Tribune – José Nosel | Pour une autre conception  de l’écologie - Changer nos conceptions et nos politiques écologiques : faire de l’écologie l’affaire des gens - Contributions en marge du grand débat national

Gilets jaunes , LKP, et K5F

C’est bien le mouvement des gilets jaunes, commencé le 17 novembre 2018, et qui se poursuit, qui fait que nous sommes, aujourd’hui, engagés dans le grand débat national(GDN) en cours. Et puisse que nous sommes, au moment où nous écrivons ce texte, au mois de février 2019, nous ne pouvons, nous empêcher de faire la relation avec le mouvement qui a affecté la Martinique, il y a 10 ans, en 2009, et connu sous l’appellation de « événements du K5F » (collectif du 5 février). Lequel mouvement avait conduit à un grand débat, dans les territoires français situés outre-mer, et appelé, « les états généraux de l’outremer, (les EGOM).

Les revendications, mises en avant ,en 2009, tant en Martinique, avec « le K5F », qu’en Guadeloupe, avec « le LKP »(liannaj contre la profitation) étaient peu différentes de celles avancées par celles et ceux qui ont entamé, de nos jours, cette démarche des gilets jaunes.

D’un côté comme de l’autre, des individus s’élèvent contre la vie chère, contre leurs difficultés à vivre décemment, et contre un manque de considérations à leur égard. De même, d’un côté comme de l’autre, et hier comme aujourd’hui, on est frappé par cette perte de confiance de certaines catégories de populations, dans la démocratie représentative, (les élus politiques par ex)) ainsi que dans les corps intermédiaires.(les syndicats, entre autres). Encore que, en 2009, aux Antilles, les syndicats d’employés et d’employeurs ont été en 1ère ligne.

Défiance des populations ?

Aujourd’hui, En France continentale, comme en France insulaire, l’Etat est aussi mis à mal. Ses rôles de protecteur et d’arbitre sont réclamés, par les uns et les autres, là où ses défaillances ou ses retraits volontaires sont constatées. Mais, ceci, dans un contexte de défiance tel, que la légitimité des représentants de l’Etat est remise en cause.  Ici et là, l’Etat est jugé, par certains, « complice » de ce contexte, qualifié, aux Antilles de « profitation ». Quand l’Etat n’est pas jugé, lui-même, « acteur » de ce contexte, par certaines de ses mesures de politique publique. Des mesures qui probablement, en bonne intention visent l’intérêt général du pays, mais, qui sont, pour le moins, mal perçues, mal comprises, ou peut-être, mal expliquées, mal acceptées pour certaines catégories de la population.

Sur le registre des politiques publiques d’Etat, mal perçues, mal comprises et mal expliquées, celles relatives à l’écologie constituent, selon nous, des illustrations caractéristiques.

La France, bon élève en matière d’écologie … 

La France est considérée comme un des pays en pointe sur les question d’écologie et de développement durable. C’est le pays de la COP 21, c’est le pays des lois Grenelle, etc ; une majorité de Français serait plutôt favorable, dans les sondages, aux démarches écologiques. Le pays affiche, par ailleurs des statistiques de richesse, voire d’opulence qui en font un des 15 premiers pays du monde( sur 200) pour un revenu par habitant de l’ordre de 30 000 euros. Notre pays semblait être engagée résolument dans la voie des transitions énergétiques et écologiques, faisant de la préservation de la planète et de la lutte contre le réchauffement climatique une de ses priorités de politiques publiques

Ors, voilà que depuis quelques années, une partie de la France entre systématiquement en rébellion des lors qu’il s’agit de la mise en œuvre de décisions de politique publique écologique favorables à l’environnement ou de traitement des problématiques écologiques.

… Mais des mesures de politique écologique qui ne passent pas

D’abord, la taxe carbone, instituée pour réguler notamment la circulation et la pollution des camions a produit les « bonnets rouges », ainsi que des dégradations de grandes ampleurs. Ce sont les contribuables qui assureront le cout financier des dégradations et indemnisations, avec, en plus le manque à gagner des recettes escomptées qui ne seront plus perçues.

Ensuite, la taxe pour la transition écologique, instituée, notamment pour lutter contre le réchauffement climatique et aller vers la transition écologique, constitue un des faits générateurs qui ont produit les gilets jaunes . Un nouveau phénomène générateur de dégradation considérables, un cout financier qui ne peut être encore chiffré, mais surtout, un cout humain en termes de morts et de blessés déjà particulièrement significatif. Sans parler de l’image de la France, aux yeux des étrangers…et des Français

Enfin, l’émergence du mouvement des stylos rouges, nous le verrons relève de ce même rejet d’un certain modelé de développement qui conduit au « déclassement » de certains catégories de gens qui travaillent et singulièrement dans le monde de l’Education

Car, ce n’est probablement pas seulement, la perception, la compréhension, ou la pédagogie de ces politiques publiques écologiques  qui expliquent leur refus par certaines catégories de population

Bonnets rouges, gilets jaunes, stylos rouges, …au-delà des apparences observables, de ces manifestations, c’est, nous semble-t-il, notre modèle de développement social en cours qui est interpelé.

Notre modèle de développement durable interpellé ?

Un modèle de développement de nos sociétés, fondé notamment sur une certaine perception de l’économie, de la démocratie et de l’écologie. Et, si cela tourne mal chaque fois que l’on applique des mesures tendant à réorganiser la société pour faire face aux impératifs écologiques,  c’est, précisément, pensons-nous, qu’on est en train de se « planter »- pour reprendre l’expression d’un ministre, en particulier sur la question de l’écologie.

