Cet entretien passionnant avec André Constant, membre du bureau politique du Parti communiste martiniquais, et fondateur de l’Optique médicale André Constant, a été réalisé en 2008 par la sociologue Juliette Smeralda. Les deux personnalités y évoquent de nombreuses questions relatives à l’histoire de la Martinique, aux relations entre ses groupes sociaux, à la place des békés, à l’économie et bien entendu à la politique.

L’entretien très riche que j’ai eu avec André Constant a été réalisé en 2008. Il est publié dans : Juliette Sméralda, Philibert Duféal, militant communiste et syndicaliste martiniquais, L’Harmattan, 2012 [193-230].

André Constant n’était pas un transfuge de classe, même s’il croyait l’être. C’est de sa position de petit-bourgeois – ainsi qu’il se définissait lui-même – qu’il assumait ses convictions politiques. De ce fait, il était à l’aise dans son activité de militant communiste. Aucune posture empruntée ne parasitait donc sa volonté de prendre la défense des défavorisés. L’extrait d’entretien proposé ci-dessous illustre un trait de son engagement, marqué par une forme de générosité dépouillée de toute condescendance, précisément parce que celle-ci était l’expression de rapports d’amitié qui s’originaient dans sa prime enfance. Son engagement n’avait donc rien de symbolique. Il frappe au contraire par la fidélité de l’homme à un idéal qui s’est structuré dans sa jeunesse déjà, sur la base du rejet de toute forme d’égoïsme. Au-delà de ces « prédispositions » qui trouvent leurs motivations dans son histoire personnelle, André Constant était un homme de conviction, engagé, sincère et entier, défenseur d’une cause à laquelle il est resté fidèle toute sa vie. Il alliait à une connaissance fine de l’histoire de son pays, de son parti, des hommes qui ont fait l’histoire de sa société, des rapports de classes… un militantisme en lutte contre un système économique qui entretient la misère de son peuple. Son ouverture au débat d’idées, sa passion de l’histoire de son parti, sa grande culture générale, une projection dans les grands principes de l’universalisme renforcent la clairvoyance dont il fait preuve dans ses analyses. D’une grande honnêteté intellectuelle, c’est sans hésitation qu’il s’est soumis aux contraintes de l’entretien. La Martinique vient de perdre l’une de ses grandes figures ; un fils dont l’altruisme, legs précieux, rappelle qu’elle fut une société généreuse et exigeante.

Voici reproduit dans son intégralité l’entretien réalisé en 2008:

 

La question de la bourgeoisie nationale et de l’assimilation

 

‘… on n’a pas su cerner la nature colonialiste de l’État français…’

(André Constant)

‘Tous ces grands mots, ces demi-vérités’, ces promesses irréalisables !’

 (Norbert Elias)

 

Juliette SméraldaCe que j’attends de vous, c’est que vous m’expliquiez le fait qu’en Martinique nous n’ayons pas réussi à produire une bourgeoisie nationale, parce que je pense que beaucoup de nos difficultés actuelles s’expliquent par cette absence.

André Constant – Il y a une bourgeoisie nationale, mais qui rejette la nationalité ! Elle a été un moment représentée par Max Élisée – le fondateur des cinémas Élisée –, qui était pour nous un bourgeois national. Le problème c’est que, en Martinique, la liaison avec la France a tout bloqué. Cette bourgeoisie est restée tout à fait prisonnière de l’idéologie française assimilationniste. Il ne faut pas oublier que l’assimilation est une revendication très vieille, qui date d’avant l’éruption de la montagne Pelée ![1] Et que c’était pour elle le seul moyen de sortir des griffes des gouverneurs et des planteurs békés. Et cette vieille revendication s’est trouvée portée par cette bourgeoisie. D’ailleurs, Élisée lui-même était originaire de Saint-Pierre. Et cette bourgeoisie nationale, par conséquent, n’a pas su surmonter cette contradiction… – et pourtant, il y a eu les autres exemples –, parce que sa production était tournée vers la France, et uniquement vers la France…

– Vous parlez de ‘production’ intellectuelle ?

André Constant – Non, non, matérielle ! Sucre, canne, rhum, tabac… !

– Vous incluez donc parmi eux les planteurs ?

André Constant – Oui, oui, oui ! Absolument ! Et le grand drame de ce pays, de notre patrie, c’est qu’on n’a pas su cerner la nature de cet État colonialiste[2]. On a toujours cru à la bonté de la France, à la fraternité proclamée ; à la devise – Liberté, Égalité, Fraternité – inaugurée par le Siècle des Lumières…

– Nous l’avons pris au pied de la lettre ?

André Constant – On l’a pris au pied de la lettre ! Ce qui n’a pas été le cas dans les autres colonies… !

– Cela me rappelle une réflexion d’Antoine Spire. Dans L’obsession des origines[3], il écrit la chose suivante :

‘L’égalité est de droit, elle ne doit pas devenir identité de nature ; il y a dans cette affirmation une part d’utopie et chacun sait que le plus puissant impose en général ses valeurs.’

Les Martiniquais n’étaient pas en mesure de décoder la dimension utopique du projet ? Ont-ils vraiment cru que le plus puissant leur faisait don de ses valeurs ?

André Constant – … Mais les autres colonies, c’est après-guerre ! Or, il se trouve qu’en Martinique – il ne faut pas oublier qu’au temps de l’Amiral Robert, la Martinique représentait la France dans les Amériques ! Et à la Martinique, les Martiniquais – aussi bien Frantz Fanon, que Marcel Manville – sont allés défendre la France. Ils sont partis en dissidence ! Il y a eu des dizaines et des centaines de Martiniquais, de jeunes Martiniquais qui sont partis pour aller défendre la patrie française.

– Vous voulez dire qu’il y a chez nous un très fort attachement à la France ?

André Constant – Il y a un très fort attachement !

– C’est-à-dire que le lien de vassalité qui faisait ou qui fait que nous sommes colonie n’est pas objectivé dans les représentations que notre peuple et singulièrement notre bourgeoisie a de la France ! Elle ne se conçoit pas comme assujettie de la France…

André Constant – Pas comme des colonisés, non !

– Elle ne se perçoit pas ainsi… Pourtant, vous affirmez qu’il existe une bourgeoisie nationale, mais comment se vouloir bourgeoisie nationale et ne pas vouloir arrêter ses frontières nationales, culturelles, identitaires ?

André Constant – Mais c’est là la contradiction !

– C’est là la contradiction… Il ne s’agit donc pas d’une bourgeoisie nationale, mais d’une bourgeoisie tout court ?

André Constant – C’est une bourgeoisie tout court ! Compradore[4] !

–  C’est une bourgeoisie tout court qui a, de manière virtuelle, aboli les frontières géographiques qui la séparent de sa métropole… ?

 

L’assimilation : une revendication à contre-courant de l’histoire

 

André Constant – Voilà ! Et pour abonder dans ce sens… Lorsqu’il y a eu la loi d’assimilation, en mars 1946, il se trouve que Maurice Thorez, qui était ministre d’État, député et Secrétaire général du parti communiste français, a convoqué le groupe communiste en réunion à l’Assemblée nationale française, pour demander aux élus communistes des DOM – il y avait Césaire, Bissol, Raymond Vergès, il n’y avait pas en Guadeloupe de députés communistes –, pour attirer leur attention sur le caractère bourgeois (et assimilationniste) de leur revendication, qui ne lui apparaissait donc pas comme une revendication populaire, qui allait au contraire à contre-courant des revendications formulées ailleurs. Et il a fallu cette intervention, qui a eu lieu à la Chambre des députés, à l’Assemblée nationale française, en mars 1946, avant le vote de la loi… Il a fallu que Bissol, puis Césaire, puis Raymond Vergès, le député, interviennent pour convaincre que c’était bien une revendication populaire, qui visait à briser le monopole des Blancs en Martinique… Thorez n’en fut pas persuadé. Il fit remarquer à Bissol, à Césaire et à Vergès que ce n’était pas le même mouvement qui, au même moment, se dessinait à Madagascar, au Viêt Nam et même en Afrique, en Algérie.

– Où l’on recherche plutôt une véritable émancipation politique ?

André Constant – Absolument ! Et il n’y avait pas encore eu la Conférence de Bandoeng[5], qui va intervenir dix ans après ! Mais Thorez avait attiré l’attention sur cette loi d’assimilation. Et, comme c’était effectivement une revendication du peuple martiniquais, les députés de la Martinique se sont battus pour faire voter cette loi. Ce qui fut fait. Et c’est si vrai que c’était une revendication populaire – on pourra en rechercher les causes après —, que lorsque Césaire et Bissol ont quitté la Martinique la première fois, sur le Gouverneur Mouttet – bateau que commandait mon père[6] –, ils ont embarqué sur le quai de Carénage à l’époque, et ils se sont rendus à Sainte-Lucie. C’est à Sainte-Lucie qu’ils ont pris l’avion qui les a conduits ensuite à Paris, parce qu’il n’y avait pas encore d’aéroport de liaison ; c’était tout de suite après la guerre, en 1946. J’étais sur le quai et je me souviens que sur l’appontement il y avait une foule de gens qui accompagnaient Césaire et Bissol qui embarquaient. Et ce n’étaient pas (que) des bourgeois, c’était le peuple qui avait voté. Et plusieurs voix se sont élevées pour dire : ‘Pa oublié voté lwa-a !’ ; ‘ritounin épi lwa-a !’. La loi d’assimilation[7] !

Pour revenir à l’épisode de la Chambre des députés, Bissol, Césaire, et par la suite, Raymond Vergès, sont intervenus pour bien faire comprendre au groupe du PCF, en présence de Thorez et de Jacques Duclos, qui était président du groupe parlementaire communiste, que cette revendication était une revendication qui venait du peuple, et qu’elle était prise parce qu’il fallait briser la puissance du gouverneur et du Conseil privé à l’époque et le gouverneur et le Conseil privé c’était l’usine. Cette revendication s’est exprimée avec plus de force encore après l’assassinat d’André Aliker, en 1934, et à l’avènement du Front populaire, en 1936. C’est cette revendication, prise en main par le PC, qui a permis au parti de conquérir plusieurs municipalités et d’avoir plusieurs députés.

– Mais vous disiez précédemment que c’était une revendication bourgeoise : il y a là une contradiction ! Est-ce à dire qu’elle a émané de nos intellectuels, avant d’être relayée par le peuple ? Mais comment est-elle passée de la bourgeoisie au peuple ?

André Constant – C’est une question très intéressante. Comment est-elle passée de la bourgeoisie au peuple ? Il ne faut pas oublier que les grands mouvements sociaux en Martinique ont été menés par des hommes tels que Jules Monnerot – qui est le fondateur du journal Justice, en 1920. Il y a eu Lagrosillière, avant qu’il ne fasse son bout de chemin avec les békés, et qui était au parti socialiste. Il ne faut pas oublier que Lagrosillière allait dans les champs de canne avec les grévistes ! Et, ils ont cru, sincèrement, que, avec les lois françaises – [la plantocratie, l’usine, comme on disait à cette époque-là ! L’usine qui a fait assassiner André Aliker, crime resté impuni !] – il y aurait eu possibilité de mater l’usine et les békés. Mais à aucun moment, ils n’ont pensé que Lagrosillière deviendrait un ‘agent zélé’, complice de la plantocratie. Complicité modérée, mais complicité quand même !

[…]

– On en était venu à cette question, parce qu’on se demandait comment cette revendication de la départementalisation et de l’assimilation, qui était à la base portée par la petite bourgeoisie et/ou par la bourgeoisie a été déportée dans le camp populaire, chez les masses populaires, qui se la sont appropriée, et qui ont été celles qui, dans les faits, ont pratiquement investi cette bourgeoisie de la démarche d’aller l’entreprendre officiellement. Vous racontiez dans une partie de l’interview, que lorsque nos politiques sont montés sur le bateau, les gens massés sur le quai leur ont lancé : ‘Pa oublié rivini epi lwa-a !’ C’est cela que j’essayais de comprendre. Comment avait opéré cette sorte de transfert, mais ce n’est pas tout à fait le terme qu’il faut…

André Constant – De mutation !

–  De mutation, mais de transfert aussi d’une classe sociale à une autre, ce qui fait que l’on peut avoir le sentiment qu’actuellement, le peuple et la bourgeoisie vivent dans une sorte de promiscuité, sans pour autant partager la même condition sociale, puisque les barrières de classes se maintiennent… 

André Constant – Attention ! Il ne faut pas croire qu’il y a eu collaboration de classe entre la classe ouvrière et l’usine. C’est une lutte de classe qui s’est manifesté par cette alliance de la classe ouvrière et de ceux qui voulaient combattre les intérêts ouvriers. Et parmi ceux qui voulaient combattre les intérêts de l’usine, il y avait cette petite bourgeoisie naissante. Des électeurs, mais qui possédaient aussi des commerces.

– Nous avons distingué la distillerie de l’usine. Nous avons convenu de ce que la distillerie était plutôt aux mains des gens de couleur, et l’usine, aux mains des planteurs béké…

André Constant – Oui, oui, l’usine était restée aux békés. L’usine et les plantations.

– Oui, mais…

André Constant – Vous parlez de collaboration. Il n’y a pas eu collaboration. Il y a eu convergence pour abattre la puissance du gouverneur et du Conseil privé.

