Tribune – Patrick Chamoiseau | Nos monuments demeurent comme des douleurs.

Ils témoignent de douleurs.
Ils conservent des douleurs.

Ce sont le plus souvent des édifices produits par la trajectoire coloniale : forts, églises, chapelles, moulins, cachots, bâtiments d’exploitation de l’activité esclavagiste sucrière, structures d’implantation militaire… Les statues et les plaques de marbre célèbrent découvreurs et conquistadores, gouverneurs et grands administrateurs. En Guyane, comme aux Antilles, ces édifices ne suscitent pas d’écho affectif particulier ; s’ils témoignent des colons européens, ils ne témoignent pas des autres populations (Amérindiennes, esclaves africains, immigrants hindous, syro-libanais, chinois…) qui, précipitées sur ces terres coloniales, ont dû trouver moyen, d’abord de survivre, puis de vivre ensemble, jusqu’à produire une entité culturelle et identitaire originale.

La trajectoire de ces peuples-là s’est faite silencieuse. Non répertoriée par la Chronique coloniale, elle s’est déployée dans ses arts, ses résistances, ses héroïsmes, sans stèles, sans statues, sans monuments, sans documents. Seule la parole des Anciens, qui circule dessous l’écriture – la mémoire orale – en témoigne.
Or la parole ne fait pas monument.
La parole ne fait pas l’Histoire.
La parole ne fait pas la Mémoire.

La parole transmet des histoires
La parole diffuse des mémoires.
La parole témoigne en traces, en réminiscences, en souvenirs protéiformes où l’imagination mène commerce avec le sentiment.

Et avec l’émotion

C’est pourquoi l’on dit, très souvent, que dans les Amériques, les monuments (et l’histoire avec un grand H) témoignent des colons, de la force dominante, de l’acte colonial avec ce que cela suppose comme génocides, asservissements et attentats contre l’Autre. L’Histoire, la Mémoire et le Monument magnifient, ou exaltent (du haut de leur majuscule), le crime que la Chronique coloniale a légitimé.

Les peuples créoles américains ont donc cette lancinance de leurs mémoires asphyxiées, de leurs histoires souterraines ; et quand ils se tournent vers les Monuments qui balisent leurs espaces, ils ne s’y retrouvent pas, où alors, vénérant ces édifices, ils s’aliènent à la Mémoire et à l’Histoire édictées par la colonisation.

Pour Edouard Glissant, « notre paysage est son propre monument : la trace qu’il signifie est repérable par-dessous. C’est tout l’histoire ». Cela veut dire que dans l’Amérique des plantations (que ce soit en Guyane, sur les contreforts continentaux, ou dans l’arc antillais), pour distinguer les trajectoires des divers peuples qui se sont retrouvés là, il faut réinventer la notion de monument, déconstruire l’Histoire coloniale écrite, il faut trouver la trace des histoires. Dessous la Mémoire hautaine des forts et des édifices, trouver les lieux insolites où se sont cristallisées les étapes déterminantes pour ces collectivités.

En lisant le paysage antillais, Glissant décèle, sur les hauteurs, la piste des résistances marronnes dont aucune écriture (scripturale ou monumentale) n’a témoigné : sa lecture des plaines littorales et des espaces habités nous permet de trouver témoignages inédits des acceptations et des résistances détournées que les esclaves et les immigrants ont su déployer pour survivre. Son décodage des espaces urbains nous permet de suivre (sans socles ni statues) la lente progression des anciens esclaves vers la conquête de la liberté. Il a balisé notre espace de Lieux de mémoires, ou plus exactement de Traces-mémoires dont la portée symbolique, affective, fonctionnelle, dont les significations ouvertes, évolutives, vivantes, dépassent de bien loin l’équation immobile des traditionnels monuments que l’on répertorie dans la Mémoire occidentale.

Moi, créole américain, je chante les histoires contre l’Histoire.
Je chante les mémoires contre la Mémoire.
Je chante les Traces-Mémoires contre le Monument.

C’est opposer le Divers à l’Unique
L’ouvert à l’enclos.

Qu’est-ce qu’une Trace-mémoires ?

C’est un espace oublié par l’Histoire et par la Mémoire-une, car elle témoigne des histoires dominées, des mémoires écrasées, et tend à les préserver.

La Trace-mémoires, n’est envisageable ni par un monument, ni par des stèles, ni par des statues, ni par le document-culte de nos anciens historiens.

La Trace-mémoires est un frisson de vie alors que le monument ou la statue est une cristallisation morte. Elle fait présence quand le monument s’érige.

La Trace-mémoires est à la fois collective et individuelle, verticale ou horizontale, de communauté et trans-communautaire, immuable et mobile, et fragile. Alors que le monument témoigne toujours d’une force mémorielle dominante enracinée – et verticale.

Les sens des Trace-mémoires sont en constante évolution, en ramifications diffuses, en inter-rétro-réactions. Le monument n’a qu’une signification unique qui le plus souvent s’estompe en une ou deux générations.

La Trace-mémoires est en abîme.

La Trace-mémoires peut être matérielle comme la roche d’où les Caraïbes se sont jetés en masse pour échapper à l’esclavage. Elle peut être symbolique comme le morne où se réfugiaient les esclaves marrons ou comme l’arbre-fromager. Elle peut être fonctionnelle comme un temple kouli ou une case de vieux nègres, ou un tambour-gros-ka….

Les gestes, les habitudes, les métiers, les savoirs silencieux, les savoirs corporels, les savoirs-réflexes, les symboles, les emblèmes, les paroles, les chants, la langue créole, le paysage, les arbres anciens, les sociétés mutualistes, les champs de cannes, les quartiers…, autant de Trace-mémoires qu’il nous faudra aujourd’hui apprendre à reconnaître, répertorier, et explorer, dans le but de tisser patiemment la complexité ouverte de nos patrimoines créoles.

Patrick CHAMOISEAU
Extrait de « Traces-mémoires du bagne », Editions CNMHS, 1993.