Williams Miles, professeur à la Northeastern University à Boston, évoque les solidarités qui ont existé entre les Juifs et les Noirs*. Cette contribution est au centre de la conférence que donnera la socioanthropologue Nicole Lapierre lundi à 18h30 à l’Atrium. Elle est l’auteure de «Causes communes », Des Juifs et des Noirs », un essai foisonnant de récits et de témoignages.

« Barack Obama n’est pas seulement le premier président noir des Etats-Unis: Il est le premier président des U.S.A. à avoir organisé un seder à la Maison Blanche où il était lui-même un hôte.  Cet acte reflète bien la sensibilité réciproque des Juifs et des Noirs en tant que peuples diasporiques. 

Le seder est l’office et le repas cérémonial qui est traditionnellement observé dans les foyers juifs à la veille de la Pâque juive.  Il commémore la libération des Israélites du joug de l’esclavage dans l’Egypte pharaonique.  C’est un thème auquel les esclaves noirs en Amérique se sont rattachés à partir du moment où les maîtres leur ont octroyé la Bible en guise de mission “civilisatrice” et évangélique.  C’est surtout à travers la musique – les “Spirituals” – que les Noirs aux Etats-Unis ont continué à chanter leur espérance d’une libération mosaïque semblable, longtemps après l’abolition formelle de l’esclavage. Exemples: “Go Down, Moses”;  “Joshua”; “Yes, We Want Our Freedom.”  Dans ses sermons et ses discours, Martin Luther King, Jr. a souvent évoqué le thème d’une “Terre Promise” de libération -bien entendu en Amérique-pour les descendants d’esclaves.  Dans le sermon avant son assassinat il a déclaré, comme s’il était Moïse, “J’ai été au sommet de la montagne et j’ai vu la Terre Promise.”

Loin d’Israël et loin de l’Afrique, les Juifs et les Noirs christianisés, dans leur diaspora respective cultivent, la mémoire de leur pays natal.  En Amérique, depuis le mouvement pour les droits civiques des années soixante, cela a pris la forme, entre autres, des “Black-Jewish Seders”, c’est-à-dire des seders où des représentants des communautés noir et juive se retrouvent.  Le seder de Barack Obama a été le premier de la Maison Blanche – mais loin d’être pas le premier seder auquel Obama ait jamais assisté.  Et tout cela est au-delà de l’influence du cousin (noir) de Michelle Obama, le Rabbin Ca pers Funnye (prononcé  “Faunail”) à Chicago.

Dans la conscience juive, le sens d’une vulnérabilité causé par la condition diasporique a une résonance plus contemporaine que le souvenir de l’esclavage enfoui dans l’antiquité.   Pour beaucoup, la Shoah a été la pire des conséquences de la diaspora.  Comme écrit Ethan Goffman dans son livre Imagining Each Other. Blacks and Jews in Contemporary American Littérature.

La tendance générale d’un peuple dépossédé, en diaspora, qui souffre d’une oppression persistante et inexplicable tient pour les Noirs aussi bien que pour les Juifs.  Pour les deux peuples, des traits raciaux ont été définis par une société externe qui les a exploités pour justifier à des actes de violence sans relâche.

Est-ce que les Noirs et les Juifs en diaspora sont des “déracinés”?  Pour répondre à cette question délicate il faudrait peut-être interroger des Israéliens et des Africains qui connaissent bien la condition existentielle des Juifs et des Noirs, aux Amériques et ailleurs.   Pour le point de vue antillais, il faut signaler le numéro spécial de Portulan, édité par Roger Toumson de l’UAG, intitulé “Mémoire juive, mémoire nègre. Deux figures du destin”.  En particulier, la contribution de Abdoulaye Barro, burkinabé de souche, porte sur les réponses politiques respectives de chacune des deux communautés à la condition diasporique:  l’article du professeur Barro, philosophe basé alors à l’université de Poitiers, s’intitule “le sionisme, le panafricanisme et le mouvement de l’histoire”.  De Théodor Herzl (1860-1904) à Marcus Garvey (1887-1940), le désir ardent d’un retour au pays ancestral constitue une force poignante.   

Signalons aussi Simonne Henry-Valmore, ethno-analyste martiniquaise, qui a contribué à cette même collection de Roger Toumson avec des réflexions pertinentes sur Césaire dans “Oreilles de juif, Oreilles de noir.”  Et quel couple littéraire incarnait mieux la sensibilité diasporique qu’André et Simone Schwarz-Bart?  Co-écrit par le mari français et l’épouse guadeloupéenne, La Mulâtresse Solitude relate l’agonie d’une mère esclave aux Antilles françaises; le roman se referme sur image dévastatrice conclue avec une invocation hantante du ghetto de Varsovie qui vient d’être liquidé.   A signaler: deux réflexions sur les Schwarz-Bart dans le numéro spécial de Pardès sous la direction de Shmuel Trigano, “Juifs et Noirs. Du mythe à la réalité.

Chez Nicole Lapierre (Causes Communes) et Maurice Dorès (La Beauté de Cham – Mondes juifs, mondes noirs), les réflexions diasporiques noires et juives foisonnent, avec leur particularités françaises, antillaises et américaines.  

*Il est l’auteur de La créolité et les juifs de la Martinique. De Fanon à Confiant : l’incomplète créolité martiniquaise par dans la revue Pouvoir du CRPLC ( Centre de recherche sur les pouvoirs locaux dans la Caraïbe)
Bill Miles en compagnie de l’historien sénégalais Ibrahima Thioub, spécialiste de l’esclavage ( photo Dr)
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