TRIBUNE – Par Maurice LAOUCHEZ

Rares sont les Elus qui prenent le temps de lever le nez du guidon pour tenter de positionner l’instant présent sur la trajectoire longue du pays.

Quand un sympathique conseiller général du Gros-Morne se livre à ce redoutable exercice, il faut dès l’abord lui en savoir gré.

Raphaël Vaugirard reprend un débat vieux d’une cinquantaine d’années, mais qui restera longtemps encore d’actualité : la différence entre la croissance, donnée essentiellement quantitaive, et le développement, donnée principalement qualitative.

Il illustre d’ailleurs lui-même les limites vite atteintes de la controverse quand il indique in fine qu’il y a lieu de mettre la croissance au service du développement, et le développement au service de la croissance: l’un ne peut aller longtemps sans l’autre.

Il sait sans doute que c’est à la Martinique que fut inventée, en 1992, la conception moderne du développement durable : « Une Martinique plus forte ( croissance économique), plus juste ( cohésion sociale), plus belle ( environnement) ».

Qu’il faille aujourd’hui ajouter, à ces trois impératifs une bonne gouvernance et la culture accessible à tous, cela n’a pu non plus lui échapper.

 

L’intérêt de sa réflexion est ailleurs.

Il prétend que, dans les 35 premières années de l’après-guerre, la départementalisation a poussé la croissance et la société de consommation, tandis que, dans les 35 années suivantes, après les lois de décentralisation des années 1980, les collectivités publiques se seraient attachées au développement,avec la réalisation d’équipements publics structurants..

Un lourd appareil statistique n’est pas nécessaire pour constater que les investissements structurants réalisés à la Martinique au cours des 35 dernières années ont rarement été le fait des collectivités territoriales.

Celles-ci ont eu à gérer le rattrapage qui s’est imposé quand l’Etat a transféré des compétences,certes avec des moyens, mais des moyens clairement insuffisants, eu égard à sa terrible négligence antérieure.

A la Martinique comme dans tous les Départements d’Outre-Mer, il a fallu, à un moment où la courbe démographique ne s’était pas encore inversée, construire des écoles, des collèges, des lycées.A aucun moment nous n’avons pensé à refuser des compétences si les moyens nécessaires à ce rattrapage n’étaient pas garantis.D’où, notamment, la crise financière des Régions au début des années 1990.

Les routes construites entre-temps l’ont été par la Région, par délégation de l’Etat, et par le Département. Fort bien. Mais la valeur ajoutée qu’appelait la construction des routes, à savoir l’organisation des transports, a manqué, et manque encore. Et le principal investissement structurant dans ce domaine, la rocade de Fort-de-France, fut le fait du Conseil Général d’avant la décentralisation.

Dans le même temps,depuis les années 1980, les Eglises, il est vrai, ont fait l’objet, de tous les soins des Communes où un problème se posait quant à l’état des édifices cultuels.

 

Pour le reste: le port de Fort-de-France et l’aéroport furent le fait de la Chambre de Commerce, les hôpitaux le fait de l’Etat, la modernisation du parc immobilier social et non social, la modernisation des entreprises industrielles, agricoles et de transports, le succès du port du Marin, furent la conséquence directe de la défiscalisation.

Laquelle défiscalisation, dispositif exceptionnellement avantageux malgré quelques excès, fut constamment combattue sur place par la majorité de la classe politique, et rabotée au plan national par le Ministère des Finances, toutes majorités confondues, qui y a toujours vu un coût, et non un investissement.

 

Dans le domaine du tourisme, les progrè actuels de la croisière ne peuvent cacher les innombrables fermetures d’hôtels et la baisse des chiffres de l’aéroport; aucun investissement public significatif n’a été réalisé depuis le golf des Trois-Ilets, qui date également de l’ancienne majorité du Conseil général, et la tentative du sous-marin de la baie de Saint-Pierre, pure initiative du secteur privé.

Or, comme pour le transport en commun, des investissements publics sont indispensables à l’attractivité du pays, contrairement à ce qu’on entend souvent dire.

Sans ignorer nos besoins dans ce domaine, qui va dans un pays principalement pour la qualité de ses chambres d’ hôtels?

 

Enfin, fait majeur, jamais en 33 ans le Conseil Régional n’a exécuté ce que la loi lui dictait: l’impulsion et la coordination du développement économique de l’île, à travers un projet.

Pas plus qu’il n’a même seulement posé les multiples problèmes posés liés à l’éducation et à la formation, eu égard à la gravité de l’échec scolaire, à la crise de l’Université, au chômage et à certaines formes d’aliénation.

 

La question qui se pose aujourd’hui n’est pas de savoir qui, au cours des 70 dernières années, a fait de la croissance, et qui du développement.

Chaque Collectivité a fait ce qu’elle estimait devoir et pouvoir faire, avec ses moyens humains et budgétaires.

Que la gestion des carrières de quelques-uns l’ait parfois emporté sur le développement ou la croissance, nul ne peut le nier. Rien de nouveau, ni de propre à la Martinique.

Que le permanent dédain pour les problèmes économiques et pour l’entreprise ait fait des ravages, et continue à en faire, c’est certain.

 

Mais la question qui demeure est de savoir comment faire converger la solution des nombreux problèmes en suspens ( logement, urbanisme, transports, transition énergétique, sécurité alimentaire, etc…) et la mise en activité de nos 50.000 Martiniquais au chômage ou en situation de précarité.

Des solutions existent, le chômage n’étant nulle part une fatalité, mais le produit de nos lois et de nos habitudes.

 

Gageons que Raphaël Vaugirard saura, dans une prochaine réflexion, à la fois nous dire quel est son bilan personnel, comme Elu, sous l’angle du développement, et quelle sont ses stratégies d’obtention de résultats meilleurs quant aux difficultés actuelles du Pays.