Tribune – Yves-Léopold Monthieux - Dès le début de la campagne électorale l’argument principal de Yan Monplaisir a porté sur la nécessité de mettre fin à un système politique. Celui qui apparaissait comme l’accaparement de tous les pouvoirs, au travers d’hommes et de femmes-liges judicieusement répartis dans la société civile. Système qui, finalement, est en vigueur depuis soixante-dix ans pour la seule ville de Fort-de-France ; système qui a connu un pic à la fin des années 1970 au lendemain du fameux discours dit des « Trois voies et 5 libertés ». On se rappelle que ce discours de référence du PPM fut immédiatement suivi par un incident gravissime, l’assassinat d’un vigile au pied du podium où la droite s’exprimait. Plus tard, l’un des responsables de ces méthodes allait reconnaître dans une interview à Antilla que l’usage était de remettre aux militants « des lames rassurantes ».

 

Ce discours était en réalité la conférence d’ouverture de la campagne électorale de mars 1977 par le PPM. Il fallait, semble-t-il, élever le niveau de riposte à la hauteur du crime auquel la candidature à Fort-de-France de Michel Renard, le maire du Marigot, était assimilée. Ce dernier était venu affronter Aimé Césaire dans son fief inexpugnable, aux élections législatives. Depuis l’arrivée de Serge Letchimy aux manettes de la ville j’avais été impressionné par le changement de ton du discours politique du PPM, par l’esprit d’ouverture qui était apparu ainsi que par la mise en chantier de nombreux travaux qui mettaient en évidence de façon mécanique l’ampleur des carences accumulées pendant le long exercice des pères fondateurs du Parti progressiste martiniquais. Serge Letchimy avait donc hérité d’une ville morte et il a eu le mérite d’y avoir apporté mieux que des frémissements, profitant opportunément, il est vrai, des aménagements du TSCP et de sa fonction de président de la région.

On s’était donc trouvé en présence d’une nouvelle génération de militants que j’ai pris l’habitude de désigner sous le vocable « néo-PPM ». Des jeunes gens qui semblaient avoir laissé aux vestiaires le sectarisme du vieux PPM et qui pouvaient sans se cacher discuter, et parfois les entendre, avec des gens qui n’étaient pas de leur bord politique. Mais la petite musique ne s’était jamais tue, venant des nostalgiques des bandes raides du vieux parti. D’anciens militants en venaient à critiquer les nouvelles manières et à regretter que n’aient plus cours les bonnes méthodes qui avaient permis au PPM de remporter plus d’un demi-siècle de succès électoraux. Et puis, comme grisés par de nouveaux succès et le talent incontestable du leader choisi par Camille Darsières, l’esprit d’antan a repris cours et petit à petit s’est réinstauré un mode de fonctionnement qu’on croyait définitivement révolu. On en est arrivé à cette image déplorable de la sortie des vieux slogans et des costumes usés, y compris parmi les caciques et les proches mêmes de Césaire. Ainsi donc, quelques hommes issus de ce passé ou qui en ont été fortement inspirés se sont retrouvés sous les feux de la rampe, dans le premier cercle du président, réduisant à quelques unités la photo de famille, avec le retour d’un vocabulaire et la réapparition de la violence verbale d’antan, décomplexée, arrogante, comme assurée de l’impunité.
Une manière de totalitarisme a ainsi envahi l’establishment et mis en coupe réglée tout ce que ce pays possède d’élus dénués de conviction ; de ligues et d’associations sportives, culturelles, humanitaires ; de défense des droits de la femme, des Droits de l’Homme ; de clubs service, de chambres consulaires, d’ordres ou de syndicats professionnels ; de directeurs d’établissements ; d’universitaires et intellectuels empressés ; de relais médiatiques de toutes sortes. Il ne fait pas de doute que l’abus de tous ces pouvoirs a contribué à la réaction de l’électorat de base exclu de ces coteries. On en a senti l’approche à travers l’indocilité progressive des journalistes au cours des débats et le refus, en particulier de la part des jeunes femmes journalistes, de se laisser dicter leur métier. Bref, la défaite d’EPMN est aussi une victoire de la moralisation de la politique. Par ailleurs, l’absence de convictions de la douzaine de représentants communaux qui le composent permet de douter de la survie du groupe EPMN.
Serge Letchimy n’a pas été sanctionné pour son incompétence ou son programme politique. Ou même pour ses erreurs de gestion. En revanche il l’a certainement été à cause de sa conception autocratique de la gouvernance, qui a fait de lui l’homme orchestre d’EPMN : celui qui décide de tout et ne doit d’explication à personne. L’homme des batailles gagnées et l’homme de la défaite. Sa déconvenue sanctionne également l’opacité de certains projets, dont cette fameuse troisième voie dont personne ne connaît les contours, ainsi que l’approche fumeuse d’une politique caribéenne qui n’a jamais été expliquée. Néanmoins, le phénomène identitaire est loin d’avoir été la principale pomme de discorde entre lui et le monde nationaliste. Enfin, la succession d’événements mal maîtrisés et la survenance inopportune d’incidents criminels graves mettant en évidence des accointances avec le monde interlope, a pu précipiter les choses.

Yves-Léopold Monthieux, le 14 décembre 2015.