Tribune – Danielle Laport | Destruction de statues en Martinique, Chaque génération pose sa pierre pour la décolonisation

L’histoire de la Martinique est riche en évènements qui interrogent la société dans son rapport à la France et de ce fait dans son rapport avec elle-même.

La dépose violente de la statue de Victor Schœlcher dans deux communes s’inscrit dans la continuité des actions directes menées depuis quelques mois dans les centres commerciaux sur la question de la chlordécone. En lieu et place d’une dénonciation consternée de ces actes du 22 mai 2020, nous devons nous attacher à mieux décrypter l’action de ces jeunes activistes qui posent, à leur manière, la question d’une Martinique à décoloniser.

La Martinique a déjà connu ce type d’acte sur les symboles de la période coloniale ; période constituant une page de l’histoire de la Martinique. Mais ces actes étaient anonymes ou identifiés à des slogans que l’on peinait à rattacher à un groupe.

Ce 22 mai 2020, les actes sont filmés, postés sur les réseaux sociaux, revendiqués ; les jeunes activistes ne craignent pas d’être identifiés. La Martinique franchit une étape ; celle de jeunes Martiniquais.e.s à visages découverts  qui défient les autorités, les puissances d’argent.

Ces actes, sous-tendus par une forme de violence, sont un appel d’une frange de la jeunesse martiniquaise qui paie le lourd tribut des politiques de réajustement incessantes d’une économie à celle de la France : 42 % des jeunes Martiniquais.e.s au chômage. Cette exclusion massive des jeunes Martiniquais.e.s de l’emploi est une autre forme de violence qui, elle, atteint l’individu dans sa chair, sa vie (manger, boire, se soigner…), sa dignité.

En réalité, cette dépose violente des statues n’est-elle pas tout simplement une manière radicale d’obliger à poser sans complaisance le regard sur les inégalités sociales qui minent la société martiniquaise ? Peut-on se satisfaire d’être le 3ème territoire le plus inégalitaire après l’Ile de France et la  Réunion ?

Les actes des jeunes activistes traduisent l’idée que ce sont les esclaves par leur révolte qui ont permis l’abolition de ce système ignoble et inhumain ; Victor Schœlcher n’ayant en rien contribué à l’abolition de l’esclavage. Si l’interpellation est nécessaire, la démarche radicale empêche la dialectique incontournable pour poser correctement les bases d’une Martinique à décoloniser. Car les faits historiques sont là. Il faut les convoquer à bon escient et avec le discernement nécessaire. Armand Nicolas dans son opuscule intitulé La Révolution antiesclavagiste de mai 1848 à la Martinique (1982) le fait en remettant en question la thèse initiale négationniste relative à l’abolition de l’esclavage qui serait l’œuvre unique de Victor Schœlcher en réhabilitant les multiples révoltes des esclaves qui ont permis cette libération. Il est vrai que cette histoire mise au jour est tellement récente que la tentation est grande de vouloir développer une autre forme de négationnisme.

Des écrits existent tant sur la révolte des esclaves que sur la démarche de Victor Schœlcher, il appartient donc aux historiens de procéder à une réappropriation, une clarification de cette étape très controversée de notre histoire en posant les faits, rien que les faits pour aider chacun à construire une pensée martiniquaise pour aujourd’hui et demain.

 

Deux faits « Révolte des esclaves : démarche endogène » et « Action de Schœlcher : démarche exogène » marquent la dualité qui construit la société martiniquaise. Que privilégie-t-on : « endogène ou exogène ou les deux ? » La Martinique s’inscrit dans le difficile exercice de la complexité car l’important, comme dit Edgar Morin, consiste à dépasser les alternatives « ou bien ou bien ». L’enjeu réside pour la Martinique dans la complémentarité des antagonismes.

 

Les jeunes activistes ne veulent plus que l’histoire s’incruste dans le paysage (à travers ces symboles dans des lieux stratégiques), donc dans les mémoires, à l’encre d’une seule couleur, celle de la démarche exogène. Dans l’esprit de la complémentarité des antagonismes, émerge un paradoxe. Celui de ces actes produits le 22 mai, jour férié qui marque la réhabilitation de la révolte des esclaves dans l’histoire de l’abolition de l’esclavage. Ce jour n’a pas été octroyé généreusement par le gouvernement français. Ce sont les luttes de jeunes militant.e.s Martiniquais.e.s appartenant ou pas à des organisations politiques et syndicales au cours des années 1970 qui ont permis à ce jour d’être férié. C’est le résultat de la démarche endogène.

 

Chaque génération doit poser des actes pour décoloniser la Martinique. Mais avant, il convient de savoir où l’on veut aller, comment, avec qui et avec quels moyens.  La pose de statues du Nègre Marron à la place de celles des colonisateurs peut constituer un leurre si la politique inégalitaire perdure. Car 1848 n’a libéré que les femmes et les hommes de l’esclavage. Se pose toujours l’épineuse question du capital. 1848 est en quelque part une « révolution » inachevée.

 

Aimé Césaire a vu en la départementalisation une première piste pour sortir les Martiniquais.e.s de la pauvreté, de l’insalubrité suite à ces années d’esclavage et d’assujettissement. C’est donc sur une base sociale que s’est construite la nécessité de la départementalisation. Il s’agissait pour lui de tenter d’inverser les termes de l’échange social avec la France qui reposaient sur deux couples antagonistes : « département contre colonie » et « droits pour tous contre privilèges ». La départementalisation est le compromis trouvé, à ce moment de l’histoire de la Martinique, pour sortir du « vide social » afin de poser les jalons du « passage » à une autre étape.

 

Aussi, l’heure est-elle plus que jamais au débat sur le choix de société que nous voulons. Il ne s’agit pas d’aligner une liste de propositions par secteur d’activité comme à l’accoutumée. Il s’agit de débattre de la dorsale et des principes structurants sur lesquels s’organiseront les différents secteurs d’activité. Car le passé ne doit pas constituer un conditionnement qui empêche d’agir, qui reproduit un système injuste, qui favorise l’immobilisme ou la haine. Le passé doit permettre d’inventer des stratégies, de développer des logiques d’action pour changer la société et favoriser l’équité.

Danielle Laport

Docteure HDR – Sociologue