– Mais nous parlons quand même de populations qui relèvent de trajectoires différentes. Lorsque je vous parle de bourgeoisie – c’est de bourgeoisie nationale que je fais état –, vous me dites qu’une bourgeoisie nationale existe bien chez nous ! Mais on a vu qu’elle n’est pas ethniquement homogène et n’entretient pas de sentiment national, puisqu’elle est dans une stratégie fusionnelle avec la France, d’identification totale. Vous incluiez dans cette population les usiniers, c’est-à-dire les békés, que l’on a du mal à concevoir dans une alliance de classe officielle avec la bourgeoisie de couleur[8] qui, elle, occupe un champ de l’économique qui n’est pas celui occupé par les békés. À quel moment y-a-t-il donc rencontre, relégation au second plan du souci racial, négociation, stratégie commune, vision commune de sa place, de son rang dans la société, qui ferait que l’on se dirait : ‘békés et gens de couleur forment une classe qui constitue la bourgeoisie, et cette bourgeoisie revêt les caractères d’une bourgeoisie nationale’. À mes yeux, il y a là un rapport interclasses et socioracial qui est très complexe, qu’il faut arriver à démêler…

André Constant – Mais je pense encore une fois que vous croyez que les békés se sont rapprochés aussi de la petite bourgeoisie, ou l’inverse, que la bourgeoisie s’est rapprochée des békés, alors que cela n’a pas été le cas.

– Mais puisque vous m’avez dit que békés et gens de couleur forment la bourgeoisie nationale…

André Constant – Qui est la bourgeoisie nationale ?

– Eh bien ! Les békés et les gens de couleur. Parce que c’est ce que j’ai compris dans ce que vous me disiez au début de l’entretien, c’est pour cela que je reviens à la charge sur cette question-là.

André Constant – Les békés, ce sont des Martiniquais. Et ils connaissent la Martinique mieux que vous et moi. Ils ont de la psychologie ; ils l’ont démontré lors du vote de décembre 2003. Et cette bourgeoisie de couleur, qui possédait l’épicerie en ville, les commerces au bord de mer ; cette bourgeoisie de couleur avait comme cible les békés, parce que les békés les freinaient. Il ne faut pas oublier que les békés détenaient la Banque de la Martinique et le Crédit martiniquais. Il n’y avait pas à l’époque la BNP, ni les autres banques. Il y avait la Banque de la Martinique, dont il ne faut pas oublier qu’elle a été fondée avec l’argent que la France a donné aux békés pour les dédommager de la perte des esclaves. Vous pensez bien qu’il n’est pas question pour les békés d’aider la bourgeoisie de couleur avec ça ! Ils ne l’ont jamais fait. Il y avait la Banque de la Martinique, le Crédit martiniquais contrôlé par les békés. Et alors, grâce à ces deux banques, le Conseil privé et le gouverneur faisaient la pluie et le beau temps au profit des békés. La bourgeoisie de couleur n’avait d’autre solution que s’appuyer, non pas sur les békés, mais sur la classe qui voulait combattre les békés.

– Il y a donc une instrumentalisation de la classe ouvrière et de la petite bourgeoisie par la bourgeoisie. Alors, lorsqu’on parle de bourgeoisie nationale, de qui parle-t-on ? Si on devait essayer de définir notre société en termes classistes, comment le ferait-on ?

André Constant – Ah ! Les békés ne font pas partie de la bourgeoisie nationale !

– Mais lorsque je vous ai posé la question, je vous demandais si vous incluiez les békés, vous m’avez répondu qu’ils étaient notre bourgeoisie nationale. Maintenant, compte tenu de vos explications, je me pose la question de savoir comment les caractériser : sont-ils une excroissance de la société martiniquaise ?

André Constant – C’est une excroissance de la société martiniquaise !

– Elle est comme son eugénisme alors, c’est-à-dire une espèce de monstruosité qui détonne dans le corpus sociétal…

André Constant – Qui ne fait pas corps avec le peuple martiniquais, qui se revendique martiniquais, qui se revendique créole, à cause peut-être de l’ascendance de l’impératrice Joséphine, qui se revendique créole, mais ne se revendique pas du côté de la classe ouvrière martiniquaise ; pas du côté de la petite bourgeoisie martiniquaise ; pas du côté de la bourgeoisie. Il est à part.

– C’est-à-dire que pour comprendre cette particularité-là, il faudrait nécessairement faire intervenir le critère racial.

André Constant – Ce n’est pas seulement le critère racial : il y a le critère racial, mais il y a aussi la question des finances, la question du capital. Capital et race.

– Oui, mais dans d’autres pays, dans d’autres régions du monde, on a réussi à trouver des passerelles entre les classes, pour que les capitaux se mutualisent… comme cela s’observe actuellement avec la mondialisation. On peut également travailler entre bourgeoisies de plusieurs pays différents et intégrer aussi des couches intermédiaires comme la couche inférieure de la bourgeoisie moyenne. Alors pourquoi cela ne se produit-il pas en Martinique ? C’est bien parce que, à un niveau donné intervient le critère racial. Quand on dit que les békés sont une excroissance, cela signifie qu’ils produisent un discours qui fait référence à une éventuelle martinicanité qu’ils sont incapables d’exercer. Ils n’exercent pas leur martinicanité : ils l’affirment, mais restent dans leur clan, dans leur ‘race’, dans leurs capitaux. Parce qu’il y aurait possibilité de faire circuler le capital plus qu’il ne circule actuellement en Martinique. À moins qu’il franchisse les frontières martiniquaises, à peine constitué, pour s’investir à Trinidad, en Australie, etc., privant la Martinique d’un potentiel qui servirait son développement économique ?

André Constant – Ah non ! Plus maintenant.

– Plus maintenant ? Mais j’essaie de comprendre l’origine de la démarche assimilationniste, parce que vous avez dit, dans une autre partie de l’entretien, que le premier souci des Martiniquais, surtout des hommes de couleur, c’est de faire éclater le carcan, qui les empêche ici sur place de ‘monter’, et qui est le fait des békés. Notre bourgeoisie va donc passer par-dessus la réalité locale, pour se projeter en France, et demander à la France ce qui est impossible ici, c’est-à-dire d’avoir accès au capital financier, pour ‘monter’…

André Constant – Pas pour avoir accès au capital financier ! Au pouvoir !

– Mais le capital n’est pas seulement financier…

André Constant – Non, non non, ce n’est pas seulement pour avoir accès au capital, parce que si c’était pour avoir accès au capital, on aurait pris une autre voie. Le Parti communiste n’aurait pas soutenu cette revendication. C’est encore une fois pour briser l’oligarchie financière du capitalisme béqué.

– Oui, mais là il s’agit pour eux d’avoir accès à ce capital ?

André Constant – Mais non, ce n’est pas pour avoir accès à ce capital !

– Alors pourquoi vouloir briser ce monopole ?

André Constant – Parce que c’est une oligarchie qui gêne l’expansion et l’économie du pays. L’économie du pays était bloquée entre la canne à sucre et la banane qui vient après. Les békés n’avaient pour toute culture que la canne à sucre disait René Ménil.

– Donc l’action des communistes, le désir de combattre cette oligarchie n’est qu’une action symbolique ? C’est-à-dire que ce n’est pas une action dont la visée serait de s’approprier un capital qui est monopolisé par un groupe socioracial, qui ne se reconnaît pas dans la population globale et qui ‘roule’ pour lui tout seul ? Ce n’est pas cela ?

André Constant – Ah ouais !

– Cela veut dire essayer de s’attaquer à un fonctionnement qui empêche que la société libère toutes ses potentialités et fasse corpus ? Est-ce que les choses ont changé depuis ?

André Constant – Quoi ?

– Est-ce que ce corps étrange, qui fait excroissance…

André Constant – Vous voulez dire que les békés ont changé ?

– Est-ce que la situation artificielle qu’ils entretiennent ici a changé ?

André Constant – Oui !

– En quoi a-t-elle changé ?

André Constant – Elle a changé… elle a évolué… La classe béquée possédante a été… Je vous prends un exemple : quel est l’homme de confiance de Bernard Hayot, qui est la plus grosse fortune béquée et martiniquaise ? C’est l’avocat Bagoé[9], qui est directement issu de la petite bourgeoisie. Et il y a d’autres comme cela : il y a Osenat, homme de confiance. Parce que les békés ont compris qu’il fallait prendre au sein de la bourgeoisie, de la petite bourgeoisie, des hommes qu’ils allaient combler de leurs vœux et que ces hommes allaient les servir jusqu’à la dernière goutte de sang. Et c’est ce qui se passe actuellement.

– La nature de la bourgeoisie a donc changé ?

André Constant – Une grande partie de notre bourgeoisie s’est laissé corrompre.

– Est-ce qu’on peut dire, aujourd’hui, que les békés seraient une bourgeoisie nationale, c’est-à-dire qu’ils ne seraient plus cette excroissance qui est en marge de la société, et qui la domine sans en faire véritablement partie, mais par le fait qu’ils ont corrompu une partie de notre bourgeoisie, ils seraient intégrés à cette bourgeoisie nationale ?

André Constant – Non, ils ne sont pas intégrés. Ils l’absorbent !

– Ils absorbent la bourgeoisie ? Ils empêchent donc cette bourgeoisie de jouer son rôle de bourgeoisie nationale ?

André Constant – C’est là qu’ils ont vu le danger !

– Ils la phagocytent alors ?

André Constant – Exactement !

– Et cette bourgeoisie n’est pas clairvoyante ? Elle ne comprend pas cette stratégie dirigée contre son propre groupe ? Contre sa propre société ?

André Constant – Certains d’entre eux comprennent, pas tous.

– Et qu’est-ce que cela donne ?

André Constant – Cela donne la situation actuelle, cela donne le 7 décembre, où on a vu certains hommes de gauche, tel que le docteur Pierre Aliker, voter contre et nous dire qu’il a voté contre. C’est cela le drame ! Alors qu’on avait l’occasion de faire un pas en avant ! On a vu des gens comme Jean Crusol tourner casaque, et voter contre et mener campagne contre.

– Comment expliquez-vous que vous ayez des personnalités qui peuvent jouer des rôles clé dans l’histoire de leur pays et qui prennent des positions qui font basculer cette histoire précisément, et accumuler ce que j’appelle une forme de retard social, politique ? Puisque vous voyez que c’est sous l’action de quelques hommes, de très peu d’hommes, qu’une société peut se mettre à stagner, parce qu’il y a des forces obscures qui manipulent les personnages qui pourraient aider au progrès de leur société. Est-ce parce qu’ils n’ont pas de projet que cela peut se passer ? Comment expliquez-vous cela ?

André Constant – Je pense que c’est l’absence d’un projet au sens réel du terme, l’absence d’un projet élaboré par le peuple martiniquais, qui fait qu’il ne se bat pas en conséquence, pour faire aboutir ce projet-là. Et c’est lorsqu’on va se battre pour un projet qu’on va démasquer ceux qui ne veulent pas du projet.

– Mais qu’est-ce qu’il gagne à ne pas vouloir un projet qui l’érige en maître de sa propre destinée ? Comment expliquez-vous cela ?

André Constant – Aliker a regretté sa position ; Jean Crusol, non.

– Ils n’ont donc pas de stratégie ?

André Constant – Comment ils n’ont pas de stratégie ?

– Cela voudrait dire qu’ils ne sont pas clairvoyants ? … Aliker a regretté sa position, Crusol non… Mais, est-ce que cela signifie que, lorsqu’ils adoptent une stratégie, ils n’envisagent pas leurs décisions du point de vue de leur intragroupe ? Ils ne sont pas fins politiques ? Ils ne sont pas bons stratèges ? Qu’est-ce qui peut expliquer que des erreurs aussi monumentales soient commises de manière récurrente ?

André Constant – Des erreurs d’analyse de classe !

– Mais pourquoi sont-ils ceux qui les commettent et pas les autres en face ? Pourquoi les békés se tirent-ils toujours mieux d’affaire que les autres ? N’est-ce pas parce qu’ils jouent le collectif, contrairement aux autres qui, par leur individualisme, font figure de novices ?

André Constant – Nous sommes novices.

– Nous sommes novices ; nous n’avons pas de stratégies collectives. Nous avons du mal à nous projeter dans l’avenir. Nous sommes condamnés donc à n’être que des électrons libres au service des projets des autres… Ne sommes-nous d’ailleurs jamais sortis des déterminismes initiés par le système esclavagiste ?

 

Idéal communiste et réalité locale

 

– Je pense qu’il faudrait chercher le lien entre l’idéal communiste et le fait que ce sont des intellectuels qui l’ont relayé en Martinique d’une part, et d’autre part, le fait que l’intellectuel qui fait le choix de se mettre au service du peuple, fait passer dans le peuple des idées d’égalitarisme et de plus grande justice sociale, etc.

André Constant – … De générosité…

– … Et de générosité, et le peuple s’en accapare. Et le peuple se met à être celui qui rappelle à ses intellectuels qu’il faut qu’ils obtiennent le vote des lois qui va lui concéder les droits afférents et leur promesse d’égalitarisme social… J’ai retrouvé cette problématique chez Philibert, et je lui ai posé la question de savoir si c’était le peuple qui leur avait dicté leur choix? Et il lui a été compliqué de me répondre. Je retrouve la même problématique chez vous. Il y a comme une forme de confusion : en apparence, c’est la bourgeoisie qui se mêle au peuple, c’est le peuple qui dicte à la bourgeoisie des revendications qui doivent être portées à l’Assemblée nationale pour y être votées sous forme de lois… Il y a là une sorte de dynamique socioclassiste très intéressante à analyser, parce que les frontières de classes n’apparaissent pas nettement dans le mode de contact qui est ici reflété entre deux groupes sociaux aux intérêts qui restent néanmoins divergents. Par ailleurs, lorsque vous me parlez de ‘bourgeoisie nationale’, vous évoquez tantôt les békés et les gens de couleur/Noirs confondus ; tantôt les gens de couleur/Noirs tout seuls, tantôt les békés plantocrates tout seuls. Parfois, lorsque vous évoquez la bourgeoisie nationale, il vous arrive aussi de parler de ces deux groupes indistinctement. Cela aussi est un peu confusionnel, vous ne trouvez pas ?

