Historien, auteur de plusieurs ouvrages politiques, ancien Maire du Robert en Martinique, Edouard de Lépine est membre du PPM (Parti Progressiste Martiniquais). Ses plus récents ouvrages sont « Sur la question du Statut de la Martinique » et « Camille Darsières : hommage à un grand martiniquais ».

VERS UN CHANGEMENT À DROITE ?

« Je ne regrette rien de mes méprises, mais j’ai mis du temps à ouvrir les yeux »
Régis Debray.

Au moment où je rédigeais le chapitre 2 de mon livre Sur la question dite du statut de la Martinique, en mars 1997, la droite venait de s’opposer, avec le soutien d’A. Marie-Jeanne, aux propositions faites par le secrétaire général du PPM, alors député de la Martinique, Camille Darsières, aux présidents de nos deux collectivités, Émile Capgras président du Conseil Régional et Claude Lise président du Conseil Général, pour un débat urgent sur l’assemblée unique.

Elle l’avait déjà fait 15 ans plus tôt en 1982, avec le soutien du même A. Marie-Jeanne.

Elle le fera deux ans plus tard en 1999, en soutenant A.M-J, devenu entre temps président du Conseil Régional, quant celui-ci déchirait le Rapport Lise-Tamaya, préconisant la création du Congrès qu’il dénonçait comme une duperie colonialiste. Moyennant quelques concessions encore mal connues, le président du CR en retenait cependant le principe d’une Assemblée Unique élue à la proportionnelle.

À l’exception de quelques uns de ses représentants, la droite avait alors renoncé à le suivre jusqu’au bout et très majoritairement voté non à la consultation populaire du 7 décembre 2003. Cest dire que sa décision de voter le 24 janvier prochain pour l’article 73 de la constitution, c’est-à-dire pour la collectivité et pour l’assemblée uniques, n’est pas seulement une bonne nouvelle pour la démocratie. C’est un événement. Le seul élément vraiment nouveau dans l’actuel débat politique. Il ne faut pas se contenter d’en prendre acte. Il faut s’en féliciter et l’en féliciter. C’est une étape importante sur la voie qui conduit la droite, qu’elle en ait conscience ou non, à l’autonomie telle que la concevait Césaire, c-a-d comme une revendication du « peuple martiniquais tout entier ».

Nous reproduisons à l’attention de nos amis, et de ceux qui le sont moins, cet extrait du chapitre 2 de notre livre. Sur le plan strictement interne, il peut aider à comprendre l’évolution de la pensée de la droite sur cette question. Étant entendu que les facteurs externes ont pu être tout aussi déterminants, peut-être même décisifs. Il est en effet probable que l’effondrement de l’URSS et des démocraties dites populaires, à la fin des années 1980 et au début des années 1990, dans la boue, dans le sang, dans la honte et dans les nuages de Tchernobyl, ainsi que la longue et douloureuse agonie de la révolution cubaine, ont contribué à dissiper la crainte d’une intervention communiste qui, ici comme dans la Caraïbe et dans toute l’Amérique Latine, a hanté pendant plus d’un demi-siècle la pensée politique de droite. Ces événements ont aussi fait reculer chez nous le poids spécifique des communistes dans la revendication autonomiste, ce qui a pu faire évoluer la pensée politique à droite.

Si, comme paraissent l’indiquer tous les sondages, au moment où nous écrivons, le non au 74 devait l’emporter le 10 janvier – mais les partisans du 73 auraient tort de vendre la peau de l’ours comme l’ont fait en 2003 ceux qui ont cru à l’infaillibilité des sondeurs – on assisterait le 24 janvier à une situation totalement inédite dans notre histoire politique.

Pour la première fois depuis 1946, et même depuis bien plus longtemps, l’ensemble des partis politiques, en accord avec l’opinion publique, se trouverait d’accord sur un objectif minimum, même si, bien entendu, cela ne saurait signifier un consensus global. On refuse d’imaginer que les partisans du 74 puissent totalement se déjuger en s’abstenant par dépit ou en rejetant le 24 janvier 2010 le 73 pour lequel ils appelaient à voter le 7 décembre 2003 et que certains d’entre eux présentent curieusement comme une session de rattrapage.

Le 73 pourrait être adopté à une très large majorité de nature à déterminer sinon une nouvelle donne, un new deal, au sens fort du terme, du moins une relance du débat sur deux questions au moins : sur la révision constitutionnelle et sur le mode de désignation des conseillers de la nouvelle assemblée unique. Les deux n’en faisant qu’une d’ailleurs, car l’autonomie ne saurait laisser le droit électoral sur les institutions locales au seul pouvoir régalien, comme c’est le cas aujourd’hui aussi bien dans l’article 73 de la constitution que dans le 74.

