Jean-Pierre villeronce s’est éteint à l’âge de 67 ans. Ses obsèques se sont déroulées mardi 15 janvier au funérarium de La Joyau. Retour sur le parcours  d’un homme, personnage omniprésent des nuits foyalaises  pendant une trentaine d’années  avec cet entretien accordé en  2012.
  
 Déambulation dans un Foyal nocturne sans âme, soif de rencontres, nécessité absolue d’échanges, vivre la ville! Ville fantôme, solitude exacerbée, que se passe t-il, Foyal est-il mort, véritablement? Vendredi soir, le parking réservé aux bus est investi par des roulottes qui distillent des odeurs de graillon, des sons « musicaux » qui se croisent, s’entrechoquent, portés à un  volume tel qu’ils en deviennent  insupportables, inquiétants… Regards vides d’une jeunesse désabusée qui mange, boit, crie, « fume » pour tenter d’exister, attablée devant des dizaines de bières dont on a ni le temps ni l’envie de débarrasser les cadavres. S’éloigner,  plus loin, au détour de la rue Garnier Pages, des silhouettes se dessinent, quelque chose se passe, comme un parfum de musique, ce qui n’était encore que murmures se précise, on distingue maintenant nettement un saxophone, on le sent conjuguer avec un piano qui n’en pouvait plus d’attendre, une voix claire s’élève, se précise au milieu de visages détendus, enfin la vie! bulles de jazz, légèreté salvatrice, le lieu tant espéré  en devient improbable: nous sommes au « Vieux Foyal »! l’endroit le plus authentiquement martiniquais de Fort- de- France. On se surprend à ne plus rêver d’ailleurs, ce lieu nous renvoie à des émotions connues, celles d’un Foyal, lequel , il n’y a pas si longtemps « swinguait » avec ses musiciens, ses piano-bars, ses petits théâtres, ses restaurants…
Que s’est-il passé ?
Depuis une dizaine d’années, Fort-de-France se transforme, la Savane, le bord de mer ont été rendu aux habitants; en début de soirée, les promeneurs s’attardent, leurs enfants peuvent s’exprimer en toute liberté mais dès la nuit tombée, Fort-de France s’éteint. Se transformer n’implique pas nécessairement perdre son identité mais de quelle identité parlons-nous? pour Jean-Pierre Villeronce, (J.P pour les amis), il s’agit de « réhabiliter au coeur de Foyal, « le vieux Foyal »: dans cette maison bourgeoise désormais inscrite au patrimoine de la Martinique, l’idée était de recréer une maison créole, avec son mobilier, son jardin traditionnel, ses bananes, ignames, plantes médicinales. Qu’il soit possible de manger an blaf à 22H, an dob épi masisi, an kalalou, ou an ti-nen lan mori le samedi matin et d’être en même temps ouvert à la cuisine du monde en proposant par exemple un colombo indien ou un thiéboudienne…
Il s’agit également pour ce fan de jazz de faire en sorte que ses amis musiciens puissent se retrouver sans contrainte notamment chaque jeudi soir pour une « jam session ». Dans la journée, notons que ce mélomane peut laisser égrainer de la musique classique ou de la chanson traditionnelle française…
Jean Pierre Villeronce n’en est pas à sa première tentative; pionnier avec Hector Tréfles du concept « piano-bar » avec la création du « Blénac » dans les années 1982-1983 dont le trio de base était composé de Marius Cultier, Bib Monville et Jacques Gilles Césaire. En 2003, il crée le ‘Cotton club » le jazz-club du midi, club privé pour les amateurs de Jazz. J.P est un entrepreneur motivé, son objectif ne se réduit pas à faire des affaires, il veut démontrer qu’il existe un véritable endroit de culture à Fort-de-France. « Le Vieux Foyal » est ouvert à tous les arts: expositions, soirées poésie,   »Home cinéma » autour de films à thème (  Obama, Mandéla, discussion autour de phénomène comme Marny… )ou comme tout récemment un défilé de mode organisé dans la rue par de jeunes stylistes.
J.P est un vrai foyalais, il a grandi sur la Savane, il aime sa ville. Il a entrepris un travail avec « La Cour Foyal », une association qui oeuvre pour la défense des commerçants de Fort-de-France. Il faut que le voisinage comprenne qu’il s’agit d’une question de survie pour ce type d’établissement, en même temps qu’un modèle, un phare pour l’expression artistique. L’exemple de Montmartre à Paris est édifiant de ce point de vue: « les bobos » ont investi « le village »Montmartre parce-que c’était un quartier d’artistes, et progressivement , se sont plaints des terrasses ouvertes tard dans la nuit ou des club de jazz qui les empêchaient de dormir! ». Il faut rendre à Foyal ses artistes, ses créateurs. Un Foyal qui croit en ce qu’il est, qui n’essaie pas d’importer des us qui ont cours ailleurs, être simplement lui-même, dans sa singularité. Le « Vieux foyal » recommandé dans le guide du routard chaque année, pourrait être le symbole d’un renouveau culturel et (touristique)…
 Nous avons des artistes, mais les lieux d’expression manquent cruellement ou plutôt s’éteignent les uns après les autres. Le soir, Fort-de-France est malheureusement devenu une sorte de « cour des miracles »  … Faire en sorte que Foyal retrouve son âme et une vie nocturne digne d’une Capitale, c’est à la fois porter secours à  ces pauvres êtres qui errent et ne cachent même plus leur misère, c’est également encourager la création de lieux où l’expression artistique puisse se manifester . Tout ceci ne peut s’envisager qu’avec des partenariats avec les institutions pour une juste rémunération des artistes. J.P a oeuvré en son temps, salut l’artiste!
Chantal Kebail

 

photo: Jean-Pierre Villeronce, à droite Winston Berkeley et au centre José Longlade ( membre fondateur de la jam du jeudi avec le bassiste Thierry Pivert et le percussionniste Claude Jean-Joseph