Historien, auteur de plusieurs ouvrages politiques, ancien Maire du Robert en Martinique, Edouard de Lépine est membre du PPM (Parti Progressiste Martiniquais). Ses plus récents ouvrages sont « Sur la question du Statut de la Martinique » et « Camille Darsières : hommage à un grand martiniquais ».

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Lu dans la presse écrite et entendu mille fois à la radio ou à la télévision les deux arguments massue des amis du 74 : 1/ leurs adversaires, la droite naturellement mais le PPM en particulier, seraient des assimilationnistes honteux 2/ modifier la constitution pour faire plaisir à notre petite Martinique, est un rêve insensé.

Préservation des acquis = assistanat

J’ai trouvé la formule « préservation des acquis = assistanat », sur un journal électronique pas mal fait, Politiques Publiques (http://www.politiques-publiques.net). On la retrouve un peu partout dans la bien-pensance populiste sous une forme moins laconique mais pas moins cynique.

Je suppose que l’auteur n’a pas grand chose à voir avec Césaire curieusement devenu, depuis sa mort, plus qu’une icône, une référence obligatoire, spécialement pour ceux qui l’ont le plus violemment combattu de son vivant. Parmi eux, au premier rang, les néos-autonomistes, indépendantistes de la frime et de la triche, mais aussi quelques assimilationnistes en déshérence, en passe d’être largués par Sarkozy, départementalistes de la veille et opportunistes à tout temps en quête de recasement.

Pour le fondateur du PPM, l’autonomie, on le sait, « ce n’est ni un passéisme ni un misérabilisme ! C’est un PLUS et ce n’est pas un MOINS. Ce qui est acquis restera acquis. Mais ce qui manque sera ajouté. On partira de ce qui existe, donc du régime actuel, mais il sera complété». Je cite de mémoire ce texte tiré du discours peut-être le plus connu de Césaire. (Discours dit des 3 voies et des 5 libertés -Février 1978).

Avec quelques amis, parmi lesquels Jean-Claude Duverger, nous avons longtemps refusé d’envisager l’éventualité d’une scission du PPM, « ce merveilleux outil du peuple martiniquais qu’il ne fallait pas prendre le risque de casser ni d’ébrécher sous prétexte de l’améliorer (Césaire au VIIe Congrès du PPM, 1977). Pour prouver à ceux qui n’étaient pas d’accord avec nous et qui voulaient être les « refondateurs », que rien ne distinguait fondamentalement leurs positions des nôtres, j’avais noté parmi une demi-douzaine de points qui me semblaient importants, cette thèse de Claude Lise : « Cette revendication (l’autonomie), telle qu’on peut la concevoir aujourd’hui, doit tenir compte de la volonté des Martiniquais de ne pas voir remettre en cause un certain nombre d’acquis démocratiques ainsi qu’un certain nombre d’acquis sociaux qui sont le fruit de longues et difficiles luttes du monde du travail » (Ducos, le 26 mars 2006 au pré-congrès du RDM)

Serait-il devenu, lui aussi, un assimilationniste honteux ? Je sais bien. Beaucoup d’eau a coulé depuis. Que dis-je ? Un véritable torrent de bave, de boue et de crachats, emportant tout sur son passage : les imprécations marie-jeannistes contre le Rapport Lise-Tamaya, lacéré et jeté à la poubelle, sous l’œil complaisant des caméras de télévisions françaises et étrangères, et sous les ricanements de futurs soixante quatorzistes hilares. Mais emportant aussi, hélas ! quelques unes de ces valeurs césairistes dont se réclame Claude Lise et qu’il a partagées avec le PPM pendant un bon quart de siècle.
Contre le pessimisme de la raison auquel pourrait porter le spectacle lamentable que nous sommes en train de donner au pays et au monde, je m’obstine à faire confiance à l’optimisme de la volonté comme l’enseignait Césaire. Je refuse de me laisser entraîner dans le tourbillon. Je n’arrive pas à croire que les militants du RDM puissent suivre aveuglément les petits marquis aux talons roses du 74 qui ont tant bavé sur Césaire pendant tant d’années, et qui se posent aujourd’hui en donneurs de leçons tout en s’accommodant des miettes d’une réforme sarkoziste.
« Une réforme de la constitution ? Vous rêvez ! »

On sait que le PPM propose une révision de la constitution qui garantisse à la fois le droit à l’égalité et le droit à la différence. C’est une formule utilisée dans toutes les grandes démocraties de l’Union Européenne. La charte européenne de l’autonomie locale de 1985 fait obligation à tous ses signataires d’inscrire cette autonomie dans leur constitution. La France l’a signée dès 1985. Elle l’a ratifiée depuis 2003. Elle n’a pourtant pas cessé de tricher sur cette question. Son jacobinisme bi-centenaire l’a empêché jusqu’à maintenant de faire ce que la monarchie espagnole a fait moins de 3 ans après la mort de Franco : tout en affirmant « l’unité indissoluble de la nation espagnole, patrie commune et indivisible de tous les Espagnols », reconnaître et garantir le droit à l’autonomie des nationalités et des régions qui la composent et la solidarité entre elles » (article 2 de la constitution espagnole)

Je comprends que les anti-européens, ceux qui pensent que nous ne sommes pas Européens puisque nous sommes Martiniquais, Antillais et Caribéens, se fassent difficilement à cette appartenance à l’Europe. L’Europe, ils n’en acceptent que les subventions. Et encore ! Du bout des lèvres et au titre des réparations pour ses crimes colonialistes. Peut-être aussi comme un espace privilégié pour le grand tourisme politique dont les conseillers régionaux du MIM sont les meilleurs spécialistes.

