Tribune – Max Pierre-Fanfan | La Martinique n’est pas seulement un lieu, mais un acte qui arrache sur le chaos d’un milieu, des forces qu’elle condense, qu’elle rend visibles, qu’elle  transforme.
Préparer un avenir pour ce pays, c’est prioritairement arrêter son dépérissement économique; c’est stopper le processus qui la conduit insensiblement mais inexorablement à la catastrophe.
Impérativement, tirer cette collectivité territoriale du mauvais pas où la conduit la vieille politique héritée du pacte coloniale. La contradiction va s’exercer et éclater au grand jour entre la forme politique nouvelle et la réalité économique, sociale, administrative qu’on n’aura pas eu le courage de modifier et qui, elle, reste post-coloniale. Ce pays est mal adapté de par sa structure aux conditions générales de l’économie moderne. Ce qu’il faut, c’est une véritable révolution économique; en tout cas, « quelque chose de neuf « , avait déjà réclamé en son temps Aimé Césaire.
Le vendredi 18 mars la ministre des outre-mer inaugurait dans son ministère le 70ème anniversaire de la départementalisation…A ce sujet, comment faire en sorte que l’histoire ne soit pas qu’une banque de données commémoratives? Comment faire pour que l’histoire devienne une mémoire vive?.
 L’histoire, comme réflexion et non seulement comme citation, se veut une mise sous tension passé/présent, une interrogation de l’un par l’autre, un va-et-vient permanent entre passé et avenir.
A l’immense espoir suscité par la loi de départementalisation du 19 mars 1946 dans les vieilles colonies de Martinique, Guadeloupe, Guyane, Réunion succéda une longue période d’abattement, d’agitation politique dont les derniers soubresauts se font encore sentir. Pénible moment lié à une vaste déception et un sentiment de duperie alimenté par les résistances des gouvernements successifs, réticents à la mise en place et à l’application pleine et entière de toutes les mesures d’égalité devant la loi. »Il a  fallu arracher cette départementalisation morceau par morceau. Chaque application de la loi a été un combat presque humiliant », a  avoué A. Césaire. Dans un entretien accordé à Frédéric Bobin (Le Monde du 12 avril 1994),A. Césaire ajoutait, « j’ai eu l’impression que nous avions fait un marché de dupes ».
UN BIG BANG ÉCONOMIQUE
Quatorze ans plus tard lors, le 1er décembre 1960, Aimé Césaire, lors d’une intervention à l’Assemblée nationale, interpellait le gouvernement de l’époque par ces mots, « Ce que nous demandons, c’est de nous aider à jeter les bases d’un développement. Ce qu’il faut créer, c’est…non une adaptation de la loi française à nos départements, mais quelque chose qui réponde à notre situation économique vraie ».
Cinquante-cinq ans plus tard, dans son discours d’investiture, le président du Conseil Exécutif de la Collectivité Territoriale de Martinique Alfred Marie-Jeanne  a présenté les deux axes majeurs de son projet en donnant la priorité à la jeunesse et en s’appuyant sur l’élaboration d’un nouveau modèle économique, d’un plan d’aménagement et de développement durable. Qu’à cela ne tienne!…
La Martinique a, en effet, besoin d’un vaste programme de rénovation et de reconstruction portant sur toutes les branches d’activité et dont la finalité ne peut-être que le souci de tirer partie de toutes ses ressources naturelles et écologiques et de tout son potentiel humain.
« Ce qui manque le plus aux Antilles, ce n’est pas tant les capitaux que la mentalité capitaliste. Ce n’est pas à un capitalisme que nous avons affaire, c’est à un féodalisme, ce qui est bien pire », constatait A.Césaire à son époque.
« Notre mal développement est structurel », a indiqué le député martiniquais Serge Letchimy lors d’un colloque à Sciences-po Paris organisé mercredi 23 mars par  » l’Association pour les outre-mer à Sciences-po ». « Nos pays ont besoin d’un big bang économique », a souligné l’ancien ministre des outre-mer et rapporteur du texte sur l’égalité réelle, Victorin Lurel, invité   également à cette journée. Certes nos industries traditionnelles, ainsi que la filière agricole et touristique seront soutenues mais elles devront être dynamisées par la diversification et l’innovation. A ce titre, il est indispensable de  préparer les femmes et les hommes à cette nouvelle économie; en  favorisant l’esprit d’entreprise.On ne naît pas forcément entrepreneur, mais on peut le devenir. C’est la théorie de l’expérimentation. Avant de commencer, nul ne connaît ses talents de créateur, ni la valeur de son projet. Seul l’épreuve de feu le révèlera. Toute cette incertitude n’est pas l’apanage uniquement des sociétés à fort potentiel de croissance. Chaque entrepreneur y est confronté. Il y a l’incertitude sur le produit mais aussi celle de l’entrepreneur quant à sa propre psychologie ou à ses propres compétences. Incertitudes décuplées par les multiples casquettes que doit réussir à porter l’entrepreneur: concepteur, marketeur, commercial, financier et manager.