André Constant – Ce n’est pas confusionnel ! Lorsqu’on dit l’usine – les grandes usines, d’accord, c’étaient les békés –, mais les distilleries, les fameuses distilleries de rhum, ce n’étaient pas des békés en majorité, c’était des hommes de couleur ; c’étaient des mulâtres ! Il y avait quelques békés, mais… Clément ! Clément n’est pas un béké, c’est un mulâtre ! Courville… c’est un bâtard­ béqué ! Corneille aussi ! …

– Il y avait donc le monde de la distillerie, et le monde de la plantation ?

André Constant – Oui ! De la distillerie et de la plantation.

 

La classe ouvrière dirigée par la (petite) bourgeoisie

[…]

André Constant – Vous attirez l’attention sur un phénomène important : quels sont, à part Bissol, Lamon et Portel, les dirigeants ouvriers originaires de la classe ouvrière ? Il n’y en a pas ! Ils sont très rares !

– Et c’est le cas aujourd’hui encore !

André Constant – Oui, ils sont très rares ! Aujourd’hui, il y en a quand même un peu plus – Albert Platon, Dolor Banidol[10], Albert Crétinoir (ouvrier du bâtiment), Alcindor Paul ! Parce que le fond qu’a créé le mouvement communiste l’a été par Bissol – ouvrier ébéniste –, Joseph Del – bijoutier –, Sainte-Croix…

– Mais ce sont des artisans ?

André Constant – Ce sont des artisans ! Viennent s’ajouter des intellectuels comme René Ménil, Georges Gratiant, Thélus Lérot, qui est le frère d’Étienne Lérot ! Et ce sont des originaires de la petite bourgeoisie. Et ils viennent fonder le groupe Jean Jaurès avec des artisans. N’étaient pas nombreux les ouvriers !

–  Et comment ont-ils adhéré à cette idéologie communiste, qui est égalitariste ? Était-ce une séquelle de l’histoire ? C’est-à-dire qu’après avoir vécu des inégalités profondes… s’approprier l’idéologie communiste pour y lover ses propres revendications, notamment ses aspirations égalitaristes… C’est un procédé qui rappelle la pratique du masque[11]! Parce qu’à cette époque-là il n’existe pas de parti politique qui soit en mesure de prendre en charge le profond désir de justice sociale qui habite la petite-bourgeoisie, voire la bourgeoisie, toutes deux reléguées dans l’ombre par la plantocratie.

 

La doctrine communiste : une idéologie déconnectée des réalités coloniales ?

 

–  J’ai demandé à P. Duféal comment les communistes en sont venus à appliquer, à une réalité coloniale, une idéologie – une utopie en fait –, qui s’origine dans une autre source culturelle et sociétale, pensée donc relativement à la réalité d’un complexe sociétal spécifique, qui, dans nombre de ses traits, se distingue de la société (post) — coloniale par son histoire, son peuplement, le rapport au travail de ses membres…

Comment cette idéologie a-t-elle été appliquée à la réalité de la société coloniale, qui sort à peine de l’esclavage, et qui est profondément inégalitaire, raciste et classiste ? Et ce qui leur a plu – d’après les réponses de P. Duféal, je crois que c’est la promesse égalitariste qu’elle contenait, qui a attiré les Martiniquais qui y adhèrent ! L’égalitarisme social a fait l’objet de tous leurs vœux ! Il a pesé d’un poids considérable dans leur choix. Ils y ont cru passionnément. Et il y a un aspect très troublant dans ce que vous me dites, à savoir que plus aucune de ces personnes ne se conçoit comme colonisée ! Que s’est-il passé au niveau des mentalités, qui explique qu’elles se soient déconnectées, de manière si radicale, de leur réalité, au point de parvenir à faire abstraction du lien de vassalité qui n’a jamais cessé de les soumettre à la France esclavagiste, puis coloniale, puis assimilationniste ? Que s’est-il passé, pour qu’elles n’aient plus accepté de concevoir une quelconque différence entre elles et les Français de souche ?

André Constant – Pas celles qui ont fondé le mouvement communiste ! Elles se sentent différentes des Français ! Et quand vous dites que la société était totalement différente, ce n’est pas tout à fait exact ! La société martiniquaise n’est pas fondamentalement différente des autres sociétés, si on fait une analyse marxiste, une analyse de classe ! Il y a une classe exploiteuse, et il y a une masse exploitée, qui est très grande ! Et c’est là l’erreur fondamentale de Césaire : ça a été précisément de croire que c’était la même société, et de concevoir la définition du prolétariat exactement comme en Occident : le prolétaire, c’est un ouvrier d’usine. Ce n’est pas vrai. En Martinique, le prolétaire c’était l’ouvrier agricole qui allait au travail muni de la force de ses bras…

Mais c’est bien ce que je dis : le contenu idéologique, la philosophie du social que recèle le communisme, se rapporte à une autre réalité sociétale. Ce que nous avons fait c’est de forcer notre réalité à entrer dans un cadre théorique qui ne prend pas en compte la structure spécifique artificielle de la société coloniale. Autrement dit, d’une certaine façon, nous avons virtualisé notre réalité et notre rapport à notre réalité…

 André Constant – Elle n’est pas virtuelle, elle est réelle ! Elle est basée sur l’exploitation de l’homme par l’homme ! Que nous soyons en Amérique du Sud, en Afrique, en Asie ou en Europe, le problème est qu’il faut faire cesser l’exploitation de l’Homme par l’Homme, pour arriver à une société meilleure, plus juste, plus égalitaire… C’est cela le problème !

Pas seulement, puisque nous n’avons pas produit de théorie notamment sociologique de notre réalité… Visiblement, une théorie politique ne suffisait pas à prendre en charge l’ensemble des problématiques qui auraient dû avoir été appréhendées de front, pour démêler la complexité de l’héritage esclavagiste et colonial… J’ai le sentiment que nous sommes habitués à ne pas trop regarder la réalité que nous avons sur le terrain… Nous avons tendance à penser nos problématiques suivant une posture universaliste ; idéologie qui est profondément ancrée dans la culture coloniale française… que nous avons assimilée…

André Constant – Mais non ! Prenons un cas, extrapolons un peu. Dès 1955, les communistes martiniquais ont rejeté l’idée de l’assimilation. La onzième conférence fédérale, tenue en août 1955, vote une résolution en ce sens. Je la cite : ‘L’assimilation nie le caractère colonial de notre pays, masque l’oppression et de ce fait désarme les masses populaires.’ (Sic). En 1957, après la création du Parti communiste martiniquais, et après accord, on a fait un divorce à l’amiable avec le PCF. On a eu des discussions et nous avons décidé de prendre notre liberté. Ce qui a été fait. De même, nous lançons en février 1960, nous le PCM, que pour la Martinique, il faut une solution à part – cette solution n’est pas l’indépendance dans l’immédiat –, à savoir l’autonomie dans le cadre français. Le gouvernement français a tout de suite vu le danger, mais pas la bourgeoisie martiniquaise ! La bourgeoisie martiniquaise a été contre l’autonomie, parce qu’elle voyait que nous allions avancer dans la modification de cette société coloniale…

– Elle voulait donc l’assimilation ?

André Constant – Elle voulait l’assimilation ! Elle ne voulait pas de l’autonomie !

– Elle ne se regardait donc pas ? Elle ne regardait pas la réalité qu’elle avait sur place ? Et qu’attendait-elle de l’assimilation ? Se protéger de la plantocratie ? Bénéficier d’avantages matériels ? Se concevoir comme un appendice naturel de la France ? Qu’est-ce que c’était ?

André Constant – C’était bénéficier des avantages matériels.

– Et elle a fait porter cette revendication par le peuple ?

André Constant – … et de l’aura…

– … de l’aura de la France ? La dimension symbolique de l’appartenance donc…

André Constant – Oui…

– Vous savez que ce que je cherche c’est à cerner de manière rationnelle c’est la structure des mentalités, et donc la psychologie, de notre peuple… Peut-on affirmer, sans se fourvoyer, qu’il y a de la naïveté chez notre peuple ? Est-ce que nous sommes des personnes naïves ? Que nous voulions que soit appliqué à la lettre, que nous sacralisions presque, le contenu de textes législatifs déconnectés du réel colonial et de notre cheminement historique, n’est-ce pas une forme de naïveté ?

André Constant – Je crois, oui ! Dans le fond, oui !

– Dans le fond… Et la devise ‘Liberté­Égalité­Fraternité’ doit forcément être en correspondance avec un idéal sociétal – qui ne participe pas d’un projet élaboré par nous-mêmes, mais dont nous nous approprions les termes, pour les mettre en adéquation avec un vécu, dont nous gommons consciencieusement le caractère colonial ? Nous sommes en tout cas dans la posture de gens obstinément décidés à forcer l’héritage esclavagiste et la réalité (post)coloniale à correspondre à la promesse écrite dans la Constitution française ?

André Constant – Exactement, il faut qu’on la viole !

– Il faut qu’on viole la réalité, qu’on force la tenue de promesses qui n’auraient été que des vœux pieux ? Au fond, c’est notre colonisateur que nous bousculons ainsi, pour le forcer à respecter des engagements pris un peu trop à la légère ? Parce que, pour nous peuple de l’oraliture, la parole est sacrée[12]

André Constant – Je pense effectivement que c’est vrai, parce que, lorsqu’on a fondé le mouvement – la CGT fête ses soixante-dix ans ! Et le mouvement communiste est né dans les années 1920 – , comment était la Martinique en 1920 ? Qui lisait en Martinique ? Qui écrivait en Martinique ? C’est là le gros problème !

– On entend donc davantage parler d’égalité et de fraternité que l’on ne les voit à l’œuvre ?…

André Constant – Si on n’entend pas, on écoute au moins !

– Mais il y aurait bien une forme de naïveté chez nous ?

André Constant – Je pense ! Disons de crédulité[13].

– De crédulité ? Et le Blanc le sait ?

André Constant – Ah, le Blanc le sait ! Le Blanc l’a exploitée au maximum ! Le béké martiniquais est très psychologue !

– Il nous connaît mieux que nous-mêmes…

André Constant – Écoutez ! Ce sont les premiers Martiniquais ! Il ne faut pas l’oublier ! Ils nous connaissent ! Et ils sont mêmes arrivés à faire les Nègres esclaves, qui s’étaient libérés, à mépriser les Indiens, alors que les Indiens auraient pu, par la suite, s’associer aux Noirs pour faire sauter la société postesclavagiste, qui avait dû céder au 22 mai 1848. Ils ont fait croire aux Noirs que c’est l’Indien qu’il faut mépriser, puisque l’Indien vient prendre un travail qu’ils ont refusé… Ce mépris de l’Indou en Martinique est encore hélas sinon vivace du moins bien fort, à la fois dans la bourgeoisie et dans les milieux populaires, où l’Indien continue à être un ‘coolie’. Ce n’est le cas ni dans les autres îles de la Caraïbe anglophone, ni en Guadeloupe[14].

– Nous semblons donner plus de réalité aux décisions de la France nous concernant que la France elle-même ne leur en donne. C’est comme si nous étions investis d’une sorte de posture qui nous rendait encore plus rigides que ne l’ont fait l’esclavage et la colonisation, à force de vouloir fermer les yeux sur les messages que nous délivrent l’effectivité des actes officiels qui nous situent dans le bas de l’échelle des priorités de la France… Et nous continuons obstinément à croire que notre réalité est celle circonscrite aux quelques décisions administratives qui ‘gèrent’ notre place dans la république. De ce fait, nous habitons notre identité juridico-administrative comme l’on habite un carcan, par manque de repères propres, autodéfinis… Nous manquons d’ailleurs de ces concepts autoproduits, qui nous enracineraient dans une identité moins virtuelle…

André Constant – Nous ne les avions pas !

– Mais nous sommes toujours dans l’extériorité face à notre propre identité ! La devise Liberté Égalité Fraternité – tout comme les notions de justice, d’universalisme et de républicanisme nous fascine au point que nous sommes devenus les plus grands défenseurs de leur teneur morale. En cela, nous donnons le sentiment d’y être bien plus attachés que ne le sont les Français eux-mêmes !

André Constant – Oui, les Français ont jeté çà par-dessus bord[15] !

 

Le PCM et Césaire[16]

 

‘Je suis communiste parce que je sais tout ce que notre pays, tout ce que notre race ont souffert depuis l’origine, parce que je sais la traite, l’humiliation, l’imbécile préjugé, l’exploitation, la répression

et qu’aucune force au monde ne peut me faire oublier cela.’