L’une des surprises de cette campagne c’est d’ailleurs le peu de place qu’occupe dans le débat actuel cette question de la nécessaire réforme constitutionnelle qui semblait devoir être au cœur de la campagne. Les uns et les autres lui ont substitué un faux débat sur l’égalité, les uns soutenant que le 74 ne contenait aucune menace contre cette égalité, les autres au contraire que l’adoption du 74 qui reconnaît le droit à la différence pourrait impliquer l’acceptation de la différence des droits.

Que cette tentation existe dans l’esprit du gouvernement, c’est plus que probable. Dans la conjoncture économique difficile que nous traversons, une inversion de la célèbre proposition de Pierre Messmer : « rien ne peut prévaloir contre cette règle non écrite et cependant imprescriptible que le dernier mot appartient à la collectivité qui paie » (1973) est toujours possible. On connaît le point de vue du président Sarkozy : « celui qui décide paie ».

C’est dire qu’on ne sera jamais trop vigilant sur cette question de l’égalité. Ce décentrage de l’intérêt du débat n’est cependant pas sans risque. Il fait passer au second plan ce qui en constitue le nœud gordien : l’urgence incontournable de la réforme constitutionnelle. Une réforme sans laquelle, on s’en rendra vite compte, il n’y aura aucune avancée significative de la démocratie et par conséquent peu de chance d’améliorer durablement, et dans des délais raisonnables, la situation économique et sociale du pays.

Il y a quelque 14 ans, reprenant l’idée constamment réaffirmée par Césaire dès le lendemain du vote de la constitution de la Ve République, et récemment développée par le député-maire de Fort-de France et président du PPM, Serge Letchimy, le Dr Pierre Petit, député de la Martinique, dans un petit livre, Osons Oser , dont il n’est pas évident qu’on ait mesuré toute l’importance, pas plus à droite qu’à gauche, évoquait la nécessité « d’admettre le principe d’une nouvelle rédaction de l’article 73 de la constitution ».

L’étonnant serait que l’on soit d’accord sur une question aussi complexe à toute vitesse au lendemain du 24 janvier. Pierre Petit était aussi convaincu que n’importe qui de la difficulté de parvenir rapidement à un accord également satisfaisant pour tous. Il intitulait même un des chapitres de son livre « Pour un compromis entre Martiniquais ».
Je ne suis pas sûr que nous pensions la même chose quand nous évoquions dans notre lettre d’adhésion au PPM en octobre 1982 la nécessité d’un compromis historique entre tendances différentes mais convergentes. 27 ans ont passé depuis qui nous en ont appris beaucoup plus sur nous mêmes d’abord mais aussi sur les uns et sur les autres.

Je suis convaincu que la droite a beaucoup plus changé que nous au cours de ce quart de siècle. Pas seulement la droite d’ailleurs. Les autres courants à gauche et à l’extrême gauche ont également évolué. Nous pourrions les uns et les autres reprendre à notre compte le mot de Régis Debray, « je ne regrette rien de mes méprises, mais j’ai mis du temps à ouvrir les yeux. »

J’imagine mal Marie-Jeanne reprenant aujourd’hui et, à plus forte raison, au lendemain du 24 janvier, sa tirade de 1982 sur l’assemblée unique :

« La montagne colonialiste, sous la pression des événements, a accouché d’un souriceau …
« La Martinique reste, pour moi patriote martiniquais, économiquement exploitée, militairement occupée, politiquement dominée, culturellement opprimée.
« …C’est une mystification, une de plus, une de trop, qui cherche à faire croire à la population martiniquaise qu’avec un président du Conseil Général et Régional devenu désormais organe exécutif, les problèmes économiques et sociaux, le chômage et l’émigration recevront comme par enchantement très satisfaisantes solutions….
« L’heure des compromis bâtards est dépassée. Dans un tel contexte de démission, de reniement, de pusillanimité, la question de l’indépendance reste plus que jamais à l’ordre du jour. C’est l’inévitable recours pour maîtriser le futur martiniquais. »

« La démocratie est un exercice de modestie », disait Camus. C’est peut-être ce qui nous manque le plus aujourd’hui. C’est à quoi nous invite Sur la question dite du statut de la Martinique et singulièrement un long paragraphe intitulé « une autonomisation relative de la pensée de la droite martiniquaise ».

Le Robert 24.12.09

Édouard de Lépine