Je comprends mal que le sénateur, Claude Lise, n’ait pas profité de l’opportunité que lui offraient les travaux de la récente mission sénatoriale, présidée par son collègue Serge Larcher, pour évoquer ne serait-ce qu’une fois au cours des neuf interventions qu’il a faites devant cette mission, pour évoquer cette disposition de la Charte européenne de l’autonomie locale qui pouvait faciliter la tâche du RDM : “sur les dispositions du titre XII de la constitution, l’objectif étant de procéder à une analyse comparative des articles 73 et 74 mais également de procéder à l’élaboration de propositions de modifications qui pourraient être utilement portées à la rédaction de ce titre XII, dans le cadre d’une prochaine révision constitutionnelle.” (Discours de Ducos, 26 mars 2006, p 14)
C’était une proposition pour rire ?

De quel droit, au nom de quoi, au bénéfice de qui, les ramasse-miettes de la réforme sarkoziste peuvent-ils quémander des « adaptations » ou des « habilitations » et prétendre donner des leçons de dignité et de responsabilité au PPM qui revendique, lui, la constitutionnalisation de l’autonomie c’est-à-dire le droit non pas d’adapter les lois ni de négocier des habilitations, mais de faire nos propres lois sur nos propres affaires, dans le respect d’une constitution amendée pour mieux répondre à nos propres préoccupations ?

Je rappelle à ceux qui l’auraient oublié que Serge Letchimy n’a pas attendu, lui, que la mission confiée par le Président de la République à monsieur Balladur pour la réforme des institutions de la France, le réveille de la longue léthargie de 5 ans dans laquelle leur humiliante défaite de décembre 2003 avait plongé les deux présidents de nos deux collectivités,

Au nom du groupe des élus progressistes, il l’a fait dès la première session du premier Congrès des élus régionaux et généraux, le 12 juin 2001, Il a rappelé ce qu’il appelle les deux enseignements majeurs de Césaire et du césairisme :
1/ « notre lutte n’est pas une lutte pour plus ou moins de subventions ni pour plus ou moins de franchises et de libertés locales. C’est une lutte plus fondamentale. C’est une lutte pour la reconnaissance de la personnalité collective du peuple martiniquais, une lutte pour le pouvoir martiniquais ».
2/ Le PPM ne connaît qu’une stratégie « celle qui considère que la solution du problème martiniquais dépend du combat du peuple martiniquais tout entier, ou tout au moins d’une large fraction du peuple martiniquais, réunie dans une commune espérance et regroupée autour d’un même idéal. Autrement dit, nous PPM, nous pensons que la solution du problème martiniquais passe parla création d’un consensus martiniquais et que notre seule arme – mais une arme décisive – c’est et ne peut être que l’union du peuple martiniquais. »

C’est la reconnaissance de la personnalité collective du peuple martiniquais c’est-à-dire de la nation martiniquaise qui fonde notre droit à la responsabilité et à l’initiative historique. Ce n’est pas la grande misère de notre situation politique, économique, sociale et culturelle, une situation certes difficile mais beaucoup moins qu’il y a un demi-siècle, quand nous choisissions de rompre avec l’assimilation et de revendiquer de droit de gérer nous-mêmes nos propres affaires. Ce qui fonde notre droit, c’est encore moins, bien entendu, l’existence dans la constitution actuelle d’un article magique qui nous permettrait de résoudre d’un coup les difficiles problèmes auxquels nous sommes confrontés, spécialement dans la crise de l’économie mondiale qui ne nous épargne pas.
Tout dépend donc en définitive de la capacité des autonomistes martiniquais d’élargir la base sociale et politique d’une revendication qui ne peut pas être celle d’une moitié du pays contre l’autre. Le PPM croit que cela est possible. Mais il ne croit pas au miracle. Il ne croit pas que cela puisse résulter d’un accord bâclé à la veille d’une consultation électorale.
Il propose une procédure permettant l’expérimentation de dispositions d’ores et déjà inscrites dans l’article 73 de la constitution et, au terme de cette expérimentation, une seconde consultation populaire offrant à partir d’un bilan mesurable, la possibilité de corriger éventuellement ce qui mériterait de l’être, pour avancer vers l’autonomie. Une autonomie entendue non comme une terre promise ni comme une Amérique qui attendrait son Christophe Colomb, mais comme un espace ouvert où, grâce à une coopération mutuellement avantageuse non seulement avec la France et avec l’Europe mais avec nos voisins de la Caraïbe, il nous serait permis de jouer dans cette région du monde un rôle à la mesure de nos ambitions.

13.09.09
Edouard de Lépine

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