(Discours du 6 octobre 1949, cité par Toumson & Henry­Valmore, 1993:123)

 

– Dites-moi quelques mots au sujet de Césaire, de sa démission du Parti…

André Constant – L’épisode de Césaire… Le problème c’est que ceux qui ont voulu resacraliser la lettre de démission de Césaire, l’ont fait pour se redonner un peu de poids, parce qu’il ne faut pas oublier que le PPM fondé par Césaire a voulu redorer son blason, en mettant cette lettre en avant – encore plus depuis la scission qui vient d’avoir lieu et le départ de Claude Lise, qui critiquait le manque de démocratie à l’intérieur du PPM. Or, cette lettre de démission a divisé ! il ne faut pas oublier qu’avant la démission de Césaire, le PCM, la Fédération communiste avait un nombre de voix qu’on ne retrouvait dans aucun pays d’Amérique Latine et de la Caraïbe ! Il ne faut pas l’oublier ! Au point que le Consulat américain, qui se trouvait à la rue Schœlcher à l’époque, était inquiet et envoyait des messages au FBI, aux USA, pour leur dire que le communisme est en train de s’emparer de la Martinique ! En réalité, dans les faits, la démission de Césaire – on pourra toujours discuter de ce qu’il a voulu ou pas –, a brisé l’essor communiste en Martinique ! c’est çà le problème ! Deux Martiniquais sur trois votaient communiste. La division a joué. Elle a démobilisé…

– C’est également ce que dit Philibert, pour qui Césaire était Dieu personnifié !

André Constant – Pour Philibert, ah, oui ! Le PC, en Martinique, a fait le culte de la personnalité de Césaire. Parce que, lorsque Césaire débuta en politique, il n’était pas connu du peuple martiniquais. Ce ne sont pas les écrits de Tropiques, au temps de l’Amiral Robert, mais le Parti qui a mis en avant Césaire !

–  Est-ce que c’est une contradiction de classe qui fait que Césaire va démissionner, en dehors de la conjoncture politique ?

André Constant – Non ! Je ne pense pas. Je pense, par contre, qu’il y a eu des raisons matérielles à sa démission, parce qu’il ne faut pas oublier que tous les députés communistes à l’époque ne touchaient pas leurs mandats de députés. Leurs indemnités étaient versées directement à la direction de leur parti. Ils touchaient exactement ou plus ou moins le salaire d’un ouvrier spécialisé de chez Renault, c’était la base ! […].

 

Absence de vision économique ? Et pourquoi pas la culture comme production économique ?

[…]

André Constant – Et c’est pourquoi, je le répète, et c’est l’actuelle proposition du parti communiste martiniquais, il faut absolument que les partis de gauche se mettent autour d’une table et fassent un projet pour la Martinique, et que ce projet soit soumis au peuple martiniquais. Nous, nous sommes pour l’autonomie. Il y en a qui sont pour l’indépendance. Il y en a qui pensent qu’entre les deux, on peut trouver une solution. Asseyons-nous autour d’une table, et écrivons noir sur blanc ce que nous voulons pour un projet de la Martinique, de la société martiniquaise.

– Un projet qui serait… ?

André Constant – Social, économique et culturel.

– On va peut-être laisser de côté cette dimension-là, parce que, là aussi, j’ai le sentiment que la vision que l’on a de l’économie dans notre pays – vision en défaut à cause du passé esclavagiste et colonialiste de notre société –, nous empêche de voir que ce qui fait économie dans les pays européens, dans les cultures dites développées, c’est d’abord les cultures de ces pays. C’est-à-dire que le plus important produit économique que nous pourrions inventer plutôt inventorier, puisque nous n’avons pas encore inventorié notre culture , ce serait d’abord notre culture, qui constituerait notre plus grand capital dans ce domaine. En effet, lorsque l’Occidental vous vend sa télévision, par exemple, ce qu’il vous vend avec sa télévision, c’est ce que fait son peuple ; c’est ce qu’il sait faire dans le domaine culinaire, ce qu’il fait dans le domaine de la mode, ce qu’il fait dans le domaine de la musique… Ce sont donc les traits culturels des Occidentaux – leurs savoir-faire et savoir­être – qui sont à la base de leur développement économique, de leurs exportations, de leur expansion dans le monde, qui leur rapportent des dividendes, génèrent des ressources qui sont exploitées individuellement et collectivement… À côté de cela, il y a ce que nous appelons ‘économie’ (notre héritage colonial essentiellement), mais qui n’est en réalité qu’une production spéculative, plantationnaire, qui n’a jamais été destinée à satisfaire les besoins immédiats des Martiniquais, même si, aujourd’hui encore, la publicité se propose de leur faire ‘aimer manger leur banane’. Mais lorsque les Martiniquais vivront au rythme de leur culture, ils auront probablement de quoi nourrir leur population, parce que c’est d’abord leur culture qui sera mise au centre de leur développement économique.

André Constant – Je pense que vous venez de soulever là un point très très important : la question de la culture. Si important que – je ne sais pas si vous le savez , il y a en Martinique deux télés locales – KMT et Zouk­TV , qui font des reportages de proximité, qui mettent en avant ce que pense la dame d’un quartier du Vert-Pré ou d’un quartier de Fond Saint-Denis ou d’Ajoupa-Bouillon. Eh bien ! Ces deux télés sont combattues par le Conseil de l’audiovisuel, si bien que Zouk… est pratiquement interdit ! La municipalité de Fort-de-France vient de prendre une position pour soutenir Télé Zouk, parce que depuis l’an 2000, le comité de l’audiovisuel[17] veut briser Télé Zouk !

– Vous parlez du Conseil national, le CSA ?

André Constant – Oui…

– Parce que les contenus ne lui conviennent pas ?

André Constant – Parce qu’ils diffusent la culture ! Et c’est pourquoi je vous ai dit que le problème que vous posez est central ! Et si jamais ils réussissent leur projet de briser Télé Zouk, ils vont s’en prendre ensuite à KMT. Mais c’est toujours filandreux. Ce n’est pas de front ! Les radios libres font ce qu’elles peuvent, mais on sait que les gens aiment s’installer devant leur télé pour écouter la culture de l’autre, et c’est cette culture de l’autre qui est en train de saboter la culture martiniquaise.

– Elle sabote et elle entretient l’aliénation, mais en dehors de cet aspect, il faudrait envisager la culture de manière plus large, comme base de notre production économique même, parce que les Occidentaux ne font pas autre chose, et ils s’appuient sur leurs propres cultures pour asseoir leur hégémonie à l’échelle planétaire…

André Constant – Mais c’est ce que je dis.

– … Concurrence est faite à notre culture, comme concurrence est faite à nos tomates et à nos ignames…

André Constant – Oui !

– … Ce sont donc autant de productions dont les Martiniquais sont privés, puisqu’ils pourraient en faire une économie et en vivre…

[…]

 

Le communisme ramené des tranchées[18] ?

 

André Constant – Vous oubliez un événement fondamental ! La guerre 14-18, voyons ! Il ne faut pas oublier que des Martiniquais se sont engagés – y compris André Aliker d’ailleurs , ils sont allés en France. Il y a eu feu Henri Barbusse. Il y a eu les écrits de Jaurès avant la guerre, et ils ont été imprégnés par tout cela dans les tranchées, et c’est là qu’ils comprennent qu’une société nouvelle a besoin d’aide. Puisque, entre-temps, il y a eu la révolution bolchevik, en Russie. C’est pourquoi, lorsqu’ils arrivent ici et qu’ils préconisent le communisme, ils ont les yeux fixés sur Moscou.

– Oui… ils vont à la guerre et ils reviennent avec une idéologie dans leurs valises ?

André Constant – Oui ! Qu’ils ont apprise dans les tranchées, dans la boue et sous les feux des Allemands !

– À partir de ce moment, il y a correspondance avec la révolution bolchevik, et sur le plan dogmatique et idéologique, etc., ils ont ce qu’il faut ? Et ils arrivent en se disant qu’il y a une possibilité de transposer cette idéologie dans leur société ?

André Constant – Avant tout, ils voient combien leur société est injuste et inégalitaire !

– Ils voient donc cet inégalitarisme…

André Constant – Ils voient cette inégalité sociale qui est dénoncée par Henri Barbusse, dans son livre Feu, et ils comprennent ce que disait Anatole France : ‘On croit mourir pour la patrie, on meurt pour les capitaux’. Alors, ils reviennent, et ce n’est pas par hasard qu’André Aliker qui a été décoré sur le front, à Londres, par l’armée française, il ne faut pas l’oublier est ici et tient tête au béké Aubéry !

– On s’investit donc de l’idéologie communiste pendant la guerre. Le père de Philibert Duféal devient communiste. C’est à cette époque-là qu’il s’imprègne de cette idéologie – parce que je ne suis pas sûre qu’il soit allé à la guerre…

André Constant – Non, il n’est pas allé à la guerre, mais il y en d’autres qui en reviennent…

–… Il y en a d’autres qui en reviennent avec, dans leurs valises, une idéologie qui leur permet d’expliquer les inégalités sociales et, éventuellement, d’entamer un combat contre la plantocratie, en-tout-cas contre le capital monopolistique. Et alors, comment décident-ils de s’appliquer une idéologie qui est extérieure à leur culture, et comment expliquent-ils leur société sur la base de cette idéologie ? Cela ne vous paraît pas curieux ?

André Constant – Non, cela ne me paraît pas curieux ! On a bien adopté le Christianisme !

– Oui, mais à coups de trique !

André Constant – Absolument !

– Mais c’est pour cela que c’est fascinant : ceux qui sont partis à la guerre et en sont revenus avec l’idéologie communiste n’ont pas subi la violence des coups de trique. Comme vous l’expliquiez, ils sont partis et sont revenus avec des valises chargées. Dans celles-ci, quelque chose qu’on ne leur a pas imposé par le matraquage.

André Constant – Non, mais lorsqu’on se base sur ce qu’était la société martiniquaise dans les années 20-25…, allons en France, on est totalement aveuglé, et pourtant il y a de la misère en France, la classe ouvrière est exploitée en France dans les années 1920, mais par rapport à ce que l’on voit en Martinique, c’est la nuit et le jour, et le vrai drame de la Martinique c’est l’exploitation de l’homme par l’homme, c’est ce qu’ils réalisent !

– L’état de leur société à ce moment-là justifie l’adoption de cette idéologie ?

André Constant – Voilà !

– Finalement, cela n’a pas d’importance que l’adoption de cette doctrine n’ait pas été soumise à un filtrage culturel ?

André Constant – Non, parce que ce n’est pas posé de manière culturelle. C’est une question matérielle.

– Classiste ?

André Constant – Classiste. Si vous voulez, je suis né longtemps après, en 1928, à Sainte-Thérèse, et j’ai vu de près les enfants de Sainte-Thérèse dans la misère. Je me souviens que je partageais mon goûter – pourtant, j’étais vorace ! , avec des humbles du quartier. Yo pa té ni mangé ! Quand on en parle maintenant, les gens croient qu’on raconte des histoires, mais les enfants de mon âge, de 5-6 ans, qui n’avaient pas un bâton de chocolat ! Moi j’avais trois-quatre bâtons de chocolat Elot ! Man té ka ba yo an ti mozo ; ça m’a marqué ça !

– La misère était plus visible ? Et probablement parce que vous aviez directement contact avec le terrain, tandis qu’en France, on la voit moins, parce qu’elle est plus cachée, en plus du fait qu’il y a une manière de considérer la réalité qui nous la cache : quand on arrive sur un nouveau territoire, on ne voit pas…

André Constant – Mais non ! Si ou ka rivé Paris ou ka allé gardé la Tour Eifel !

– C’est çà, on ne voit pas, le regard n’est pas encore exercé à saisir les détails des situations… Au contraire, ces Martiniquais qui partent, connaissent leur terroir et voient la misère de leur peuple, concrètement. Cela dit, il faut quand même souligner que ce sont essentiellement des membres de la petite bourgeoisie, grossis de quelques artisans… Est-ce qu’il est malvenu de douter a priori de la nature purement philanthropique de cet engagement ? Car, après tout, cette bourgeoisie n’a pas forcément les mêmes intérêts que la classe ouvrière, et pourtant… [Vous-même avez posé la question de savoir quels étaient les dirigeants ouvriers du mouvement ouvrier qui sont originaires de la classe ouvrière à la Martinique]. Et c’est d’ailleurs cette situation, qui nous est apparue paradoxale, qui nous a fait nous poser la question de savoir si la petite bourgeoisie n’avait pas adopté cette stratégie parce qu’elle était consciente qu’en faisant monter le peuple elle y gagnait. Autrement dit, est-ce qu’on est dans le dogme communiste, philanthropique, humaniste ou bien est-ce qu’on est dans une vision qui est déjà stratégique et qui fait qu’en aidant le peuple à monter on améliore sa situation à soi ? Cela dit, ces deux postures ne sont pas nécessairement antinomiques… À votre avis, quel est le soubassement de cette position ?

André Constant – La seconde position : en aidant la classe ouvrière, on monte aussi. On prend appui sur.

– On prend appui sur le petit peuple… Est-ce que, à votre avis, il y aurait une lecture du dogme communiste propre à la Martinique ? Et pour la Russie, est-ce qu’on peut dire que le combat en faveur du communisme est d’abord motivé par un idéal ?

André Constant – Un idéal de justice sociale…

– Mais ceux qui luttent pour cet idéal ne chercheraient pas nécessairement à améliorer leur propre condition ?

André Constant – Non !

– Chez nous, non ? Mais vous disiez qu’ils s’appuient sur le peuple pour monter, ils ont donc un intérêt fondamental à cette forme d’alliance ?

André Constant – Oui, mais ce n’est pas égoïste ! Ce n’est pas personnel !

– Mais lorsqu’une classe prend la défense d’une autre classe, il y a bien une intention au centre de cette stratégie !

