L’Institut du Tout Monde, dirigé par Sylvie Glissant, rend hommage au poète martiniquais Henri Corbin
« La mort est superbe
elle met fin à la faiblesse de notre argile »,
L’oiseau des ruines (page 69), extrait de poèmes inédits envoyés par Henri Corbin il y a quelques semaines…

Le grand poète Henri Corbin vient de mourir en Martinique. Édouard Glissant, son frère en poésie, le saluait dès 1962 dans la Revue Esprit comme étant « sans aucun doute l’un des plus doués parmi les jeunes poètes antillais » lors de la publication de son recueil Le lys et l’ébène. Il ajoutait : « le titre de ces poèmes résume bien leur propos qui est de cerner la ligne de partage entre les deux univers du poète. Il témoigne ainsi pour la douloureuse ambiguïté qui fut longtemps le lot des antillais. Il faut augurer que bientôt, une fois « les prisons vides » , il nous dessinera, comme il y convie lui-même, « d’autres lunes » .
Premier prix Frantz Fanon en 1987 pour Le Sud rebelle (relatif aux révoltes qui ont amené le  22 Mai 1848 à l’abolition de l’esclavage en Martinique), l’édition de 1996 :( Le Sud rebelle, Édition La Ceiba, Caracas 1996), est mise en scène par  Yvan Labejof.

Henri Corbin publie de nombreux recueils de poèmes depuis les années 1960 : Plongée au gré des deuils, (Préface d’Édouard Glissant) ; La lampe captive,  poèmes / Henri Corbin ; avant-dire d’Édouard Glissant ; frontispice de Sandro Somaré / Paris : Éd. du Dragon, impr. 1979 ; La terre où j’ai mal ; L’eau des pas Miroirs de haute mer
En 2005, il reçoit le Prix Carbet de la Caraïbe, présidé par  Édouard Glissant,  pour l’ensemble de son œuvre.
Poète Guadeloupéen ayant longtemps vécu en Martinique, publiant à Caracas et résidant le plus souvent à Saint-Domingue, Henri Corbin est bien un poète de la Caraïbe, l’un des plus grands.     SG

Déclaration du jury du Prix Carbet 2005

Parce qu’il a institué la poésie comme oxygène de toute son existence,

Parce qu’il a fait de chaque poème un pur instant de vie où pouvaient s’épurer des heures de solitude, d’observation, de résistance, d’amour et d’émotions,

Parce qu’il a su, d’emblée, vivre l’exil intérieur que nous partageons tous, mais y créer à son usage d’autres contrées, d’étranges paysages, des familles, des peuples et un langage, jusqu’à tracer un pays essentiel, porté au monde par ses errances et ses longues visions,

Parce que ce pays intérieur sut échapper aux fascinations qu’exercent les métropoles pour s’ouvrir à des libertés intimes dans la matière poétique même, et fréquenter sans attendre l’énigme des Caraïbes, l’indéchiffrable nécessité de nos espaces américains,

Parce qu’il a su échapper aux impositions de la langue dominante, à savoir le Français, pour la verser aux mélodies, aux accents et aux imaginaires, d’une langue espagnole nourrie de langue créole, bâtissant ainsi un langage singulier qui, dans la phrase apparente, manie l’alphabet clandestin de la parole des Caraïbes, du grand discours des Amériques,

Parce qu’il s’est toujours situé du coté de l’humain, de l‘émancipation des peuples, de la décolonisation, de la construction de libertés souveraines, mais sans jamais soumettre sa poésie à l’ordre militant, en lui laissant toujours la conviction irremplaçable et ô combien précieuse d’une vraie liberté, celle qui s’exerce pleinement et qui, en s’exerçant, décolonise l’esprit,

Parce que la terre natale qu’il s’est choisie a tout de suite été l’ensemble des Caraïbes et des Amériques, nous incitant ainsi à échapper aux petitesses territoriales, à situer nos assises au-dessus des grands espaces, à nous construire un lieu intime capable de vivre à terme les horizons du monde,

Parce que son œuvre offre aux littératures de nos pays, le témoignage d’une existence rebelle, la trajectoire d’une conscience lucide et douloureuse, avec ses ombres et ses éclats, ses réussites et ses échecs, ses fulgurances et ces instants très difficiles que traverse toute vie, et qui parfois font reculer la poésie, mais qui n’ont jamais atteint l’énergie de la sienne,

pour ce qu’il est,
un homme d’humilité,
un homme d’exigence,
d’une attention soutenue aux êtres et aux choses,
et dont l’attachement au Pays-Martinique,
et tout autant aux terres de sa Guadeloupe,
oriente son errance dans les espaces du monde qui aujourd’hui nous sont donnés,

le jury du Prix Carbet, réuni à Fort-de-France, accorde son hommage de l’année 2005 à monsieur Henri Corbin pour l’ensemble de son œuvre.

Pour avancer vers la haute mer
Prends ce miroir aux limites extrêmes…
Dans la Mer Caraïbe
Où le soleil creuse
Tant et tant de lagunes tristes
Tous croient que par leurs voix
Leurs souffles, leur sang,
Le nom que portent leurs étoiles
L’île changera
Et que dans ce silence des siècles
La pirogue d‘or et d’argent
Venue de l’Afrique lointaine
Ramènera l’Ancêtre.
 
Toi qui coules
Aussi bleu que le soir
Ne te mêle pas aux étoiles
Il te faut d’autres feux
Une enclume
Où forger l’acier de ton regard.
(Poème d’Henri Corbin  paru sur site de l’APAL, lors de la remise du Prix Carbet en 2005.)