élection.

 

Propos recueillis le 20 septembre 2014  @polpubliques