André Constant – Aucune révolution, aussi bien dans l’Antiquité qu’actuellement, comme cela se passe en Amérique du Sud, ne peut se faire sans alliance de classe. Ce qui se passe en Équateur, au Brésil, au Venezuela… en est la preuve. Et la révolte de Sparte, c’est la même chose, la plèbe s’était alliée avec les autres.

–               Est-ce qu’on peut dire que notre petite-bourgeoisie a joué, dans les faits, le rôle d’une bourgeoisie nationale qui n’aurait pas réussi à accomplir son destin ?…

André Constant – Non.

– Il y a une raison à cela ? Parce qu’elle aurait pu se substituer à la bourgeoisie nationale. En fait, c’est elle qui portait le projet.

André Constant – Pour se substituer à la bourgeoisie nationale, à la bourgeoisie des békés, il aurait fallu foutre en l’air les békés. Il aurait fallu s’accaparer des idées…

– Elle aurait donc eu besoin du soutien de la bourgeoisie de couleur ?

André Constant – Qui ?

– La petite bourgeoisie. Parce que dans la petite-bourgeoisie, je n’inclus pas la bourgeoisie de couleur.

André Constant – Ah, c’est ce qu’il me semble…

– Parce que, lorsque vous dites que la distillerie était tenue pas des gens de couleur, ce sont des gens qui sont eux-mêmes, en termes de classe, au-dessus de la petite bourgeoisie qu’on va retrouver à lutter aux côtés des ouvriers : les artisans, les employés, etc. Ce n’est pas la même couche.

André Constant – Mais ce n’est pas du tout la même ! Mais le drame…

– Mais en fait, c’est elle qui porte le projet d’une bourgeoisie nationale…

André Constant – Le drame, c’est qu’elle[19] ne voyait pas les békés comme étant l’ennemi de classe. Elle pensait faire alliance, tôt ou tard, avec les békés.

– La petite bourgeoisie est donc plus clairvoyante ? Elle comprend…

André Constant – Oui ! Parce que, laissez-moi vous dire que la petite-bourgeoisie va verser dans l’intelligentsia.

– Une partie ?

André Constant – La grande partie ! Celle qui a dirigé aussi bien au niveau du PCM qu’au niveau du PPM, ce sont des intellectuels.

– Oui, mais la bourgeoisie mulâtre est restée dans son camp, elle aurait donc trahi son rôle d’une certaine façon

André Constant – Oui…

– Elle est restée dans son camp. Elle ne s’est pas mêlée à la petite bourgeoisie…

André Constant – Non.

– Il n’y a donc pas eu d’alliance de classes dans ce sens-là ? De celle dont vous parliez concernant l’alliance petite-bourgeoisie/classe ouvrière ?

André Constant – Il n’y a pas eu cette alliance de classe.

– Parce que la classe mulâtre n’a pas adhéré au communisme ?

André Constant – Non plus. Elle l’a combattu…

– Elle l’a combattu, on en revient donc à ce qui est essentiel : les personnes qui importent le communisme en Martinique sont des personnes qui relèvent de la couche sociale que l’on appelle la petite bourgeoisie, dont la composition n’est pas homogène. De par cet investissement, cette couche s’approprie un projet qui l’est traditionnellement par les bourgeoisies nationales. Et elle échoue dans ce rôle-là, parce qu’elle verse dans l’assimilation…

André Constant – Elle échoue volontairement ou involontairement ?

– C’est l’implicite contenu dans mon observation : voilà le nœud gordien auquel nous aboutissons. Est-ce qu’elle échoue, parce qu’elle se met en contradiction totale avec sa mission historique ? Elle se met à revendiquer la départementalisation, l’assimilation, car c’est bien elle qui porte l’assimilation, c’est la petite bourgeoisie…

André Constant – Qui porte la revendication ! Soutenue…

–… soutenue par le peuple.

André Constant – D’accord !

– Ainsi donc, la bourgeoisie nationale combat l’idéologie qu’a adoptée cette petite bourgeoisie. Et la petite bourgeoisie, elle, au lieu de jouer son rôle de rupture – parce qu’elle n’en a probablement pas les moyens – se tourne vers la métropole, et porte à celle-ci le projet, soutenu par le peuple, d’assimilation. C’est unique ! Nous avons une histoire unique !

André Constant – Je suis d’accord avec vous. Elle est d’autant plus unique qu’on a entraîné la Guadeloupe et la Réunion !

– Comment cela ?

André Constant – Mais oui ! Parce que la question de l’assimilation était fortement combattue en Guadeloupe ! Notamment par le député socialiste Paul Valentino, qui était contre ! Contre ! Il l’a combattue !…

– Et les députés martiniquais l’ont convaincu ?

André Constant – Mais non ! Valentino est resté jusqu’au bout convaincu : il a voté contre la loi de départementalisation !

– Et elle s’est quand même appliquée aux Guadeloupéens !

André Constant – C’est-ce que je dis : la Martinique a entraîné Guadeloupe et Réunion.

– Autrement dit, en faisant voter cette loi pour la Martinique, on l’appliquait à tous les DOM…

André Constant – Aux autres colonies. C’est après qu’elles deviennent DOM !

– Aux autres colonies… C’est donc une histoire particulière que la nôtre… Et alors, la question qui se pose par rapport au communisme en tant que tel, c’est en quoi il accélère le phénomène ? Parce que les bourgeoisies nationales, ailleurs, ne sont pas communistes. En quoi ce phénomène accélère-t-il une sorte de déliquescence de la problématique nationale ?

André Constant – Il est certain qu’il faudrait encore fortement pousser l’analyse, parce qu’il ne faut pas oublier que, à un moment, 85 % du peuple martiniquais votait pour le Parti communiste. Et que…

– À cause de son idéologie ?

André Constant – Mais oui ! Mais attention, phénomène qui n’existe pas encore du tout dans la Caraïbe, ni non plus à Cuba – il n’y avait pas encore de Fidel Castro , au point que le consulat des États-Unis en Martinique, qui était situé à la rue Schœlcher, a attiré l’attention du gouvernement français sur une présumée volonté des Bolcheviks de s’emparer de la Martinique. Et il y a eu un renforcement de la répression en Martinique à cause de cela… Et ce qui fait perdre de la vitesse à l’emprise du PC en Martinique, c’est le passage de Césaire sur un autre plan. Le PCM est le seul, je dis bien le seul, dont des militants furent condamnés[20] et emprisonnés. Le journal Justice a été saisi à plusieurs reprises, avant même la fin de son impression, frappé par l’Ordonnance d’octobre 1960. Aucun journal en Martinique n’a été l’objet de saisie.

– Oui, vous avez dit que cela a freiné le mouvement… 

André Constant – Mais ce qu’il y a, c’est que, lorsqu’on regarde dans toute la Caraïbe, à l’époque, on ne voit pas la lutte de classes se manifester avec autant d’acuité qu’en Martinique, dans les petites Antilles comme dans les grandes Antilles.

– La Martinique a donc une posture exceptionnelle à l’époque ?

André Constant – C’est pourquoi je dis qu’il faut persévérer dans votre enquête, pour qu’on puisse essayer de clarifier cette situation. Mais on ne pourra pas arriver au fin du fin tant qu’on n’aura pas regardé ce qui se passe à la même époque dans les autres colonies, françaises comme anglaises. Il est vrai que l’abolition de l’esclavage s’est faite dans les pays anglais et espagnols bien avant les colonies de la France, pour des raisons économiques. Dans quelle mesure, le fait que l’Angleterre ait donné l’indépendance aux colonies de la petite Caraïbe, Barbade et compagnie, a­t­il freiné le mouvement en Martinique ? Est-ce que cela a accéléré, différé ou entravé le mouvement ?

– Et au contraire, pourquoi ne pas se demander pourquoi l’exemple de l’indépendance n’a pas été suivi par la Martinique ?

André Constant – Mais non, il ne peut pas avoir été suivi, puisque c’est le royaume anglais qui a décidé de cette indépendance. Ce ne sont ni les Barbadiens, ni les Sainte-Luciens, ni les Dominicains qui ont revendiqué cette indépendance. Et, c’est une pseudo indépendance, puisqu’il n’y a pas de chef d’État ; il n’y a que des Premiers ministres, le chef d’État demeure la reine d’Angleterre. C’est ça le Commonwealth. L’Angleterre a toujours su jouer de façon plus subtile que la France. Je demandais dans quelle mesure cette indépendance a joué dans la conscience des Martiniquais.

– Vous pensez qu’elle a pu freiner l’avancée du communisme ?

André Constant – Elle a pu freiner la revendication martiniquaise, parce que, comme les Martiniquais connaissent la situation sociale des îles voisines, on leur a fait croire…

– En effet, on a souvent agité le spectre de l’indépendance associée à la misère, pour convaincre les Martiniquais qu’il fallait rester dans le giron français. Mais dans le même temps – et vous savez que ce qui m’intéresse dans le travail que je fais, c’est l’histoire des mentalités de notre peuple –, une chose est claire : finalement, il existe, chez notre petite-bourgeoisie, une sorte de conscience aiguë de la misère matérielle qui touche le gros de leur peuple…

André Constant – Ça c’est sûr !

–… Sa misère matérielle… par ceux qui vont à la guerre et qui en reviennent et qui sont comme à la recherche finalement d’un outil d’interprétation et de transformation de la réalité de leur société, et puis qui découvrent le communisme et qui reviennent avec cette doctrine, dont ils se servent pour mettre sur pied un mouvement qu’ils vont charger de prendre en compte les attentes du peuple. À la base donc, ces Martiniquais sont profondément marqués par l’état de misère dans lequel l’esclavage laisse leur société. Ils sont profondément marqués par la misère, par le dénuement du peuple… des séquelles de cette situation historique s’observent encore de nos jours…

De l’exotisme à l’autodoudouisme : un trait de la mentalité martiniquaise

C’est dans la mentalité d’un peuple qu’on peut trouver les causes profondes qui expliquent certaines formes de stagnation sociale. Et quand vous en avez fait le tour, il vous faut cerner l’idéologie qui sous-tend la représentation du monde de ce peuple. Pour déterminer la structure de cette représentation, il faut prendre en compte le projet sociétal du groupe qui est pris en modèle par la masse, et qui inspire celle-ci, en même temps qu’il la construit en entité collective investie d’une vision du monde propre. En l’occurrence, en Martinique, la référence immédiate du peuple semble être la petite bourgeoisie, dont j’ai dit qu’elle n’est pas une classe homogène[21]. Or, cette petite bourgeoisie est elle-même une classe qui est, dans une certaine mesure, encore nécessiteuse ; qui a donc aussi des difficultés relatives à son intégration sociale. Sur le plan classiste, la différence entre couche inférieure et couche supérieure de la petite-bourgeoisie est très mince. Il suffit d’écouter Philibert Duféal raconter les difficultés des petits artisans, qui sont généreux, qui se donnent, qui veulent améliorer la condition des masses autant que la leur propre… Ainsi, lorsque l’on entreprend de comprendre la mentalité du peuple martiniquais – exception faite d’une élite souvent qualifiée de très arrogante –, la masse des Martiniquais aime les (grands) gens (qui savent rester) simples, qui leur manifestent de l’attention, voire qui leur disent qu’ils les aiment. Car, il faut le dire, lorsqu’il s’agit de personnes occupant des fonctions importantes, les Martiniquais aiment qu’ils ne soient pas ‘komparézon ’, qu’ils soient (et restent) à leur portée. Dans un tel contexte, qui sait jouer du populisme, sait bien manœuvrer notre peuple… Ségolène Royal l’a compris, et nos élus l’ont aidée à aller dans ce sens-là – deux mots de créole et nous sommes aux anges ! Philibert ne déclame pas sans raison ce vers de Césaire ‘Cessons d’être l’objet sombre au carnaval des autres !’ Notre peuple est sans doute très manipulable…

André Constant – Et très sensible !

– En matière de mentalité[22], un sentiment de dignité nous ferait nous méfier spontanément de tous ceux qui viennent parler à notre ‘état enfant’ depuis leur ‘état parent’. Nous adopterions ainsi, collectivement, une posture psychologique qui refuse l’infantilisation. De cette manière-là, la dimension privative de notre intimité collective ne nous serait pas subtilisée… Vous voyez ce que je veux dire ?

André Constant – Non seulement je vois, mais j’approuve !

– Notre peuple donne parfois le sentiment d’être un magma très plastique, qui épouse toutes les situations, sans distinction du NOUS et du EUX. Aussi, n’importe quel bonimenteur croit-il pouvoir surgir sur la scène de son intimité, et lui tenir des discours faciles, auxquels il donne le sentiment d’adhérer tout aussi facilement ; ce qui nous fait apparaître ridicules… Vous ne croyez pas ?

André Constant – Mais je suis entièrement d’accord… Nous aimons qu’on nous flatte !

– Qu’on nous flatte, mais il me semble que la forme de flatterie que nous aimons est celle qui autorise qu’on nous ‘méprise’ – contrairement aux gens qui aiment la flatterie qui les confirme dans la haute idée qu’ils ont d’eux-mêmes –, et que l’on annihile ainsi notre aspiration à être (traités en) partenaires occupant une position symétrique dans la relation qui s’entretient avec nous. Parce que nous manquons de points d’ancrage – nécessairement arrimé à une personnalité collective et subjective fortement structurée –, nous sommes prompts à vouer un culte aux personnes, au ton dont elles usent envers nous, sans trop scruter les projets dont elles sont porteuses…

[…]

André Constant – Il est certain que les propos de Ségolène Royal m’ont choqué. Mais si je le dis, on me rétorquera que je ne suis pas pour elle ! Mais non ! Je n’aime pas ces manières-là ! Parce que cette manière de faire flatte et trompe les gens en même temps !

