Tribune – Jean-Marie Nol | En France , les mouvements populistes progressent partout. En Guadeloupe et Martinique , cette progression est quasi identique et sera accompagnée dans un avenir proche de puissants mouvements de contestation sociétale. Il ne s’agira pas là de phénomènes conjoncturels comme en 2009 , mais de l’annonce de bouleversements profonds pour la société Antillaise . Plusieurs cycles historiques comme par exemple la départementalisation et la société de consommation sont en voie d’épuisement. Pourtant, signe incontestable de l’épuisement des cycles en cours, les mouvements de contestation se multiplient et convergent par-delà leur différence. Et c’est toujours par une coagulation de « non » que commencent les grands mouvements historiques. Difficile de dire sur quoi déboucheront ces phénomènes nouveaux. Mais plusieurs tendances émergent : la préoccupation identitaire, le choix localiste, le retour des traditions qui forgeront à coup sûr une nouvelle radicalité dans la vie politique . Nous vivons dans une société d’hyper-consommation en proie à une accélération du temps et une forte individualisation. C’est ce phénomène actuel qui nous mène droit à l’anomie car, comme l’écrit le sociologue Hervé Juvin : « L’anomie qui guette nos sociétés en voie de décomposition ethnique, morale et sociale rapide n’est pas un dommage collatéral de l’avènement de l’individu, du constructivisme juridique et de la primauté de l’économie. Elle en est une composante essentielle ». Elle mène aussi, du fait de l’affaissement des solidarités, à l’injustice et à la montée des inégalités, comme nous le constatons depuis trente ans. À peine 47 % des Français âgés entre 16 et 29 ans se disent satisfaits de l’époque dans laquelle ils vivent.C’est peut être pour cela que le niveau de violence verbale atteint lors de cette campagne électorale présidentielle en fait un moment inédit de la vie politique française. Aucun camp n’est épargné par le surgissement d’une conflictualité, qui serait inhérente à toute société humaine , mais particulièrement prégnante dans le cas Français .

S’il est élu président , la tâche d’Emmanuel Macron sera immensément difficile car son parcours de réformateur sera semé d’embûches tant la France semble ingouvernable . Alors, que certains guadeloupéens et martiniquais  espèrent que ce sera pour le meilleur. A voir , car dimanche soir, toute une vieille scène politique sera morte ! Elle ne reviendra plus, balayée par le vote des électeurs. Un vieux monde est mort. C’est la leçon fondamentale à tirer !

