Par Charles Gabriel Rano

Une démarche imprudente

Et pourquoi donc ? Parce que les élus martiniquais n’ont pas évalué les risques potentiels en croyant s’appuyer sur le droit commun censé nous protéger. Or, nous voyons poindre, déjà, des différences  entre la Guadeloupe et la Martinique.  Au fait, nous protéger contre quoi ? Simplement contre les renonciations prévisibles de l’Etat en matière des transferts financiers ! Notre exigence à vouloir le beurre, l’argent du beurre et la fermière, le rêve pendant les séances du congrès des élus, voilà qu’ils déchantent ! Ils se sont tous vus, dans leur petite gouvernance, comme dans un futur paradis, un eldorado entouré de sables blancs, pourquoi pas des diamants et du pétrole avec un tourisme haut de gamme comme aux Bahamas, peu de chômeurs, moins de pauvres, du travail pour tous, sans les tracas français. Mais le temps des réalités les rattrape ; alors ils cogitent, supputent, tempêtent contre le gouvernement, car il ne veut pas tout laisser faire, tout donner, tout financer. Quelle découverte ! Et tout ça, pour le pouvoir accru de quelques-uns, malgré une absence de productions à haute valeur ajoutée, avec une infime exportation, en-dessous de nos énormes importations en hausse permanente, et avec une crise mondiale gravissime. Donc, qu’allons-nous  devenir ? Les élus devront répondre, vite, efficacement et avec réalisme.

 

Pourquoi s’être jetés dans une évolution institutionnelle sans au préalable discuter et avoir des accords écrits avec le gouvernement, et des certitudes d’avenir pour la population ? Mesdames, Messieurs vous êtes allés la fleur au fusil oubliant les économies que doit faire la France, vous lui avez donné la corde pour nous pendre. Résultat : vous êtes subitement inquiets et insatisfaits. Vous êtes perdus. Vous avez acheté un chat dans un sac fermé. Notre proverbe martiniquais était un avertissement sans frais. Souvenez-vous : « MOUN, PAKA ACHETE CHATT EN SAC » vous l’apprendrez à vos dépens. En 2003 nous vous avions prévenus, pourtant vous avez foncé la tête dans le guidon.

 

Vous avez voulu aller très vite, trop vite, afin d’embrouiller les Martiniquais.  Cette année, en septembre 2014, vous venez nous chanter que vous tirez la sonnette d’alarme… le « peuple » n’y peut rien ! Vous découvrez, après avoir fait voter les Martiniquais, que vous n’obtenez pas ce que vous souhaitiez du gouvernement. Il me semble que les amis du  Président de région, de là-bas, font une marche arrière et vous vous étonnez de cette attitude gouvernementale ? Le gouvernement n’a jamais dit vouloir donner tout ce bon vous semble ? Pas que je sache !

 

Le président du Conseil Régional « futur Président de la collectivité de Martinique » installe déjà pour lui-même sauf accident, son fauteuil et le futur trône épineux de son pouvoir, donc, il est demandeur acharné de ce machin. Qui peut mieux organiser ce futur que par lui-même ? Je ne trouve pas cela vraiment démocratique mais bon, c’est ainsi fait, soit ! Le président dit, dans un courrier adressé au 1er Ministre, qu’il s’inquiète de l’état actuel des négociations relatives à l’octroi de mer, « qui mettent gravement   en péril l’équilibre économique de la Martinique » Il observe de graves anomalies.

 

Je lui dis qu’en amont, ils auraient dû voir que la question de l’octroi de mer poserait problème à l’avenir de même que le financement de nos collectives à savoir les 34 communes, plus la collectivité de Martinique et les 3 collectivités de communautés. L’union européenne avait prévu que la situation ne resterait pas en l’état depuis longtemps. Ses conseillers juridiques en la matière n’auraient pas communiqué sur le sujet ? Etonnant ! Revoyez les prévisions des textes en amont, concernant les financements du D O C U P et les  possibles modifications du traité.

 

Concernant la pêche et l’agriculture : le président explique « qu’il lui revient » -ce qui équivaut à  qu’il aurait entendu indirectement- que l’ensemble des demandes techniques n’ont pas été prises en compte dont : 60 positions (30 refusées, 30 en position incertaine) sur 220 demandées (190 actuellement) dans les domaines de la pêche et de l’agriculture. Il réclame les positions identiques à la Guadeloupe et à la Guyane qui, elles, continuent à bénéficier de meilleures conditions que la Martinique. Que deviennent les fonds européens ? Nous, Martiniquais, ne ferions plus partie des régions ultrapériphériques de l’union européenne ?

 

La réponse incombe au gouvernement, sauf que les élus martiniquais ont refusé de considérer les conséquences positives et négatives en amont,  ce qui provoque le cri d’alarme de ce président, plutôt surpris de ce qui lui arrive. Brusquement, il découvre, avec stupeur, qu’il n’a pas pensé à protéger les intérêts de la Martinique ! Nous nous trouvons dans une zone de turbulences inquiétantes  que confirme le silence assourdissant du gouvernement.

 

Le président parle d’insuffisance de dialogue !

Oui mais ! Entre qui et qui ? Est-ce que tous les détails n’auraient pas dû être soulevés et conclus obligatoirement  en amont ?

Revenons en 2000. Qu’avaient demandé les élus ? Une Assemblée unique. Donc, logiquement, les Martiniquais s’attendaient à une simple fusion, à une seule Assemblée. Pourtant, quelque temps plus tard, en 2010 ils acceptaient, tout en sachant que le chef de l’Etat du moment avait vicieusement modifié le principe d’une assemblée unique en nous faisant voter pour une collectivité unique. Là tout change, tout change complètement. Dès lors, nous nous sommes trouvés pris dans au piège. Nous sommes passés à une collectivité unique, ce qui n’est plus du tout la même chose.