– La perspective d’après laquelle nous creusons le sujet des mentalités nous oriente vers l’essentiel, à savoir la compréhension de l’âme du peuple martiniquais, ce qui permet, du même coup, d’envisager les difficultés que vit actuellement ce peuple, à la lumière de la posture psychologique qu’il a adoptée et de ses choix politiques. Et ce qu’on entrevoit, à partir des révélations que l’on en a, c’est que la situation ne va pas s’améliorer, tant qu’on ne traitera pas le problème de fond qui est à rattacher à la forme de structuration sociale et de socialisation propre à la société esclavagiste, qui n’ont fait que s’inscrire dans un tissu social qui n’a jamais arrêté de se dégrader, parce que, à la base, les structures sociétales de la Martinique ne sont pas endocentrées, et ne peuvent donc prendre en charge son identité, sa culture, sa vision du monde. De ce fait, plus les visées de la France sont hégémonistes, plus les structures politiques, économiques et sociales de la France s’imposent de manière mécanique à la réalité martiniquaise. Au point que – pour pousser la logique assimilationniste dans son dernier retranchement – le groupe qui présente le plus fort taux de légitimité en Martinique est le groupe des Français originaires de l’hexagone, plutôt que celui des autochtones martiniquais.

 

‘L’identité martiniquaise’ et la ‘sulfureuse’ question raciale

 

‘J’ai adhéré au parti communiste parce que, dans le monde mal guéri de racisme où persiste l’exploitation féroce des populations coloniales, le parti communiste incarne (…) le droit à la dignité de tous les hommes sans distinction d’origine, de religion et de couleur.’

(Cité par Toumson & Henry­Valmore, 1993 : 122)

[…]

André Constant – … Depuis la création d’une revue ou d’un journal comme Tropiques, il y a une recherche de l’identité martiniquaise. Et cette recherche de l’identité martiniquaise, qui s’est exprimée violemment dans Tropiques, fait que le Martiniquais a retrouvé en grande partie ses origines. Il ne faut pas oublier qu’avant-guerre, il arrivait aux Martiniquais de s’insulter en se traitant l’un à l’autre de ‘sale Nègre ’ ! Et je dis que c’était courant que dans une famille on traite le plus noir de sale Nègre ! Et, depuis Tropiques, depuis cette recherche de l’identité martiniquaise, le Martiniquais est un peu mieux axé sur son pays, sur ses origines. Ce qui fait que l’on ne peut pas dire que c’est une population franco-française…

 

Lagrosillière et/ou la question raciale[23]

‘La race noire est la race mère de notre population[24] ; elle a droit à notre sollicitude,

pour deux raisons, plus importantes l’une que l’autre.

‘La première, est qu’elle est la pépinière même du Prolétariat ; la seconde est, qu’à ce titre, elle est doublement exploitée ; exploitée comme fraction de la classe ouvrière universelle, exploitée en tant que catégorie ethnique, sur laquelle pèse le plus absurde et le plus odieux des préjugés…’

(C. Darsières cite Lagrosillière, 1995 : 251 ; discours du 7 mai 1919).

– Vous m’avez rappelé qu’après la guerre 14-18, Lagrosillière propage les idées du socialisme en Martinique… Parlez-moi de lui. Là, on est entre l’idéologie communiste qui pénètre la Martinique avec les soldats martiniquais qui reviennent de la guerre, et l’idéologie prônée par Lagrosillière ? Est-ce que, lui aussi, il la ramène de la France ?

André Constant – Mais oui ! Lagrosillière, qui est un avocat d’origine mulâtre, arrive en Martinique, dans les années 20-25, et fonde la section socialiste. Il propage le socialisme, l’idée du socialisme ! Et il est accompagné de Jules Monnerot, du Dr Juvénal Linval, qui va rompre avec lui, lorsque lui, Lagrosillière, aura fait un pacte avec les békés, et c’est après ce pacte, qui intervient en 1919, que Jules Monnerot fonde le journal Justice, en 1920. Et c’était pour combattre l’alliance entre l’usine – le capital et les travailleurs. Parce que, dans son pacte, Lagrosillière faisait la paix avec les usiniers. Il collaborait avec eux, et c’est à partir de cet événement que le mouvement communiste prend naissance, en opposition avec cette alliance voulue par Lagrosillière, qui a lancé le mouvement socialiste. Lui qui avant son basculement dans le camp des békés , lors des grèves, allait dans les champs de canne avec les ouvriers agricoles ! D’ailleurs, c’est lui qu’on appelait ‘Lagro ’ – il était très populaire !

– Il aurait donc été ‘récupéré’, mais sur la base de quel compromis ? De quelle promesse de la part des  békés ?

André Constant – Je ne sais pas s’il a touché ou pas ; je ne sais pas du tout, ce n’est pas ce que je veux dire… Ce que je sais, c’est qu’il a renié la lutte des classes, et qu’il s’est allié avec les possédants ; il a donc trahi les travailleurs martiniquais et leurs intérêts. Il leur a tourné le dos, alors qu’ils avaient une grande confiance en lui. Et la Fédération socialiste de la Martinique (FSM) a suivi Lagrosillière, mais a été scindée. Celui-ci, ainsi que Cognet[25] – qui deviendra ensuite maire du Lamentin , ont fait pacte avec l’usine. Il y a donc le parti socialiste d’un côté, et de l’autre, il y a Jules Monnerot, Bissol et Joseph Del, qui fondent le journal Justice. Et le groupe Jean Jaurès[26], lui, sera fondé à ce moment-là. Et c’est ce groupe Jean Jaurès qui, par la suite, avec le Front commun de René Ménil, de Georges Gratiant et le Dr Juvénal Linval, va former le Parti communiste martiniquais. Il faudrait peut-être faire davantage de recherches sur Lagrosillière, parce que, il y a un livre qui a été écrit sur Lagrosillière par un autre avocat, récemment décédé, qui s’appelle Camille Darsières, et Camille, dans son livre[27], veut réhabiliter Lagrosillière ! Et ce dernier, mulâtre, ancien député, Camille Darsières, mulâtre lui aussi, veut le réhabiliter, pour en faire un homme d’avant-garde, alors que c’est un mulâtre qui a trahi…

– Et d’où lui est venue cette volonté de réhabiliter un homme qui aurait ‘trahi’ ?

André Constant – Je vous ai dit que c’est un mulâtre, et Camille c’est un mulâtre…

– Par solidarité de ‘classe’, de ‘caste’ ?

André Constant – Ah ! Camille a trahi sa caste en venant au PPM, qui est, qu’on le veuille ou pas, un parti d’origine populaire ! Et Camille a d’ailleurs eu des difficultés au sein même du PPM, et c’est Césaire qui soutenait Camille, parce qu’au sein du PPM, il recevait des coups de boutou !

– On se méfiait de lui ?

André Constant – On se méfiait de lui ! Et c’est toujours Césaire qui l’aidait. Lorsqu’il a écrit ce livre, c’était, à mon avis, non pas tellement pour justifier le comportement de Joseph Lagrosillière, mais pour dire à sa propre caste : ‘Vous voyez, je suis au Parti progressiste, mais je défends cet homme, parce que c’est un mulâtre qui a voulu faire du bien à nous autres mulâtres…’.

[…]

– Je suis en train de me dire, en vous écoutant, qu’il y a eu scission raciale dans tout cela. Il y a vraiment des groupes qui jouent des rôles différents, qui ne se rencontrent pas. Chacun défend quand même des intérêts spécifiques : il y a les békés et les mulâtres, qui défendent les leurs, et il y a essentiellement les Noirs dans le parti communiste. C’est cela ?

André Constant – Non !

– Ce n’est pas aussi tranché ?

André Constant – Non, alors là pas du tout !

– Vous parliez de la ‘ mulâtraille’, qui/que défend Lagrosillière… 

André Constant – Je dis que Joseph Lagrosillière, en 1947, était tête de liste pour conquérir Fort-de-France, et que toute la mulâtraille était derrière lui !

– Oui…

André Constant – La mulâtraille n’était pas derrière la tête de liste du parti communiste !

– Oui, mais cela veut dire qu’au parti communiste, le public est essentiellement Noir…

André Constant – Prolétarien !

– Vous refusez donc la question de la couleur, parce que, au fond, on n’a pas cette tradition de penser la société martiniquaise en termes ‘raciaux’. Et pourtant, ce que vous me décrivez là est bien une répartition raciale des luttes et des intérêts en jeu…

André Constant – Quoi donc ?

– Ce que vous me dites – à savoir que derrière un mulâtre, on trouve des mulâtres, et que derrière un communiste, on trouve des Noirs ou des ‘prolétariens’ – dévoile que des stratégies raciales sont à l’œuvre. Et puis il y a les békés de leur côté…

André Constant – Les békés soutenaient Lagrosillière. Il ne faut pas…

– Raciser ?

André Constant – Oui, il ne faut pas ratisser comme cela, parce que Gratiant est un mulâtre, Linval est un mulâtre, tout comme Jules Monnerot et André Aliker…

– Oui, mais j’essaie de dégager des typologies groupales en rapport à l’action des groupes en confrontation : il m’apparaît que, globalement, lorsqu’on regarde la configuration d’un groupe, il y a toujours des éléments qui sortent du lot, mais la configuration fait que je peux dire que, en majorité, dans tel parti, on trouve des gens de telle couche, de tel groupe racial dans le cas d’une société multiraciale…

André Constant – D’accord…

– Donc la typologie est racisée aussi.

[…]

 

Dans la suite de l’entretien, il s’agit de comprendre comment naît en Martinique une opposition structurée au système colonial : quels étaient les critères retenus dans la délimitation de frontières entre les intérêts des groupes respectifs, et ces critères étaient-ils ‘biologiques’ (forme euphémisée de ‘raciaux’) ? Castiques éventuellement (concernant donc blancs et mulâtres) ? Ou bien la ligne de partage a-t-elle eu pour soubassement une différenciation proprement sociale (socioclassiste plutôt que socioraciste[28]) ? Quant au discours oppositionnel des mulâtres, des hommes de couleur, voire du peuple, quel en était le contenu spécifique ?

Par ailleurs, devrait-on considérer que les alliances de classes de la petite-bourgeoisie et de ladite classe ouvrière leur étaient dictées par le fait que la classe montante qu’était la première avait en face d’elle deux groupes puissants béké et mulâtre , contre lesquels elle ne pouvait rien entreprendre seule . La théorie marxiste ne considère-t-elle pas, en effet, que la petite-bourgeoisie n’a qu’un faible pouvoir de changer la société ?

[…]

– Nous allons laisser de côté la personnalité de Lagrosillière. Ce qui m’intéresse en réalité c’est la chose suivante : après l’Abolition, on a parlé de l’existence de deux partis politiques – le parti des Républicains appelés Schoelchéristes, et puis le parti des Conservateurs royalistes représentés par les Blancs créoles. Comment ces deux mouvements ont-ils évolué ? Est-ce que l’on peut penser que les partis politiques contemporains leur sont, d’une manière ou d’une autre, affiliés ? Y a-t-il à l’œuvre, dans notre société, des idéologies politiques qui sont un héritage de ces courants de pensée ? Ce que je cherche c’est à comprendre sur quelle toile de fond historique vient se greffer l’action politique en Martinique. Est-ce que l’on peut parler de ‘vide’ politique avant l’Abolition ? A-t-il fallu attendre la guerre, pour voir revenir des Martiniquais partis se battre en France, avec la doctrine communiste ? Peut-on parler de cette idéologie comme d’une idéologie nouvelle en Martinique, qui n’aurait donc pénétré le tissu social martiniquais qu’après la Première Guerre mondiale ?

André Constant – Ce n’est pas après la Première Guerre seulement, il y a des préludes… Il y a le problème des travailleurs… Il ne faut pas oublier qu’il y a environ quinze grosses habitations en Martinique, et surtout, dans vos recherches, il ne faut pas oublier la grève de 1900 au François. Cette grève de 1900 au François, qui a fait plusieurs dizaines de morts, a eu un écho et des répercussions à travers la Martinique. Répercussions qui ont été freinées et arrêtées par l’éruption de la montagne Pelée, en 1902. La disparition, à Saint-Pierre, du berceau de la révolution antiesclavagiste ; la disparition de ceux qui conduisirent les premières grèves, ces personnes qui étaient à Saint-Pierre, et qui ont disparu deux ans après cette grève de la classe ouvrière au François. Ce qui fait qu’il y aura sinon un recul, du moins une stagnation de la lutte des classes en Martinique.

– À ce point-là ?

André Constant – Ah, oui ! Mais oui, parce que, entre 1902 et 1914 – début de la guerre , il n’y a pas de grands mouvements sociaux…

– On a souvent abordé la question de l’éruption, mais on a très peu évoqué ses conséquences politiques : elle aurait donc déstructuré la dynamique politique impulsée dans la société ?…

André Constant – Elle en a sapé la base. Parce qu’il y a eu des grèves à Saint-Pierre avant 1902. C’étaient les grèves des gabarreurs[29]… Arrive donc cette grève de 1900, qui a eu des répercussions en Martinique, et même en France et en Europe ! Le docteur Juvénal Linval – qui, avec Ménil et Thélus Léro ont formé le front commun des jeunes communistes à Paris – a raconté, en présence d’Armand Nicolas et d’autres, que Lénine lui a demandé – lorsque Linval a dit qu’il était Martiniquais : ‘Vous êtes du pays du François, où on a tué les ouvriers ?’ Cela montre que ce qui s’est passé au François a eu une répercussion internationale. Effectivement, en 1900, il y a tout ce mouvement qui se fait en Martinique, mais qui a été freiné net par l’éruption de la montagne Pelée, dont les répercussions politiques méritent d’être analysées.