La France qui gagne, qui croit en ses chances et veut se projeter dans le monde avec optimisme, gagnera sans doute la présidentielle , mais sans «projet pour tous» de la part de Emmanuel Macron , le FN arrivera au pouvoir tôt ou tard . La gauche à l’ancienne ne reviendra pas au devant de la scène de sitôt… Nous entrons de plain-pied dans le temps de l’innovation politique et de la radicalité . C’est là une possible dérive de la société démocratique, touchant aussi bien les jeunes que les anciens, qu’ Alexis de Tocqueville avait déjà pressentie. « Ceux-là [les hommes démocratiques] ne doivent rien à personne, ils n’attentent pour ainsi dire rien de personne ; ils s’habituent à se considérer toujours isolément, et ils se figurent volontiers que leur destinée tout entière est entre leurs mains. Ainsi non seulement la démocratie fait oublier à chaque homme ses aïeux, mais elle lui cache ses descendants et le sépare de ses contemporains ; elle le ramène sans cesse vers lui seul et menace de le renfermer enfin tout entier dans la solitude de son propre cœur. » Face à ce possible danger, inhérent à nos sociétés « hyper-individualistes », il s’agit de repenser notre système économique et social afin de le rendre pérenne ainsi que d’assurer une meilleure répartition des ressources entre les générations, en visant prioritairement les jeunes exclus, par une politique d’ « action positive » en leur faveur.
Les choix de développement économique seront stratégiques dans la décennie avec la révolution numérique à venir , et ils doivent conduire à stimuler le marché intérieur, non plus par les caisses publiques car celles-ci sont vides et que la France est endettée mais en réallouant notre épargne locale vers des investissements de croissance à forte valeur ajoutée . La Guadeloupe et la Martinique sont  face à l’un de ces grands aiguillages de l’histoire : un mauvais choix peut nous emmener dans une direction catastrophique. Nos concitoyens se poseront la question : quels seront les emplois de demain ? Quelles seront les prochaines nouvelles technologies qui détruiront en masse les emplois ? Nous vivons dans une société qui se tourne vers les services et qui se désindustrialise. C’est la première fois que ce phénomène a pris tant d’ampleur. Avant nous assistions à des phases « schumpetériennes » de destruction créatrice comme dans le cas de l’industrie sucrière , mais demain, le bilan se résumera à une destruction tout court de notre économie actuelle .Le nombre de sans emploi va s’accroître dans des proportions inédites, qui seront directement en rapport avec le fait que les décisions qui sont prises aujourd’hui ne sont pas les bonnes . Le diagnostic que portent la plupart des hommes politiques sur l’état de la France est erroné, car il n’intègre pas les nouvelles donnes telles que la révolution technologiques et ses conséquences. Dès lors, la probabilité que la thérapeutique prescrite soit adaptée et efficace est à peu près nulle dans le meilleur des cas, et catastrophique dans le pire… La Guadeloupe ainsi que la Martinique traverseront une crise aiguë au cours de la décennie à venir , la situation sera très grave sur le plan social . Economiquement ,nos régions sont aujourd’hui en stagnation , mais demain elle seront en forte récession . Et la perfusion ne sera plus de même nature du fait d’un déficit budgétaire exorbitant de la France . Le niveau de la dette publique – bientôt un an de PIB ! – est plus qu’alarmant. Et d’autant plus dangereux que les taux d’intérêt vont remonter. L’investissement productif est très insuffisant. Les comptes extérieurs de la France sont déficitaires. Quant au chômage il ne cesse de progresser … La paupérisation du pays est devenue visible avec ce phénomène des deux France . Quand à la  société  Antillaise , elle est déséquilibrée, avec une sphère publique hypertrophiée et des entreprises étouffées , ployant sous les prélèvements et les réglementations. Nos deux îles ont surtout besoin d’une vision mobilisatrice pour se reforger un destin et sortir de l’impasse . Dans des temps de tromperie généralisée, le seul fait de dire la vérité est un acte révolutionnaire disait Georges Orwell , alors je me risque à cet acte révolutionnaire et qu’attendons-nous pour réfléchir à l’émergence d’un nouveau modèle économique et social ?
Là est le problème. La Guadeloupe et la Martinique ont besoin d’un nouveau modèle , que nous n’arrivons pas, nous citoyens, à créer. La comédie humaine est avant tout l’échec du politique. Ce n’est donc pas un signe de bonne santé démocratique que d’être bien adapté à une société profondément malade, minée par le chômage .
« Vouliez-vous une révolution sans révolution ? » demandait Robespierre aux conventionnels critiques vis-à-vis de sa radicalité en 1792. La question se pose en des termes exactement similaires aujourd’hui . les tensions sociales se sont accrues, la lutte des classes s’est réchauffée. Bref : l’avènement de la modernité a rimé avec le développement de la contradiction dans notre société . Il ne semble pas totalement invraisemblable d’imaginer dans les années à venir la politisation vers une forme plus radicale de la société Française . En Guadeloupe comme en Martinique , nous ne sommes pas à l’abri d’un embrasement social lourd de conséquences économiques, sociales et politiques, et les risques de radicalisation ne doivent pas être pris à la légère, ni par les syndicats ni par les responsables d’entreprises. La radicalisation des luttes sociales est toujours l’arme des désespérés, des faibles, ou des idéologues prédateurs. Réduire ces risques suppose des remises en cause culturelles, idéologiques, économiques, sociales et politiques dont nous nous sommes déja fait l’écho dans nos précédentes tribunes . l’hégémonie culturelle du système néolibéral est telle qu’il nous est impossible d’obtenir autre chose que des miettes sans en passer par une certaine forme de radicalité comme en Guyane . Et le risque est grand , car l’on se dirige vers une société qui fonctionnera sur le mode de la cocotte-minute, qui criminalisera et qui réprimera les explosions contestataires de manière systématique et qui accumulera ainsi la pression en son sein . Les radicalités nouvelles seront certainement le résultat de l’incapacité du collectif à rendre le présent et surtout l’avenir plus juste que le passé et à rassurer et calmer les anxiétés et les peurs individuelles. La radicalisation n’est pas nouvelle. Les conflits sociaux dans nos pays ont souvent été marqués par des actions plus ou moins violentes ou par des formes diverses de jusqu’au-boutisme. Cette caractéristique des relations sociales tient à plusieurs raisons. Le monde patronal a toujours eu du mal à accepter la légitimité du syndicalisme à intervenir sur les décisions clés de l’entreprise – un syndicalisme il est vrai longtemps ancré dans des stratégies fondées sur la seule notion de rapport de forces. La violence se présente alors comme la seule alternative pour montrer que l’on existe et que l’on veut avoir prise sur les événements. La crise actuelle du système politique doit être comprise comme un sérieux avertissement. Elle nous engage à repenser l’évolution de nos systèmes de valeurs, nos normes éthiques et nos mécanismes de régulation économiques, politiques et sociaux.
Nous sommes là aux antipodes des robinets d’eau tiède et des postures conformistes dont les représentants de l’oligarchie dominante sont coutumiers dans les médias : des oligarchies que la gravité de la situation et les nouvelles radicalités vont bousculer. Cette radicalité qui accompagnera la destruction créatrice qui aura cours en Guadeloupe comme en Martinique , il ne faut pas la craindre mais l’accepter : parce qu’elle seule rendra compte de la nécessaire réalité de repenser au plus vite notre modèle économique et sociale . Il est l’heure de changer de modèle de société .

Jean-marie NOL