Portrait de Josiane Antourel – Par Chantal Kebail - Elle parle et son bras esquisse un mouvement.  Le geste précise sa parole, et les mots prennent véritablement leur sens : « Il ne faut pas toujours comprendre mais ressentir… Je préfère un danseur lumineux à un danseur brillant… ». Le temps, l’expérience lui ont donné quelques certitudes. Formée au départ à l’académie internationale de danse à Paris, elle découvre que l’enseignement  dispensé est souvent enfermement, distorsion… Elle s’interroge sur le sens de l’Art… Initiée dès son plus jeune âge en Afrique (son père est militaire de carrière), elle réalise très tôt que la danse a son énergie propre. A Paris, elle expérimente la liberté contrôlée avec les musiciens de jazz, parfait sa formation à New-York à l’ « American dance theater » d’Alvin Ailey et « Steps Studio » puis à Montréal et Québec où elle enseignera de 1983 à 1990…..Josiane Antourel était présente lors de la disparition  du chorégraphe Jean-Claude Zadith en mai 2013…) Le choc de sa mort subite ne s’est pas atténué, elle répétait à l’Atrium en compagnie d’Ina Boulangé le dernier spectacle du chorégraphe (spectacle hypothétique puisqu’il recherchait un financement depuis trois ans).  « C’était un grand technicien » confie-t-elle un professionnel avec un swing extraordinaire ». Lors d’un hommage qu’elle lui rendait en mai dernier, elle s’adressait à lui en ces termes:  »Tu bouges avec la noblesse ciselée, incisive et sensitive d’un Prince Mandingue, Samouraï… »

Rencontre avec une grande dame de la danse, ouverte et généreuse comme peuvent l’être les réels talents.

Elle vit sa première émotion au Tchad, elle n’a que quatre ans mais se souvient du saisissement qu’elle éprouve à la vue d’une femme danser en totale liberté. Une fascination qui devient parcours initiatique à Madagascar où elle résidera avec sa famille de sept à douze ans. Elle réalise progressivement que la danse a son énergie propre, elle est une autre forme de langage…Quelques années plus tard, à Paris, les cours à l’académie internationale de danse lui offrent une panoplie de disciplines ( classique, modern-jazz, solfège corporel, anatomie appliquée à la danse…) La grande Isadora Duncan avait libéré la danse avec le rejet des codes, le jeu avec le silence dans une recherche d’adéquation avec la nature.…Avec  Peter Goss, chorégraphe d’origine sud-africaine, l’un des premiers à avoir introduit les pratiques somatiques dans la danse, Josiane approche une autre manière d’envisager cette discipline. Le recours au yoga, au BMC (body mind centuring) éloignent du seul « savoir faire, pour atteindre le pouvoir être »: l’ imaginaire devient premier opérateur du mouvement… des méthodes qui permettent d’affiner la perception de soi….
Elle étudie la journée et pour se payer ses cours à l’académie, elle danse dans les clubs de jazz. Une période d’expérimentation avec les musiciens dont elle découvre la liberté contrôlée, elle fera même un détour par le music hall…  Elle remplace inopinément un professeur à l’UNESCO pendant trois mois, elle n’a que dix-neuf ans mais  se sent prête à expérimenter des méthodes qui lui ressemblent , ( elle garde à l’esprit un problème qu’elle a eu au pied par l’enseignement de  professeurs pas toujours généreux « : une jambe tendue ne veut pas dire crispée »

