Tribune – Alex Doens | Les perspectives qui s’ouvrent à nous sont tellement difficiles à déchiffrer qu’on doit se remettre à chercher, hors des sentiers battus, d’autres façons d’aborder les multiples mouvements sociaux dont la France est coutumière. Voici un angle de réflexion qui ne se substitue pas aux autres mais qui vient s’ajouter à une palette dont on aurait tort de croire qu’à un quelconque moment on en a fait le tour.

La mondialisation est aujourd’hui une réalité dont chacun pourra juger le degré de perception ou de qualification de son libéralisme. La réflexion que se pose la Grande Bretagne actuellement sur l’Europe est la preuve que les avis sont divergents voire contraires, mais confirme que l’Union Européenne est notre interface le plus concret avec la mondialisation. Alors, l’appartenance de la France à celle-ci est-ce un choix positif ? Oui ; car un isolement la rendrait mille fois plus exposée aux désagréments non souhaités. Néanmoins, cette mondialisation via Europe ne doit être reçue ni avec béatitude ni avec fatalisme mais en conscience de ce qu’il reste à faire énormément. Pour mémoire, dans le processus de libres circulation et concurrence, jamais la gestion de l’énergie domestique (eau potable, électricité, gaz) et du transport domestique n’auraient du, dans les traités, échapper au strict contrôle souverain de chaque pays. Un rattrapage de cette erreur est une priorité.

Pour revenir au thème des mouvements sociaux, il est clair que ceux-ci sont une conséquence de la percussion avec cette mondialisation. La France possède le modèle social le plus avantageux même s’il ne sera, sans doute, plus viable et donc totalement soutenable dans ses moindres recoins; il est tout de même absolument normal de vouloir le défendre au maximum mais avec raison. Cela impose de démontrer que les autres pays du bloc Européen, hors Scandinavie (encore que !!!), jouent le rôle de courroie de transmission de cette mondialisation moins-disante du nivellement par le bas. Un contre exemple – l’instauration récente d’un salaire minimum en Allemagne – montre la voie à généraliser à toute l’Europe. La France, forte de sa stature de phare de l’Europe naissante du siècle passé, patrie des droits de l’homme, se devrait de porter haut le message de refus de cette mondialisation rétrograde, avilissante et asservissante. Cela implique, bien sûr, de sa part l’exemplarité à tous les niveaux pour que sa voix soit crédible ; mais cela est possible. Dans les faits il en est tout autrement. Quand on mesure la puissance d’analyse, de proposition et de mobilisation des structures organisées, partis politiques de tous bords et syndicats pour l’essentiel, qui pourraient s’atteler à la tâche de remettre les autres pays dans la perspective d’un autre l’idéal de progrès, on est logiquement déçu. Toujours est-il que la France, restée peu agile au regard du mouvement (pas dans le bon sens) des autres, est devenue moins compétitive et moins forte que ses voisins-concurrents-partenaires qui ont choisi d’accompagner le recul.

Ainsi les réformes que la France se voit finalement acculée d’envisager, pour des raisons de rapport de force dans cette mondialisation via Europe, elle les entreprend en y « consumant » des ressources dont elle ne dispose même pas. La France est forcée de s’accommoder de la démission de ces voisins-concurrents-partenaires qui capitulent et qui devraient être mis à face à leurs responsabilités, et on arrive au paradoxe suivant : la France se sanctionne en terme de PIB, et d’image (déclinaison simplement différé dans le temps du PIB), par ses propres forces intérieures politiques et syndicales au travers des pratiques chaotiques que nous côtoyons en permanence. Ces éclaireurs voulus clairvoyants, pour montrer leur désaccord avec ce mouvement mondialisé néfaste, punissent leur propre pays. Cette capacité d’analyse, de proposition et de mobilisation déjà évoquée, au lieu d’être utilisée positivement pour résister et infléchir, elle est utilisée en auto- châtiment. Et voilà ces décideurs focalisant leurs énergie seulement sur les Effets, pour mieux trahir les grandes Causes ; en d’autres termes, tenter (vainement) de guérir plutôt que prévenir. En Martinique, on dira presque : brilé an kay pou an rat ; en France peut-être est-ce une facette de l’exception culturelle ? En attendant le pays regorge de simples gens, moins gâtés dans leur quotidien que ces leaders. Comment alors, quand, par exemple, ces gens ordinaires vandalisent les abribus, voire des biens beaucoup plus importants, mis pourtant à leur service, les raccrocher et resocialiser alors que le modèle des pratiques montrées par ces élites procède d’une logique symétrique.

Le pire est que la position du F. N. (… et d’autres !), donnant quitus avec bienveillance à ces crises à répétitions (protestations inadéquates dans leurs formes, voies de fait) qui alimentent leurs fonds de commerce, cette position n’interpelle même pas.

Ainsi va la France.
Alex DOENS, 12 juin 2016

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