Tribune – Yves-Léopold Monthieux - 44 000 habitants de moins, en moins de 10 ans, ce chiffre serait en-dessous de la vérité si on s’en tient à l’opinion récente des experts de l’INSEE. Ces Martiniquais n’ont pas voulu de la collectivité territoriale de Martinique (CTM). Ils ne l’ont pas dit dans les urnes, mais en quittant l’île : ils ont voté avec leurs pieds. Il n’est pas sûr qu’ils pleurent, là où ils sont, la Martinique « chérie », comme le font les Haïtiens de la diaspora, à l’évocation de leur pays.

J’ai pris lecture de l’entretien qu’a accordé ANTILLA à Eric Nouvel, membre de la Confédération générale des petites et moyennes entreprises (CGPME-Martinique). Après une intervention remarquée à Politiques Publiques (et peut-être ailleurs), il y a quelques mois, M. Nouvel tire à nouveau la sonnette d’alarme sur la chute vertigineuse de la population de l’île. Une baisse de plus de 10% en moins de 10 ans !

En 2011, le résultat d’une enquête publiée par l’INSEE avait été reçu comme un outil pour les chefs d’entreprises et les investisseurs, une clé pour l’avenir de la Martinique qui, déjà, s’annonçait très sombre. Le personnel politique et le monde économique étaient prévenus : le vieillissement de la population allait être confirmé, comme le prix à payer de l’augmentation de la durée de vie. Mais l’évolution chiffrée  de la population n’était pas  en cause, elle était finalement jugée positive pour les 20 prochaines années. Il y a seulement 4 ans, le rapport avait été d’autant mieux reçu par les élus que ses conclusions étaient conformes à la doxa politique. En effet, ce fut l’occasion de lancer une nouvelle salve contre le BUMIDOM. Cette institution avait été, tour à tour ou concurremment, accusée de satisfaire les besoins de main-d’œuvre de la métropole, faire place pour la venue des pieds noirs expulsés d’Algérie, favoriser une opération de « génocide par substitution », bref, de fragiliser le peuple martiniquais. Désormais, on lui trouvait une nouvelle tare, celle d’être le principal responsable du vieillissement de la population.

On pouvait être surpris par l’importance accordée par l’INSEE à cet argument s’il est vrai que durant les 19 années où a duré le BUMIDOM, le nombre d’habitants ait été en constante progression, malgré le contrôle des naissances qui mettait fin à la « démographie galopante ». Et de fait, Eric Nouvel reconnaît que « le BUMIDOM, ce sont 42 000 départs sur près de 20 ans » alors qu’aujourd’hui « on a 44 000 jeunes de moins sur 7 – 8 ans ». On peut en conclure que les prévisions de l’INSEE se révélaient fausses au moment même où elles étaient énoncées et que les véritables causes de cette surprenante décroissance échappent à la sagacité des experts.

Faute de paramètres mesurables il conviendrait peut-être de risquer l’argument politique qui apparaît sous le doux euphémisme des experts selon lesquels la Martinique souffrirait d’une « carence d’attractivité ». On le sait, lorsqu’elle n’est pas désirée, la vérité a souvent besoin d’être arrangée ou corrigée.  En réalité, la Martinique ne se contente pas de ne plus attirer, comme on dirait d’une femme dont les atours se sont fanés.  On sait que notre île n’attire ni ne retient le touriste : la Martinique, « Ile des revenants », c’est fini depuis longtemps. C’est le résultat d’une école politique liée à la politique identitaire mise en œuvre avec succès à partir de 1983. Elle n’attire pas non plus en matière économique. Pire, les incertitudes politiques font fuir les investisseurs, notamment vers la Guadeloupe. Car si Gwada fonctionne toujours en mode challenge, Matinino est scotché à l’identitaire. Tout se passe comme s’il s’était établi un cahier des charges de l’identité martiniquaise qui transcenderait l’identité de chaque individu. Mais la barrière identitaire ne se limite pas à la diminution naturelle de l’attractivité. Des expressions ont intégré le vocabulaire de repli ou de repoussoir, comme « les gens venus d’ailleurs » pour désigner les Blancs, « négropolitains » ou « nègzagonaux » pour brocarder les nôtres, coupables de vivre « ailleurs ».

Certes, les jeunes s’en vont pour cause d’absence d’emplois. Cependant est-ce possible pour une jeune élite de s’épanouir dans un pays où on lui demande de célébrer à longueur d’années sa couleur de peau et d’inscrire sur son front en lettres indélébiles sa situation d’arrière-arrière petit-fils d’esclave ? Les conditions de sérénité pour l’expression identitaire de chacun sont-elles remplies et cette situation schizophrénique ne favorise-t-elle pas la perte de confiance dans son pays ? Il n’y a pas que les jeunes qui quittent la Martinique et manqueront à la future CTM. Des familles se recomposent en métropole avec maman-papa pas loin des enfants et petits enfants. Et puis, on assiste au nouveau départ en France d’anciens « bumidomiens » et assimilés ainsi que d’anciens militaires qui souhaitaient finir leurs jours dans le pays. Mal reçus à leur retour en Martinique, ils rejoignent, eux aussi, leurs enfants restés en France.

Bien entendu, seuls restent « chômer » au pays les ratés de la société, sensibles au discours des élus qui les y convient, en particulier la jeunesse victime de l’échec scolaire, qui n’a pas reçu les moyens de discernement lui permettant de passer outre les oukases d’élus nationalistes. Ces jeunes laissés-pour-compte, abandonnés à la diligence de l’Etat, de son RMI, de ses prestations sociales et de ses services régaliens, laissent volontiers aux immigrés venant des pays voisins les tâches dont ils auraient dû s’emparer dans l’agriculture et le bâtiment, par exemple. D’ailleurs, le renoncement des Martiniquais aux activités manuelles est sans doute ce qui explique qu’il n’y ait pas encore de conflit avec les Haïtiens, de plus en plus nombreux et seuls sur le terrain du travail. Soit-dit en passant que, sans leur venue, le déficit démographique serait encore plus grand.

Par ailleurs, on se rappelle que jadis, pour éviter la « déportation », de nombreuses jeunes femmes s’étaient réfugiées dans la profession de servante, souvent employées par les contempteurs du BUMIDOM, eux-mêmes. Elles forment aujourd’hui l’essentiel des personnes privées de retraite, car la plupart des leurs employeurs (enseignants, médecins, policiers et autres…) ne les déclaraient pas à la sécurité sociale.

Eh oui ! Près de 50 000 habitants ont dit non à la CTM et refusé la société que ne leur ont pas préparée leurs élus.

Yves-Léopold Monthieux, le 19 septembre 2015