A L’HEURE DU NUMÉRIQUE
Pour permettre à nos talents de se révéler; les politiques publiques doivent réduire les barrières à l’entrée. Tout le monde doit pouvoir se frotter à l’entrepreneuriat et la faillite ne doit pas être sanctionnée.
« La matière grise de nos jeunes doit être le moteur de notre développement », a indiqué le Président de l’Assemblée de Martinique, Claude Lise . Aujourd’hui, nous vivons à l’heure du numérique. La révolution digitale n’est pas un effet de mode. Elle a déjà modifié pratiquement tous les secteurs : l’éducation, la santé, le commerce, la finance, les médias, les transports, le tourisme, l’hôtellerie, l’industrie…
Le numérique favorise la logique de l’expérimentation. Les plates-formes facilitent la « pluri-activité ». Elles rendent artificielle la frontière entre professionnel et amateur, ou ceux qui sont exclus du salariat traditionnel ou ceux insatisfaits de se construire une carrière.
Les plates-formes d’échange reposent sur trois technologies; les bases de données, les moteurs de recherche et la connectivité. Leur combinaison libère les échanges entre particuliers; les obstacles transactionnels, historiques, géographiques, l’étroitesse du marche, les coûts, la distance et elle permet l’émergence de l’économie de partage. Valorisons notre biodiversité locale, notre pharmacopée par la création de plates-formes de transformation, de production, de mutualisation, de partage des avantages.
A cette vague digitale de fond, il faut ajouter, les acteurs de l’économie circulaire. Pour faire face à ce grand défi, la formation et l’apprentissage s’avèrent donc  nécessaires et  indispensables.
Notre jeunesse pourrait également s’appuyer  sur l’expérience, et l’expertise de nos talents qui réussissent à l’international. La Martiniquaise Shirley Billot a, par exemple, tiré les principes actifs de la banane, et  créé une gamme de produits cosmétiques, unique au monde, « Kadalys ». Cette marque est aujourd’hui vendue dans des boutiques de luxe en Chine, en Corée, au Japon, à Singapour, au Qatar. Shirley Billot travaille en synergie avec les producteurs de banane de Martinique et de Guadeloupe. Les exemples de Kadalys, de l’entreprise Fibandco fondée par Vladimir Hayot qui développe des placages décoratifs haut-de-gamme pour la maison, l’ameublement ou l’automobile à partir du tronc de bananier; ou de la chocolaterie des frères Lauzéa qui fabrique une gamme artisanale de chocolats et de pâtes de fruits valorisant les savoirs et le patrimoine culinaire de l’île démontrent que le label « made in Martinique » a le vent en poupe.
LA MARTINIQUE, PLATE-FORME INNOVANTE ENTRE L’ESPACE EUROPÉEN ET L’ESPACE AMÉRICAIN
Il s’agit donc de favoriser ainsi l’innovation, l’imagination, de créer des secteurs d’excellence. Créer des espaces de croissance, c’est donner place à l’envie d’améliorer nos conditions de vie et notre productivité. Cette nouvelle économie n’est pas seulement une économie de produits mais aussi une économie d’usages ou d’expériences. Elle voit l’émergence de nouvelles places de marché qui rapprochent le global du local. Nous devons inventer un monde fondé sur l’harmonie entre produit, nature et vie pour le bien de l’environnement et des hommes mais aussi pour le progrès industriel. Les plates-formes technologiques de collaboration et d’innovation permettent de rassembler les talents sur place, les idées, les solutions, les données et dans la diversité des possibles, expérimenter les solutions qui fonctionnent.
Cela dit, il va falloir aussi desserrer  l’étreinte du « pacte colonial ». Ranimer un commerce qui languit dans les liens du monopole. Par ailleurs, intégrer l’économie martiniquaise dans son environnement naturel, la Grande caraïbe. Déjà, lors de la séance du 26 mars 1954 sur l’économie des départements d’outre-mer, A.Césaire déclarait, « je suis persuadé que le coût de la vie s’effondrait à la Martinique, à la Guadeloupe, à la Guyane s’il était permis à ces pays de commercer avec le Brésil, ou avec le Venezuela… »
La Grande caraïbe est une zone de 4 millions de km2 d’eau qui s’étend sur près de 4000 km2 de terre et peuplée de 800 millions d’habitants. Elle englobe tous les pays qui s’ouvre sur la mer des Caraïbes à savoir, entre autres, les États-Unis, le Mexique, le Guatemala, la Colombie,le Panama, le Venezuela, le Salvador, Belize,le Costa Rica, le Honduras, la Guyane, le Guyana, le Suriname, le nord du Brésil, etc.  Avec l’ouverture du 3ème jeu d’écluses du canal de Panama et du Grand canal interocéanique du Nicaragua, la Grande caraïbe se retrouvera au cœur d’une révolution maritime qui définira la route et les flux des années à venir. Cette région du monde verra  également naître une multitude de projets d’envergure mondiale.
Osons le devenir…Cette rupture dans la ligne de l’histoire… post-coloniale. La Martinique (comme d’ailleurs la Guadeloupe, ou la Guyane) doit accéder au rang de plate-forme innovante entre l’espace européen et l’espace américain.