– À  partir de 1902, on va considérer qu’on repart à zéro ou bien… ?

André Constant – On ne repart jamais à zéro ! Le François n’a pas été détruit par l’éruption !

– C’est une manière de dire…

André Constant – On repart sur de nouvelles bases.

– On repart sur de nouvelles bases, mais le travail souterrain qui se menait par la Gauche, contre le capitalisme, va se continuer ?

André Constant – Oui…

– Mais il va revêtir d’autres formes ?

André Constant – D’autres formes. Et puis, il faut dire que c’est plus tard que le mouvement socialiste communiste va faire état de lutte contre le capitalisme. Au départ, on parlait de lutte contre l’usine et contre les usiniers…

– Mais dites-moi, les Républicains des années 1880 et les Conservateurs, que sont-ils devenus ? Puisque les Républicains c’étaient les Schoelchéristes – doit-on penser qu’il s’agissait principalement de mulâtres ?…

André Constant – Oui, il n’y avait que quelques Noirs… Le plus grand nombre était mulâtre.

–… Et les Royalistes, les Conservateurs, étaient-ils principalement des planteurs et de grands colons, ou bien comportaient-ils dans leurs rangs quelques grands mulâtres ?

André Constant – Il faudrait rechercher les mulâtres qui étaient avec les planteurs et les grands planteurs.

– Il y en avait donc si peu ?

André Constant – Quelques… Clément…

– Alors, que sont devenus les Républicains finalement ? Se sont-ils recyclés ? Ont-ils eu une descendance politique ?

André Constant – Oui, moi je pense qu’ils se sont mis soit avec le parti radical socialiste de Victor Sévère – il ne faut pas oublier que c’était un grand mulâtre, originaire de Case­Pilote – soit avec le parti socialiste de Joseph Lagrosillière. On les retrouve principalement dans ces deux mouvements, après la disparition de Saint-Pierre.

– Tout cela est intéressant à analyser en prenant en compte le contexte historique, puisque les Schoelchéristes, dans les années 1880, passaient pour révolutionnaires !

André Constant – Mais oui, le parti radical était un parti révolutionnaire à l’époque ! Il s’opposait au parti royaliste ; c’est pourquoi il se disait ‘radical’.

– Voyez ce que cela représente au niveau des mentalités : ce qui apparaît aujourd’hui révisionniste ou ‘centriste», se concevait en termes révolutionnaires à l’époque. Dans l’histoire de nos mentalités, c’est un aspect intéressant… On va donc considérer que les héritiers des Républicains de la fin du XIXe siècle sont les socialistes modérés ?

André Constant – C’est le parti radical socialiste.

– Et du Parti socialiste de Lagrosillière ?

André Constant – Oui… La tête de file du parti radical était Victor Sévère, qui a été maire de Fort-de-France[30].

– Donc, on va considérer que les personnes qui adhèrent au parti communiste n’ont pas de filiation avec cet héritage républicanise ?

André Constant – Non ! On ne peut pas dire cela tout à fait ! On ne peut pas dire cela, parce qu’il ne faut pas oublier que Jules Monnerot, Joseph Dell, Bissol, Portel, etc., étaient au départ avec Lagrosillière, et c’est l’entente de Lagrosillière avec les békés (…) qui fera que ces hommes-là vont quitter la section socialiste pour créer le mouvement Jean Jaurès. Et ce n’est pas par hasard qu’ils appellent le mouvement ‘Jean Jaurès’ ! C’est pour bien montrer qu’ils restent fidèles aux idées préconisées par le fondateur du socialisme en France – Jean Jaurès.

– Peut-on considérer que les alliances (conjoncturelles ou durables) de la petite bourgeoisie avec le peuple lui étaient dictées par le fait que la classe montante qu’elle était avait comme ‘ennemi de classe’ deux puissantes ‘castes’, celle des békés et celle des mulâtres ?

[…]

 

Le bâton de chocolat ou les rapports entre classe populaire et petite bourgeoisie en Martinique

 

– Je voudrais que vous me parliez de votre histoire de bâton de chocolat, qui m’a beaucoup intéressée. Je pense que notre peuple a oublié ce que signifie la misère, dans la représentation qu’il se fait de son histoire récente, si bien qu’il est quelque peu arrogant, lorsqu’il évoque la misère de Haïti, etc., dont on sait qu’il a très peur[31].

André Constant – Non seulement il en a très peur, mais il sait que la misère existe en Martinique ! Mais l’orgueil de la Martinique fait qu’elle la cache !

– Alors moi ce que j’aimerais faire par l’ouvrage en préparation, c’est en quelque sorte restituer cette configuration de notre identité : il faut comprendre que la petite-bourgeoisie principalement va vers le communisme, dans sa quête d’une idéologie qui va prendre en charge la condition du peuple et qui va l’aider à sortir de la misère matérielle qui l’accable. Vous me disiez qu’il y avait des gens qui mourraient de faim, qui n’avaient pas de quoi manger, et que vous qui aviez un petit peu plus – trois bâtons de chocolat au goûter ‒, vous vous sentiez le devoir de les partager avec vos camarades.

André Constant – Je les partageais, en ce sens que je leur en donnais une partie…

– Oui, c’est ça, mais ce partage est d’une grande force symbolique !

André Constant – Mais c’est parce que je savais qu’ils n’en avaient pas à la maison !

– Oui… La symbolique de votre geste est d’autant plus forte ! Je retiens l’exemple des trois bâtons de chocolat, parce qu’il m’apparaît emblématique de l’engagement de la petite bourgeoisie envers le peuple !

André Constant – Je vais vous donner un autre exemple : quand nous quittons Sainte-Thérèse – parce que je suis né à Sainte-Thérèse –, là où l’on a fait le boulevard, face aux établissements Gallet, il y avait un cinéma, et j’habitais là avec mes parents, à la villa Saint-Michel. Mes parents quittent là, parce qu’on louait des terres de Porry, pour construire aux Terres-Sainville, au 47 avenue Jean Jaurès, près du Pont de chaînes. C’est là que j’ai fondé l’Optique[32]. Eh bien ! Figurez-vous qu’un jour, je suis au balcon, je regarde les gens passer – comme il n’y avait pas de télé en ce temps-là, on regardait les gens passer –, et à un moment je me mets à rire, parce que je vois passer les enfants d’une famille dont je n’oublierai jamais le nom : c’étaient les Narfin. Ils étaient environ douze-treize enfants – famille nombreuse –, et plutôt des garçons. Mon père me demande pourquoi je ris, et je lui réponds : ‘Mais papa, ils ont oublié de mettre leurs chaussures ! Il y en a un qui a un côté, un autre qui a l’autre, mais personne n’a une paire !’ Et mon père de me dire : ‘Faut pas rire, c’est parce que leurs parents n’ont pas assez d’argent pour acheter une paire de chaussures ; et la paire de chaussures est partagée entre les enfants. Ce n’est pas comme toi qui abîmes tes chaussures en shootant avec elles !’ Je n’ai jamais oublié ça ! Et en vous disant cela, je me rappelle que j’ai eu la chair de poule quand mon père m’a fait part de cette situation ! Voilà pourquoi j’en suis venu au communisme ! À la pensée qu’il y avait des gens dont les parents ne pouvaient pas acheter une paire de chaussures, et qui donnaient à un enfant le côté droit et à l’autre le côté gauche !

– Dans cet univers-là, vous étiez donc un privilégié ?

André Constant – Je suis un privilégié ! Un petit-bourgeois ! Il ne faut pas oublier : mon père était commandant de la Marine, il commandait le bateau de navigation, le Gouverneur Mouttet[33], qui faisait le transport maritime ; et ma mère était receveuse des Postes[34]. Cette situation nous distinguait aux Terres­Sainville, où nous habitions une maison en béton armé, alors que la plupart des maisons étaient en bois – on pouvait compter les maisons en béton armé aux Terres Sainville, qui étaient considérées comme la banlieue à l’époque ; la barrière étant ce qu’on appelle actuellement Boulevard Général de Gaulle, mais qui était La Levée[35] à l’époque !

– Dois-je comprendre que vous êtes un transfuge de classe ?

André Constant – Oui, on peut dire ça comme ça…

– Et c’est votre bon cœur qui vous a donné envie d’aller défendre les ouvriers ? Comme c’est votre bon cœur qui vous a donné envie de partager vos bâtons de chocolat ?

André Constant – oui, oui, oui, vraiment, je ne sais pas ce que c’est que l’égoïsme ! J’ai toujours combattu l’égoïsme. Je ne sais pas si c’est mon bon cœur, mais le fait est que je voyais qu’il y avait des copains, des enfants avec qui je jouais – qui lançaient des pierres après les mangots, etc. –, qui me regardaient avec envie quand je mangeais mes bâtons de chocolat !

– Mais vous savez qu’il y a des enfants qui ne partagent pas !

André Constant – Dans la société, nous avons cette configuration. Il y a des groupes qui veulent tout pour eux tout seul ! Ils ont peur des lendemains !

– Vous avez d’autres exemples comme le vôtre, qui seraient très symboliques de cette misère particulière qui touche notre peuple, et qui peut expliquer l’adhésion au communisme par quête de justice sociale[36] observée chez des personnes qui sont en position de transfuges de classe, et qui s’inscrivent dans une démarche similaire, consistant à chercher des solutions pour une couche de la population dont ils ne font pas partie, mais dont ils se sentent responsables, et auprès de laquelle ils décident de s’engager politiquement ? Parce que c’est ce qui s’est passé : vous, comme une certaine composante de la petite bourgeoisie martiniquaise, vous êtes sentis un peu responsables de la classe ouvrière de votre société, de vos pauvres…

André Constant – Non, ce n’est pas le sentiment qui m’a amené à ça… Je ne me suis pas senti responsable de la misère[37], lorsque je partageais mon gâteau ou mon chocolat ! Mais je me disais pourquoi lui, il ne peut pas avoir de chocolat alors que moi j’en ai !

– Oui ! Cela veut dire que vous ne vous sentiez pas…

André Constant – Je ne me sentais pas coupable ! Mais je ne comprenais pas le processus qui faisait que moi j’en avais et que lui n’en avait pas. Donc, je partageais avec lui. Plus tard, en analysant la situation, je vois pourquoi, je vois la cause. Cause qui me sera révélée par mon père après, à propos des chaussures.

– Mais vous m’avez dit tout à l’heure que c’est pour cela que vous en étiez venu au communisme.

André Constant – Oui, en voyant, après analyse !

– Après analyse. C’est survenu très tard ?

André Constant – Non ! J’étais au lycée que j’avais déjà cette opinion. Et je crois que ce qui a mûri aussi mon expérience a été le fait que, pendant l’Amiral Robert, quand je devais aller à l’examen des bourses, l’État m’a refusé d’y aller, parce que mon père était franc-maçon. Je suis donc allé au Cours complémentaire des Terres-Sainville, où j’avais tous mes copains. Peut-être que si j’avais passé l’examen des Bourses, j’aurais rencontré tout le reste de la petite-bourgeoisie, mais, aux Terres-Sainville, au temps de l’Amiral Robert, j’avais des copains des Terres­Sainville.

– Il y a quand même quelque chose qui est de l’ordre sinon d’une fusion du moins d’une grande proximité de vous, petit-bourgeois, avec les enfants défavorisés socialement. Ce sont vos amis proches. C’est votre famille en quelque sorte.

André Constant – Oui, ce sont mes amis, c’est avec eux que je joue.

– Cela explique vos affinités, votre démarche de devenir communiste, bien que votre condition sociocatégorielle ne fasse pas de vous un défavorisé ?

André Constant – Ah non !

– Cela aussi est intéressant à analyser. Et si c’était à refaire, vous auriez refait le même choix ?

André Constant – Ah, oui ! Ah, oui ! Comme dit la chanson : ‘Je ne regrette rien !’

[…]

 

Une ‘société martiniquaise’ existe-t-elle ?

 

– Est-ce que dans l’évolution de la Martinique, vous avez l’impression que nous formons une société ?

André Constant – Oui !

– Je peux connaître vos critères ? Qu’est-ce qui fait qu’on décide qu’une société existe ?

André Constant – Parce qu’elle a une communauté d’idées et est sur un même territoire, et elle a des réactions que, quand je prends le métro à Paris ou quand je suis à Montréal et que j’entends quelqu’un causer, je sais si c’est un Martiniquais ou une Martiniquaise. La société martiniquaise…

– Vous me parlez de la communauté martiniquaise ? Donc pas de la société ?

André Constant – La communauté martiniquaise ! Quelle différence ?

– Justement. Une société se construit sur la base d’institutions : politiques, économiques…

André Constant – Non ! Là ce serait plutôt une nation !