Au Canada, la normalité c’est la rigueur et le respect des artistes

Son retour en Martinique  en 1975 se fait à l’OMDAC (qui précédera le SERMAC) sous la direction d’Yves-Marie Séraline. Elle remplace alors  Jean-Claude Zadith  et décide d’ introduire le concept « Dans’lib » un atelier de composition spontanée,   » danser librement n’est pas danser sans méthode ». En 1976,  toujours dans un esprit de recherche,  Josiane Antourel s’envole pour New-York. De 1983 à 1990, elle enseigne à Montréal et Québec, les techniques contemporaines (Limon, Duncan) et les danses traditionnelles du Mali et du Sénégal « . La normalité là-bas, c’est la rigueur et le respect des artistes: des studios propres, un piano accordé et un vrai pianiste derrière.
Lors de retours  réguliers en Martinique, elle continue ses travaux de composition spontanée et travail d’improvisation au contact de musiciens. On peut rappeler les 2ème et 3ème festivals culturels de Fort-de-France, ses créations  pour la quinzaine caribéenne de théâtre au CMAC ou sa participation aux différentes « Biennales de danse contemporaine en Caraïbe », (on se souvient de  son duo avec Jean-Claude Zadith en ouverture de la 3ème Biennale) ou de sa mise en scène de la pièce de Beckett traduite en créole par Monchoachi pour l’ouverture du festival du Marin.
Josiane Antourel s’est  constitué un CV impressionnant d’expériences scéniques, de travaux chorégraphiques dans les différents festivals de la  Caraïbe, ou des Amériques… La liste serait trop longue à énumérer mais on peut citer la tournée en Haïti en 1976 avec le groupe « Difé., le concert pour la paix au Québec en 1986 , en 1987 la chorégraphie « Zwel » et la tournée en Martinique, Vénézuéla et Cuba »,, la même année le festival de la New-Orlean ( duo avec Alex Flériag et  Félix Clarion à la guitare »,  » Cri de mes racines » à New-York en 1997 et à Mexico en 1999…A partir des années 2000, elle alterne les master-classes en Martinique et les tournées dans la  Caraïbe (Mexique, Cuba, Haïti, le Vénézuela, la Carifesta à la Jamaïque » avec le ballet-théâtre de Jean-Claude Zadith… Représenter son Ile, c’est aussi la défendre lors de festivals de jazz  internationaux au Québec ou aux Etats-Unis: (notamment en 2011 avec un solo « Biguine Royale » pour le CMT (Comité Martiniquais de Tourisme) de New-York ou viser les promoteurs canadiens avec l’opération « Destination Martinique »… En Europe, on peut noter .. en 1994 « Pensée d’époque » , une chorégraphie de Jean-François Colombo au musée d’Amsterdam et à l’Opéra de Lyon . En 1999,  la mise en espace du « Prophète » de Khalil Gibran  au festival d’Avignon, les résidences au Musée Dapper à Paris…,
Un travail artistique plébiscité par les plus grandes revues comme le « danse magazine » new-yorkais ». Un CV impressionnant s’il en est mais aussi et surtout une réflexion et une pédagogie appliquée, soulignée et encouragée… ailleurs. Les directeurs artistiques de l’Université de Laval ou du Circuit-Est centre chorégraphique de Montréal saluant « les qualités exceptionnelles de son enseignement… »…. » soulignant sa popularité auprès de ses étudiants due notamment à l’intérêt qu’elle porte aux expériences humaines individuelles.. ».
De combien d’artistes encore devra t-on faire l’éloge posthume alors que le pays crie de souffrance créatrice?
Elle évoque « les pièges d’une pratique trop citadine, où l’on s’égare dans la recherche de titres, en oubliant  l’aspect spirituel de la danse ‘milieux mondains’, où l’angoisse d’avoir l’air démodé l’emporte sur la qualité d’une proposition intègre; de cette difficulté de ne pas devenir artiste-carrièriste, spécialiste en dossier crédible et autre demande de ‘subventions’ « .
L’exiguïté de notre île, son statut politique… obligent nos artistes à s’exiler. Il leur faut se former, se confronter, se conforter,  mûrir sous d’autres cieux….On pourrait imaginer qu’à leur retour, la Martinique puisse bénéficier de leur expérience. La circulation des hommes, des idées, des concepts contribuent à construire de nouvelles formes de pensée et devrait nourrir l’action l’action publique. Malheureusement, on observe que la plupart des lieux de culture s’érigent en institution et sclérosent les initiatives innovantes.
« Si vous pensez que la culture est trop chère, essayez l’ignorance… »
  (Lettre au Ministre de la Culture)
Pendant les vacances, aux Trois-Ilets, à Gallocha dans l’espace qu’elle a mis douze années à créer, Josiane proposait des activités plurielles pour les enfants de quatre à douze ans. (entre promenades pour découvrir les petits trésors qu’offre la nature, la danse , l’éveil musical, la peinture, la poterie, la fabrication et la découverte de petits instruments issus de toutes les parties du Monde).Une pédagogie, une présence artistique qui se mesurent à la sérénité des enfants lorsqu’ils repartent.
Interrogée sur ses projets, elle répond d’un sourire un peu amer :  »Les enfants me nettoient la tête »; Les dossiers? Mon encre semble invisible. Le choix est simple: ou on continue d’agrandir la prison ou on mise sur l’éducation.
Pour illustrer la frustration et l »exaspération  de nombre d’artistes, ci-après une lettre de Josiane Antourel adressée en 2011 au Ministre de la culture Frédéric Mitterrand à propos d’une contre-expertise du spectacle vivant « Wouvé la won’n » (Biennale de danse 2010); (une lettre avait été précédemment adressée à la Drac avec pour objet la même contre-expertise, des propositions pédagogiques en milieu carcéral et diverses réflexions sur les dysfonctionnements des lieux d’accueil de présentation des travaux artistiques en Martinique …
Monsieur le Ministre,
(…) Je vous présente tous mes vœux de santé créative et vous souhaite au moins 2011 bonnes idées pour changer ne serait-ce que quelques mètres cubes de l’esprit de ce monde, par le biais du respect des Cultures et par le développement de l’Art…de vivre ensemble (…).
Originaire de la Martinique pour y vivre et y travailler, j’ai toujours cette désagréable impression d’une relation « infantilisante » entre les ouvriers spécialisés en art et les responsables administratifs des secteurs culturels.
Nous nous retrouvons dans un dialogue faussé et inégal comme l’élève  » indexé » convoqué chez le proviseur. Avons-nous fait une « bêtise »? Ou n’avons-nous pas fait les choses  » comme il faut »? Au lieu d’échanger sur l’organisation possible qui permettrait aux projets que nous portons de voir le jour dans des conditions professionnelles, nous nous entendons dire qu’on « a aimé » ou « pas aimé » le contenu profond et formel des dits projets.
Sous couvert de vouloir faire les choses « avec sérieux », nous nous faisons dire quoi faire et comment par « les sachants » mis en place dans les bureaux qui ceinturent et gravitent autour de la matière artistique.
Voilà pourquoi je me permets de vous faire parvenir ces quelques réflexions écrites qui pourront aider à prendre le pouls de ce qui se passe en matière de développement artistique en Martinique.
C’est l’ »Année de l’Outre Mer »: j’ai hâte de voir si on posera vraiment une loupe neutre et attentive sur ce qui pourrait se passer de constructif par ici, ou s’il ne s’agira que de quelques kilomètres de bla-bla de plus.
 