On est en train de se planter sur la question de l’écologie, parce que l’on a fait de l’écologie des questions qui ne peuvent être, en démocratie, une priorité pour les gens, alors que l’écologie devrait être l’affaire des gens. Expliquons-nous.  Il nous faut changer notre approche de l’écologie et du développement durable, et aller vers une approche plus humaine, plus soutenable que le modèle en cours. Une approche de l’écologie qui soit d’avantage l’affaire des gens que celle des écologistes. Nous serions même tentés de dire , « à la manière » de Clémenceau, à qui on prête ce mot : « la guerre est une chose trop sérieuse pour la confier aux militaires » : l’écologie est une chose trop  sérieuse pour la confiée aux écologistes.

Une autre conception de l’écologie : l’affaire des gens

Si nous considérons l’écologie, telle que je le propose, depuis une douzaine d’année , dans mes ouvrages, comme « la science de l’organisation de la vie des gens sur un territoire avec ses potentialités et ses limites », nous changeons assez radicalement de perspective.

Ce sont d’abord les gens d’un territoire qui seraient en charges de l’environnement de leur territoire dont ils devraient connaitre les potentialités et les limites. Et c’est en s’appropriant leur territoire que les gens seraient enclins à l’aimer, à le protéger, à le défendre et à tirer parti, dans des limites raisonnables, de ses potentialités.

Je ne doute pas que si les Martiniquais connaissaient mieux leur pays, ses potentialités et ses limites, la Martinique seraient encore plus propre, encore plus fleurie et plus belle, et les Martiniquais encore plus épanouis en tirant mieux parties des formidables potentialités(fruits, légumes, etc) des ressources naturelles du pays.

«  Martinique c’est ta nous » reste encore beaucoup, un slogan

Observons d’ailleurs que les pays qui ont des territoires avec les potentialités les plus riches, en ressources naturelles ou minières (Venezuela, Congo, Bolivie, etc,) sont souvent des pays parmi les plus pauvres : leurs territoires ne leur appartiennent pas ; ils appartiennent  à des minorités nationales ou étrangères qui les exploitent à leur profit, sur la base des règles du marché,  lesquelles  ont supplanté, un peu partout les règles de droit des Etats

L’écologie punitive ?

Les orientations prises, en matière de politiques publiques écologiques, depuis un certain temps, se traduisent , très souvent, par des mesures qui donnent cette perception d’une « écologie punitive », que dénonce certains, comme Mme Ségolène Royale. C’est-à-dire, des politiques publiques où les moins fortunés qui polluent le moins, auraient l’impressions qu’ils payent pour les plus fortunés qui polluent le plus. Cette perception là des politiques publiques écologiques détournent même une large catégorie de citoyens de comportements écologiques responsables qu’ils jugent , eux même souhaitables. Tellement ils sont parfois, dégoutés, écœurés, découragés par ce qu’ils voient, par ce qu’ils subissent.

D’autant que ces orientations de politiques publiques écologiques sont accompagnées, par de puissantes vagues d’actions de communication qui martèlent le citoyen, à longueur de rapport, de colloques, de communiqués, de journaux télévisés, de films,  d’articles de presse, et que sais-je, que c’est lui, l’homme qui est responsable. Qu’il est responsable et coupable des  émissions de gaz à effet de serre et des destructions en cours de la planète par son comportement. Et que c’est lui qui met en danger la planète, la vie des animaux et des plantes et finalement sa propre vie. Et donc c’est à lui de payer( impôts, taxes, redevances, prélèvements, etc. ) pour éviter les conséquences catastrophiques qui ont commencé et qui s’accentueront dans les décennies à venir s’il ne paye pas et ne change pas de comportement.

Il faut absolument aller vers cette transition écologique et cette transition énergétique ; celle-ci, conditionnant celle-là ;Bien que ce citoyen ne connaisse pas la durée de ces transitions, on lui dit que c’est une urgence  qui met en cause la responsabilité de chacun. Il lui faut donc accepter, et participer à ces différentes augmentations de prix et autres taxations, perçues comme imposées au plus grand nombre, pour financer et assumer les actions nécessaires pour faire face, en responsabilité aux urgences de cette transition écologique.

Rendre compatible : écologie, démocratie et responsabilité citoyenne ?

Quand on sait que ce citoyen moyen est souvent, de loin, si peu responsable et encore moins coupable de ce dont il est accusé ; quand on constate que précisément dans les domaines où on lui demande de payer (taxes, redevances, etc.), ce sont des domaines où ceux qui pourraient être responsables et coupables sont dispensés de payer . Par exemple, les citoyens qui voyagent en avion ou en bateaux sont peu nombreux (10 %, à l’échelle du monde, environ 20% en France, ) Mais le Kérozène des avions    ou le fioul des bateaux ne payent pas les taxes écologiques.

Le plus grave , c’est qu’on ne peut pas changer de cap, car, changer de cap ce serait changer notre conception même de l’écologie, Ors ce n’est « raisonnablement » pas possible à court terme.

En attendant donc des temps futurs, où on pourra faire de l’écologie l’affaire des gens, càd  cette discipline de l’organisation de la vie des gens sur un territoire avec ses potentialités et ses limites, nous essaierons qu’en à présent, de faire au mieux. Mais nous ne serons plus étonnés d’un prochain mouvement qui remettrait en cause ces politiques écologiques qui croient pouvoir , tant que l’on reste en système démocratique, faire payer la masse des gens pour des intérêts qui leurs restent encore extérieurs.

Fort de France le 25 2 2019

José NOSEL , Administrateur territorial retraité, Ancien directeur général du Parc Naturel régional de Martinique