– Mais il n’y a pas de nation sans société. Ce que vous retenez comme critères de définition du Martiniquais, et qui font en réalité intervenir des éléments de sa personnalité me dit que nous avons à la Martinique une conception singulière de la société. En fait, les facteurs que vous venez d’énumérer, ce sont des paramètres qui expliquent une personnalité, et encore ! Une personnalité qui peut exister, à mon avis, en dehors des institutions mentionnées, puisqu’on n’a pas tendance à considérer la langue comme une institution ; le créole, la manière de parler, le fait qu’on vive sur un même territoire – vous savez qu’on peut vivre sur un même territoire, sans se sentir faire corps avec le reste de la population. Et, par ailleurs, on peut opposer le même argument à l’autre paramètre que vous prenez en compte, et qui est que l’on partage un même système d’idées : on peut partager un même système d’idées sans avoir un sort commun !

André Constant – Mais oui, mais c’est la société !

– Les sociologues qui réfléchissent à ce qu’est une société réserveraient vos arguments à la définition d’une communauté éventuellement. Par contre, lorsque l’on veut parler de société, justement, on prend davantage en compte les institutions (les structures, les organismes – l’Église, l’État, l’École –, qui sont les piliers de la société en question, et qui ont à charge la mise en œuvre de son projet. Nous[38], en Martinique, ce que nous avons, c’est, pour faire court, ce que l’État français nous prête, si bien que, lorsqu’il décide de reprendre ‘son bien’, il n’a aucune difficulté à le faire. Dans ces institutions-là, nos corps à nous ne sont pas inscrits, parce qu’elles ne sont pas parties d’un projet qui nous aurait portés à les ériger, par besoin de structurer et de maitriser notre environnement social, politique, économique, etc. Parce qu’elles ne sont pas le prolongement de nos mentalités. Et vous voyez bien, quand vous prenez le Droit français, qu’il n’a rien à voir avec la mentalité martiniquaise, dont nous n’avons jamais analysé les effets sur notre vécu, faute d’avoir ethnographié celui-ci. Il serait intéressant de revenir sur les concepts de communauté et de société, pour nous rendre compte que, si nous les interchangeons, c’est peut-être parce que nous avons une vision confusionnelle de notre Être­au­monde. Ce qui voudrait dire que nous faisons l’impasse du soubassement d’une construction qui est fondamentale dans l’érection d’une personnalité martiniquaise, d’une personnalité politique… La France n’aura aucun mal à s’installer pleinement dans les structures de sa propre culture délocalisées à la Martinique… L’illustration la plus impressionnante de cette réalité est l’installation d’une section de la HALDE[39] en Martinique. Vous savez dans quelle circonstance cette Haute Autorité a été créée? Quand on est dans un pays où vit au moins une minorité et que c’est cette minorité qui a besoin d’être protégée contre la majorité qui exerce des discriminations contre elle. Paradoxalement, en Martinique, les victimes de discriminations ne sont pas celles que l’on croit…

 

Juliette Sméralda, sociologue

Martinique le 29 août 2016


[1] Voir avant même1789 (selon Burton).

[2] C’était le prix à payer du manque d’expérience… Selon Pierre Aliker, les Martiniquais ont cru en la départementalisation, jusqu’à ce qu’ils se rendent compte que celle-ci leur était accordée ‘par morceaux’. D’ailleurs, un ministre français avait enlevé leurs illusions, en leur déclarant qu’ils ne devaient pas s’attendre à ce que la départementalisation leur soit appliquée intégralement…

[3] Éditions Seuil, Verticales, 2000, p. 164.

[4] ‘Dans un pays en voie de développement, membre de la bourgeoisie qui s’enrichit par le commerce avec l’étranger.’ (Définition du dictionnaire Antidote.

[5] Ou Bandung. Ville d’Indonésie où se tint, en avril 1955, la Conférence afro-asiatique qui rassembla, pour la première fois, de nombreux pays du Tiers Monde (Le Littré).

[6] Monsieur Constant père était Commandant dans la Marine marchande du navire Gouverneur Mouttet.

[7] Selon Burton, l’assimilation est une production idéologique du système colonial français, distillée depuis des siècles dans les esprits, avant que ceux qu’elle vise ne l’incorporent.

[8] Guy Cabort-Masson explique dans Les puissances d’argent à la Martinique, p. 97, pourquoi les mulâtres étaient les Martiniquais qui pouvaient s’ériger en bourgeoisie nationale, mais ne sont pas accompli cette vocation.

[9] Fils d’Yvon Bagoé, mutilé de guerre, militant RPF (Rassemblement du peuple français), parti créé par De Gaulle.

[10] Mort dans l’accident d’avion saboté par la CIA –, qui ramenait la délégation communiste martiniquaise qui s’était rendue au congrès du PC chilien, qui se tenait après la victoire de Salvador Allende. Banidol, membre du bureau politique du PCM, était le délégué du PCM (~1973) (Informateur : André Constant).

[11] Selon certains ethnologues, les Noirs ont investi certains contenants culturels occidentaux de contenus proprement africains. Un procédé similaire a probablement été à l’œuvre dans les modalités d’appropriation du communisme par les Martiniquais.

[12] Selon les mythes sumériens, le mensonge figure au nombre des lois (68), considérées comme les fondements de toute civilisation (Jacques Lacarrière, 1999:180).

[13] Selon les mythes sumériens, le mensonge figure au nombre des lois (68), considérées comme les fondements de toute civilisation (Jacques Lacarrière, Au cœur des mythologies. En suivant les Dieux, éditions du Félin, Philippe Lebaud, Paris, 1999, p. 180).

[14] Après lecture du texte de l’entretien, M. Constant ajoute ceci : ‘Au 37e festival culturel de la ville de Fort-de-France, intitulé ‘La force de regarder demain’ dédié à Aimé Césaire, il y a eu un débat sur le quartier ‘au béro ’, par Jean­Pierre Arsaye. Je reste encore sidéré. Le problème coolie­nègre est encore, hélas, bien là, bien vivace. L’idéologie colonialiste a bien laissé ses stigmates. Tout a été fait en Martinique par les classes dirigeantes pour isoler et opposer ces deux composantes du prolétariat martiniquais !!

[15] Pour l’exemple américain : ‘On part généralement de l’hypothèse que la société cherche à pourvoir au développement de tous ses enfants et ses adolescents. Il est erroné de supposer une telle chose dans un pouvoir de système social bâti sur le racisme et destiné à la survie génétique blanche, même si ce système est hautement raffiné et masqué’ (Cress Welsing, p. 119).

[16] Commentaire de M. Constant, après relecture du texte de son entretien : ‘La disparition physique d’Aimé Césaire, ce 17 avril, intervient dans un contexte assez particulier pour notre peuple martiniquais, indépendamment de la situation économique actuelle, qui se dégrade.

Il y a le succès populaire enregistré par le documentaire de Camille Mauduech sur les seize de Basse­Pointe. Il lève un coin du voile sur la situation dramatique réservée aux ouvriers agricoles, deux années après le vote de la loi de mars 1946, et seulement quelques mois après la tuerie du Carbet, au cours de laquelle trois ouvriers agricoles furent tués par balle par les forces armées dites de l’ordre, et plusieurs autres blessés.

Il y a aussi le succès du livre de Georges Mauvois (un des quatre dirigeants communistes frappés par l’Ordonnance d’octobre 1960, appliqués par le préfet Grollemund). Ce Château Aubéry, une fresque sociale décrivant cette société coloniale des années 1930, dominée par l’oligarchie des békés, leurs complices, qui amène à l’assassinat du journaliste communiste André Aliker dénonçant corrompus et corrupteurs dans le journal Justice.

Enfin, la volonté du réalisateur cinéaste martiniquais Guy Deslauriers, qui veut, en dépit des obstacles soulevés par-ci, par-là, réaliser un film sur André Aliker.

Et voici donc qu’intervient le décès d’Aimé Césaire. La ferveur populaire qui entoura ses veillées et la cérémonie laïque ont été une appropriation, par le peuple, d’Aimé Césaire. Il ne s’agit pas ici de faire le bilan de l’homme politique, qui demeure, selon moi, contrasté. Ce qu’il y a de certain, c’est que de même qu’André Aliker n’appartient pas seulement au parti communiste martiniquais et à Justice, mais bien au peuple martiniquais, de même Aimé Césaire appartient désormais au peuple martiniquais, à la diaspora noire, à l’universel.

Messieurs André Aliker, Frantz Fanon, Aimé Césaire sont ainsi le héros de l’épopée martiniquaise du XXe siècle. Chacun à sa manière, par des voies différentes, y a contribué, tout comme le fit le Martiniquais Louis Delgrès.

C’est ainsi que j’ai ressenti le ‘Bélya pou Césè ’. je ne pouvais pas, même brièvement, ne pas vous en faire part.’

[17] Il s’agit du CSA : le Conseil National de l’Audiovisuel.

[18] Ou : Comment la Première Guerre va-t-elle influencer nos soldats via le Communisme ?

[19] Il fait allusion à la bourgeoise nationale, et non pas à la petite bourgeoisie sur laquelle je l’interroge ici.

[20] Par exemple, Camille Sylvestre est décédé déchu de ses droits civiques et politiques, condamné par le pouvoir colonial, pour avoir pris position pour l’indépendance de l’Algérie.

[21] En France, c’est la classe des nobles qui fut prise en modèle par la grande bourgeoisie, puis celle-ci qui, à son tour, inspira la moyenne et la petite bourgeoisie. Le peuple français partage de ce fait une vision ‘élitiste’ de soi (voir Jacques Demorgon à ce sujet), qui est partagée par les élites martiniquaises blanche et mulâtre.

[22] Notre mentalité est celle de petites gens. Il faut ancrer ce constat dans notre histoire récente – celle de l’esclavage , qui a forgé notre mentalité à partir de la position de dominés qu’occupaient nos ancêtres dans l’habitation – en opposition au groupe des Blancs – dont la mentalité est décrite comme arrogante, justement parce qu’ils occupaient, dans cette structure socio-économique la position dominante, qui conditionna une identité structurée dans cet environnement inégalitaire et exclusionnaire.

 

[23] Il faisait état de ‘frères de race’, d’‘un seul peuple’.

[24] En gras dans le texte original.

[25] Dr. Lucien Cognet, ancien maire du Lamentin, qui sera battu par Fernand Guillon, le candidat communiste.

[26] Leader socialiste, qui sera assassiné à Paris, avant 1914.

[27] Titre de l’ouvrage : tome 1 : Camille Darsières, Joseph Lagrosillière Socialiste colonial. Les années pures (1872­1919), Éditions Désormeaux, 1995.   Tome 2.

[28] Mêlant donc des considérations de nature raciale à des phénomènes proprement sociaux.

[29] Ceux qui débarquaient les marchandises. Ce sont les prédécesseurs des dockers.

[30] En un siècle, Fort-de-France a connu deux maires élus démocratiquement : Victor Sévère et Aimé Césaire. Victor Sévère avait été destitué par l’Amiral Robert, et remplacé par le béké J. Laguarrigue de Survilliers.

[31] En écoutant André Constant, je me rends compte à quel point les stratégies destinées à combattre ou à contourner la misère matérielle ont joué un rôle central dans certains choix politiques observés en Martinique, dans la petite-bourgeoisie, voire dans le peuple. Une place importante devra être faite à ce facteur dans l’approche des mentalités. Dans Monologue d’un Foyalais, G. Mauvois, écrit, dans le même sens : ‘Les communistes réussissaient dans l’opinion une percée d’ampleur inattendue. Les circonstances s’y prêtaient. La misère de la grande majorité des Martiniquais sautait aux yeux. Dans les faubourgs, certains lieux offraient un spectacle de Cour des Miracles. La lèpre et l’éléphantiasis se côtoyaient dans la rue. L’alcoolisme et la tuberculose tuaient à petit feu. Le malade mourait sur son grabat, sans soins, parce que sans argent. Notre société est marquée, de façon claire par l’opposition d’intérêts entre un petit groupe de capitalistes de la canne à sucre, et la masse des pauvres. Au surplus, les capitalistes sont blancs et les prolétaires noirs. Les communistes s’emploient à rendre crédibles les idées proclamées dans le chant de l’Internationale : ‘Groupons-nous et demain… Nous ne sommes rien, soyons tout…’ (p. 118).

[32] André Constant est le fondateur de l’Optique médicale André Constant.

[33] Le Gouverneur Mouttet disparut à Saint-Pierre, lors de la catastrophe de 1902.

[34] Mes parents sont tous deux originaires de la commune de Sainte-Anne, qui est très, très chère à mon cœur. J’y passais toutes mes vacances. Là aussi, j’ai fréquenté des copains qui vivaient dans des cases au sol battu en guise de plancher, et qui dormaient sur un ‘matelas’ fait de haillons (rinyon kabann’).

[35] On l’appelait ‘La Levée ’, parce que, quand la mer se levait, c’est là qu’elle arrivait.

[36] ‘Combattre pour renverser l’organisation sociale existante, coupable de tant d’indignité, répondait chez nous, jeunes, à un désir de plénitude. L’action des communistes était le moyen qui s’offrait d’accorder actes et idéal.’ (Mauvois, op. cit., p. 119).

[37] M. Constant a prêté à ma question une interprétation qui n’était pas de mon intention : je voulais plutôt souligner la générosité qu’exprimait le fait de se sentir concerné – et non pas coupable de – par la situation de compatriotes d’une catégorie sociale plus défavorisée que celle dont il relevait en propre.

[38] La position méthodologique à partir de laquelle j’envisage mes problématiques est fondée sur la considération que les Martiniquais forment une entité différente de celle de l’hexagone (par la majorité de sa population, par son histoire récente et sa culture composite structurée dans l’esclavage).

[39] Haute Autorité de Lutte contre les Discriminations et pour l’Égalité.