 

Les élus martiniquais se rendent à l’évidence qu’ils auraient été piégés. Mais, par qui ? Sinon par leur précipitation d’obtenir des pouvoirs normatifs donnant lieu à des modifications importantes, allant même dans le domaine de l’Etat. Le président regrette le manque de consultation : il a, avec ses amis du congrès, fait des propositions en matière de compétences. Mais la décision finale relève du gouvernement. C’est une évidence !  L’ignorait-il !

A mon avis, si les Martiniquais doivent voter fin 2015 afin d’installer cette fameuse collectivité, je ne vois pas pourquoi tous ces étonnements actuel des élus face à la situation qu’ils ont créée imprudemment. Vous avez demandé au « peuple » et ce « peuple » vous a donné les pleins pouvoirs pour agir.

Vous saviez pourtant, au départ, que vous n’auriez jamais obtenu satisfaction pour toutes vos exigences.

Le président demande que les différentiels actuels soient maintenus à minima, que les secteurs de la pêche et de l’agriculture soient traités à hauteur des enjeux !

Je crains fort que la population ne comprenne ce langage crypté. Cela  veut-il dire que nos importations en la matière seront amplifiées ? Vu le déficit dans le domaine des produits de la mer, nous avons du souci à nous faire, et nous devrons continuer à nous nourrir des importations des pays asiatiques, pêchés dans des eaux insalubres et polluées par les immondices. Nous savons combien ces pays ne sont pas satisfaisants en matière d’hygiène et de santé.

Il demande que les départements du marché Antilles-Guyane soient traités de manière équitable !

Je suis dubitatif devant tant de naïveté.  Que croyons-nous ? Que l’Etat nous traiterait comme les vrais départements ? Car, nous le sommes de droit actuellement, mais, soyez logique avec votre attente. La Guadeloupe pourra s’exprimer largement et revendiquer le droit commun en totalité, mais pas la Martinique lorsqu’elle sera devenue collectivité unique, en 2015.

 

Comment rentrer tout cela dans votre tête ?  C’est pourtant élémentaire. Pour l’instant vous réclamez, vous désapprouvez, vous revendiquez en tant que département mais, dès que l’installation de notre collectivité de Martinique sera effective, l’Etat fera savoir aux élus qu’ils devront augmenter les impôts directs et indirects. Les financements devraient sortir des poches des Martiniquais par leurs propres fiscalités. Que les élus martiniquais fassent ce qu’ils veulent, il est bien trop tard, le retour en arrière c’est terminé. Alors ne restez pas au pied du mur ! Construisez avec ce que nous possédons.

 

Nous ne serons plus île jumelle de la Guadeloupe sauf dans les comportements, mais plus entièrement dans ce droit commun dont bénéficiera pleinement la Guadeloupe. D’ailleurs, l’Etat déjà, délocalise une partie de ses administrations vers la Guadeloupe. Que croyiez-vous ? Vous n’avez cessé de réclamer  au nom de « nous-mêmes » et de nos excès de spécificités.

Moralité : nous devrons prendre que ce que l’Etat voudra bien nous laisser dorénavant, et c’est navrant de voir combien l’idéologie peut compromettre l’avenir de toute une population qui ignore les  manipulations de ses propres élus, et celles du président de la République, N.Sarkozy,  pourtant pas du même bord politique que ceux qui ont voulu cette collectivité unique.

 

Ne pas regarder la Guyane

Ce serait ridicule ! Déjà par sa superficie 83.846 km², c’est le plus grand département français.

Elle sera une collectivité apparemment comme la nôtre mais … Ne vous y fiez pas ! Dans la rédaction de la loi concernant la Guyane des différences apparaissent. Notre organisation ne sera pas identique. L’Etat avec la présence de Taubira est beaucoup plus attentionné, prend plus en compte les demandes de la Guyane. Elle ne sera pas hors du droit autant que nous. Il existe plus de flexibilité. Et puis ! Que pouvons-nous rapporter à la France en exportation, en produits à forte valeur ajoutée ? Si peu ! Notre banane sera produite en Côte d’Ivoire, nos bananiers ont investi dans la pomme de terre,  notre canne ne fera plus de sucre. L’Union européenne modifiera ses règlements et nous considérera comme un PTOM qui,  à la longue, verra finir  les fonds européens.

 

La Guyane elle, a deux pas de tir de Soyouz à Sinnamary  et d’Ariane à Kourou, sa riziculture, ses produits manufacturés. Elle est riche sur le plan des gisements miniers, comme par exemple l’uranium, le platine, les diamants, l’ilménite, le grenat, le fer ou Mn sédimentaire, le disthène, le kaolin, la bauxite, les mines d’ors importantes -près deux tonnes d’or par an- que récupère la France. Elle  exporte des tonnes de crevettes, des tonnes de produits de la mer (neuvième port français) sans oublier son exportation considérable en bois.

 

Et nous qu’avons-nous ? Notre langue, notre population vieillissante, nos diplômés que nous ne pourrons pas garder chez nous. Que ferons-nous de tous ceux qui arriveront sur le marché du travail avec et sans diplômes ? Il faut savoir être réaliste tout de même ! Il ne suffit pas de dire, il faut assumer.

 

Tout nous démontre que si être dans une collectivité unique peut convenir à la Guyane, cela sera assez compliqué pour la Martinique. Les conséquences peuvent être très négatives pour notre population.

Il n’est pas question ici de politique car tous les partis confondus –dans une aberration commune intéressée et stupide- sont allés dans le sens de cette démarche.

Charles Rano