Je prends pour exemple le fait suivant: en 1992 Monsieur Duverger, alors en charge du département culturel au Conseil Général de la Martinique nous a demandé une réflexion sur ce que serait de notre point de vue, un Conservatoire de Danse à la Martinique ( par « nous », entendez Jean-François Colombo, Sonia Marc et moi-même).
Nous lui avons remis un document conséquent, avec des idées, des options à étudier, une liste de lieux et de personnes ressources, un questionnement réel sur les notions d’apprentissage, d’ouverture aux techniques actuelles, de stimulation et de constitution d’un vivier, de protection du patrimoine, de types d’évaluation possibles…;
Bref, c’est ce qu’on appelle une consultation, je crois…
Nous avons reçu « twa ti tap an do » d’encouragement, et depuis…Rien.
Ah si!…Votre intervention télévisée assez récente, pour la pose de la première pierre du Conservatoire en question.
Et aussi la confirmation de Madame Daescher de la DRAC du fait que seuls les titulaires de diplômes d’Etat pourront y enseigner ( ceux qui onze ou douze… »plômes », les Maîtres à danser et autres excellents pédagogues reconnus comme Jean-Claude Zadith ou Micheline Ardes….n’auront plus qu’à retourner au Japon, aux Pays-Bas ou au Canada pour voir s’il s’y trouvent!)
Place au jeunes diplômés qui n’ont jamais eu le trac avant d’entrer en scène et n’ont jamais composé la moindre phrase chorégraphique, sinon pour les enchaînements de fin d’année! place à ceux qui comptent la danse de 1 à 8 et vendent des cours plus qu’ils n’enseignent.
Mon ressenti est un sentiment partagé par bon nombre de mes compagnons de travail sur le terrain, qui vivent des situations identiques aux cas de figure cités ici.
Le pire, c’est que même celles et ceux qui subissent et s’inquiètent des contrecoups d’une certaine attitude relationnelle ambiante, me mettent en garde: « tu vas te griller », « tu ne pourras plus demander de subvention ». Ce triste constat de panique devant l’éventuelle suppression d’aide matérielle m’encourage justement à me demander : Que se passe t-il? encore, et ce, depuis si longtemps?
 
Quand bien même multiplierait-on les « rencontres-conférences-dialogues » et autres « forums d’échanges » entre ceux qui demandent et ceux qui accordent ou pas…Quand bien même baptiserait-on ces prétendues nouvelles considérations de la chose artistico-culturelle des Antilles-Guyane de « nouvelles ou premières ou inédites », occultant au passage tous les efforts de ce genre qui ont été fournis par des gens qui jouent, dansent, écrivent et pensent dans nos petites régions et ailleurs dans la  diaspora (cf/ les Etats généraux de la Culture en 1993 au Marin..). La question reste: sommes-nous en droit d’espérer une réelle communication, saine, d’égal à égal, en partenaires conscients, cerveaux, talents et moyens mis en commun?….
Lakou Sanblé Matnik ( Danse Afro contemporaine. Session du 12 Octobre au 20 décembre 2015)
Du 12 Octobre au 20 décembre prochain,  dans le cadre de « Lakou Sanblé Matnik » Josiane Antourel propose une session de danse afro-contemporaine (à l’étage du centre commercial « Lafontaine » à Terreville »:  le mardi de 18H30 à 20H ( techniques contemporaines niveau intermédiaire/ adultes et jeunes initiés, barre au sol et mouvements fondamentaux. Rythmiques et danse afro-créole, danse percussions(tous niveaux), danse créative et personnalisée, préparation auditions, examens  ( C.A/ D.E/BAC/BAFA/ U.F.M… Le mercredi de 17h à 18h15 ( tous publics): barre au sol et mouvements fondamentaux; étirements bienfaisants, respiration posturale, repérage et évacuation des tensions inutiles. Le mercredi de 16h45 à 18h (rythmiques et danses percuussives ( tous niveaux) incluant la manipulation de petites percussions; utilisation du corps comme caisse de résonnance générant la pulsion qui nous fait danser. Renseignements au 0596 72 07 07 ou 0596 68 71 45; courriel : danselavia@yahoo.ca